Vengée (French Edition)
Chapitre 21
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ALEXANDER
À l’aube, j’entends June quitter ma chambre en silence, et une part de moi est déçue qu’elle ne reste pas plus longtemps contre moi. Cette nuit fut une des meilleures de ma vie, de loin. Mon corps et mes sens
semblaient ne faire qu’un avec les siens, comme si nous nous connaissions
depuis toujours, comme si nous avions déjà couché ensemble des centaines
de fois.
À contrecœur, je me lève à mon tour. Je glisse sous la douche et l’eau
coule sur ma peau, me lavant de l’odeur de June et de la fine couche de
transpiration de nos ébats d’hier. Je me sèche en vitesse, j’enfile les
premiers vêtements que je trouve et je dévale les escaliers jusqu’à la
cuisine.
June est déjà occupée à brouiller des œufs et toaster du pain. L’odeur du
pain grillé a quelque chose de réconfortant, et la vue de la cuisinière aussi.
— Bonjour.
June lève la tête et sursaute en me voyant dans l’encadrement de la
porte. Très vite, ses joues rosissent, et je sais que, comme moi, elle pense à
cette nuit.
— Bonjour, murmure-t-elle en baissant les yeux vers sa poêle.
Je m’assieds sur l’îlot en face d’elle, et je lui souris.
— Tu es partie bien tôt ce matin, dis-je d’une voix douce.
Toujours sans me regarder, elle balbutie :
— Je… je n’arrivais pas à… plus à dormir.
Je vais lui répondre que moi non plus, lorsque Vadim entre dans la
cuisine et marmonne un « Bonjour » endormi en se dirigeant vers la
machine à café. En silence, je me contente d’observer June s’activer derrière les fourneaux, et je prends d’abord le sentiment qui gonfle dans
mon ventre et ma poitrine comme du désir pour elle. Mais j’ai déjà désiré
des femmes par le passé, et jamais je n’ai ressenti cela de ma vie. J’ai envie
de la protéger contre tout ce qui pourrait la blesser, et je ferais n’importe
quoi pour voir ce sourire léger et sincère qui illumine son visage à chaque
fois qu’elle aperçoit un membre de sa famille.
Serait-ce ça l’amour ?
Non, non, non, je me répète. On ne tombe pas amoureux si vite, on
remarque des signes avant-coureurs avant que ça n’arrive.
C’est pas une maladie, Alexander.
Je soupire et j’accepte l’assiette pleine d’œufs brouillés que June me
tend. Mon cœur se serre lorsqu’elle m’adresse un de ces sourires en or. Elle
est si belle, si éblouissante, et je ne suis qu’un simple vagabond solitaire.
Cette pensée m’attriste, et à nouveau, je suis surpris par ce que je ressens. Être solitaire et ne dépendre de personne a toujours été ce qui me
rendait le plus heureux. Grâce à cela, j’étais l’homme le plus chanceux du
monde. J’étais libre comme l’air, et personne n’aurait pu m’empêcher de
vivre la vie que j’entendais.
Personne, sauf Gabriel Sherwood.
Sauf que même si Gabriel Sherwood me relâchait aujourd’hui, je serais
incapable de dire si j’aurais la force de m’éloigner d’elle.
De vivre sans elle.
L’entrée fracassante de Nina dans la cuisine interrompt le cours de mes
pensées, et je lui suis reconnaissant. Je ne sais pas si je suis prêt à ressentir
ce genre de chose, encore moins analyser mes sentiments et prendre des
décisions par rapport à cela. Il me faut un objectif, quelque chose qui
écartera mes pensées de June, et de ce qu’elle éveille en moi.
Et c’est Gabriel qui me donne ma distraction tant souhaitée, lorsqu’il
passe la tête dans la cuisine et lance à la cantonade :
— Rendez-vous dans 15 minutes pour mettre sur pied le vol de la couronne de Pougatchev, et redorer l’image de la famille.
Le chef de famille se tourne vers moi et me sonde. Après quelques
secondes, il me demande :
— Je peux toujours compter sur toi, Skywalker ?
— Bien sûr, dis-je avec un bref mouvement de la tête.
J’aurais dû davantage hésiter, répondre moins vite et avec moins
d’aplomb. Mais ma spontanéité plait à Gabriel, et il lève son pouce vers moi, avant de repartir vers Dieu sait où.
June évite mon regard pendant tout le petit déjeuner, et j’abandonne
l’idée de lui parler ce matin. Je finis mon assiette, puis je vais m’installer
dans la pièce à côté pour assister à ce que nous attendons tous depuis
plusieurs jours : le plan pour voler la couronne de Pougatchev.
Après l’incident de June et moi, d’autres ont continué à observer le casino Eden, certains enfilant costumes et perruques pour ne pas être
repérés. Je dois admettre que les Sherwoods ne reculent devant aucun
obstacle et aucune difficulté. Au contraire, cela semble rendre la chose plus
passionnante pour certains d’entre eux, comme Nina ou Ben.
Dans le living, Nate et Gabriel sont occupés à étendre les plans d’Eden
que j’ai volé. Nate me salue avec son flegme habituel et je ne peux
m’empêcher de ressentir une pointe de fierté en voyant ces plans. C’est
grâce à moi qu’ils ont cela. Je n’ai jamais cherché l’approbation des autres, et encore moins leur reconnaissance. Mais c’est la première fois que je
ressens de la fierté pour avoir contribué à quelque chose pour autrui.
Qu’est-ce qui m’arrive ?
— Nate, tu devrais dormir un peu plus…
June vient d’entrer dans la pièce avec Nina et Ben. Elle regarde son
frère, la mine inquiète. À mon tour, j’observe à nouveau Nate, et je
reconnais qu’il a l’air plus fatigué que d’ordinaire.
— J’aimerais bien, murmure-t-il en s’asseyant.
June serre les lèvres, mais ne dit rien. Elle se contente de lever les yeux
vers Gabriel, et les plisse, comme si elle cherchait à lui transmettre un
message.
— Plus tard, lui répond-il.
Vadim et Juliette entrent à leur tour dans la pièce, visiblement en pleine
discussion dans ce qui me semble être du russe. Vadim s’exprime à renfort
de grands gestes, et Juliette secoue la tête de gauche à droite, de toute
évidence en désaccord.
Lorsqu’ils sont assis aussi, Gabriel se lève et annonce :
— Vu que tout le monde est là, on va commencer.
Tout le monde se tait et se tourne vers lui, attentifs. Lui se contente de
regarder sa famille un à un.
— Allez-y, j’attends vos idées.
Le silence lui répond d’abord, mais c’est Nina qui se lance la première :
— Il nous faut un chauffeur.
Tout de suite, Vadim lève la main.
— Je m’en charge.
Tout le monde hoche la tête d’un air entendu, comme si prendre Vadim
comme chauffeur était une évidence. Je n’ai pas encore entièrement
compris son rôle chez les Sherwoods. Il serait le bras droit de Gabriel, mais
également propriétaire d’un garage qui leur servirait de vitrine. Dans l’arrière-boutique, le vrai commerce serait plutôt le recel de pièces
détachées, et d’une multitude d’autres choses.
— Skywalker pourrait assurer une sortie par le toit avec une
tyrolienne ?
Gabriel hoche la tête et agite les mains devant lui pour encourager les
autres à partager leurs idées. En face de moi, June prend des notes et évite
consciencieusement de me regarder.
Petit à petit, tout le monde commence à y aller de son grain de sel : entrer par le toit, subtiliser la couronne discrètement, repartir. Faire une
diversion au rez-de-chaussée pour détourner l’attention de l’ensemble de la
sécurité. Déclencher une panne de courant dans tout le casino.
Plus les minutes avancent et plus les idées deviennent farfelues et
créatives. Mais pour trois propositions loufoques, il y en a une qui pourrait
fonctionner et à laquelle je n’aurais jamais pensé. June prend des notes, puis
nous relisons les idées qui ont été gardées, Gabriel en supprime la moitié.
Les sourcils froncés, June remet de l’ordre dans ses notes, puis annonce qu’un plan se dégage :
— Alors, en résumé, on aurait moi et Ben qui arriverions par l’entrée
principale. Si la sécurité de l’Eden fonctionne comme prévu, on devrait
nous intercepter assez rapidement. Ben prétexterait être là pour s’entretenir
avec le patron du casino, en tant que confrère. On jouerait la comédie, en
faisant croire à Denitsov, ou son représentant, que plusieurs personnes sont
en train de s’allier pour le faire tomber. Juste que là c’est juste ?
Gabriel et Ben hochent la tête, le regard concentré au loin.
— Ensuite, continue June, je devinerais la combinaison du coffre qui
détient la couronne. Ou du moins c’est ce qu’on suppose.
Elle tend une main vers un document volé chez l’assureur. C’est la seule
zone d’ombre dans le système de sécurité de l’Eden : un coffre-fort dernier
cri, hautement sophistiqué, digne de pouvoir protéger les joyaux de la
couronne avec aucune indication sur ce qu’il pourrait contenir.
— Même si ce n’est pas la couronne de Pougatchev, dit Nina, ce qu’il y
a dans ce coffre doit valoir une fortune. Ce ne sera pas perdu.
Elle hausse les épaules.
Personne ne semble s’arrêter sur un autre détail qui, pour ma part, me
saute aux yeux. Je me tourne vers June :
— Comment vas-tu « deviner » la combinaison ?
June et Nina sourient, tout comme Ben.
— Quoi ?
— Tu ne croyais tout de même pas que j’allais te coller ma sœur au
basque juste pour son agréable compagnie, Skywalker ? Et lorsqu’on a été
parler à Moretti, tu pensais que c’était quoi ? De la sorcellerie ? Ou tu sous-
estimais simplement ma sœur ?
Je fixe June et je fronce les yeux. Elle rougit, mais soutient mon regard.
Oui, elle avait analysé Moretti. Mais j’avais cru que c’était juste une bonne intuition, et c’est tout. Mais June n’avait-elle pas mentionné du mentalisme,
tout compte fait ?
— Certains parlent de magie, d’autres de manipulation mentale. Dans la
famille Sherwood, on préfère le terme mentalisme.
Les mots sont comme des couteaux qui s’enfoncent dans ma poitrine.
Manipulation mentale.
À présent stupéfait, j’essaie de déchiffrer l’expression de June, mais je
n’y parviens pas. Je pense voir de la tristesse dans ses yeux, mais je dois sans doute confondre avec la pitié qu’elle doit avoir pour moi.
Mais quel con ! Elle s’est jouée de moi, m’a manipulé pour que je ne
m’enfuie pas, que je reste avec elle. Et moi qui croyais qu’elle m’appréciait,
qu’elle… tenait peut-être à moi.
J’entends à peine la suite du plan que June a recommencé à énoncer à
voix haute. La fureur me rend sourd, et la seule chose qui me sort de ma
torpeur est le son de mon prénom qui provient de la bouche de June :
— Alexander serait sur le toit, et nous assurerait une sortie d’urgence en cas de pépin. Nate, lui serait posté sur le toit, prêt à intervenir si quelque
chose dégénère à l’intérieur et couvrir tout le monde. Par où t’échapperais-
tu, Gabriel ?
Gabriel est chargé de neutraliser le système de sécurité en arrivant par
l’entrée du personnel. Je ferme les yeux et j’essaie d’ignorer tout ce qui
pourrait dégénérer dans ce plan, toutes les zones d’ombre qu’il reste.
Le bruit des chaises qui raclent le sol me sort de mes pensées. La
réunion est terminée, car tout le monde se lève autour de moi.
— Skywalker, tu peux attendre deux minutes s’il te plait ?
Gabriel est toujours assis et me regarde avec ses yeux de serpent. C’est
lui qui est la tête pensante de cette famille, lui qui était sensé me
comprendre, anticiper mes mouvements et mes décisions. Sait-il ce que j’ai fait avec sa sœur cette nuit ? Peut-être, et si c’est le cas, cela ne fait plus
rien. Ils se sont bien foutus de ma gueule.
Cela devait être lui qui me manipulait.
Pas elle.
Lorsque nous sommes seuls, il joint ses doigts devant lui et penche en
avant :
— Je n’ai pu m’empêcher de remarquer ta colère envers ma sœur
lorsque nous avons parlé de son… talent particulier.
— Vous m’avez trahi, je commence, mais Gabriel m’interrompt d’un
ton sec :
— Non, Alexander Doe. Dès le début, nous t’avons dit que June avait
un bon instinct. Que c’est pour cela qu’elle te surveillait.
Écœuré, je secoue la tête et lève les mains, impuissant :
— De l’instinct. Pas de la manipulation.
Gabriel m’observe quelques secondes sans rien dire, puis son masque
glacial disparait et c’est un sourire moqueur qui le remplace.
— Et moi qui croyais que tu étais vexé que ma sœur t’ait percé à jour, et
qu’elle ait compris qui tu étais vraiment, et que cette vulnérabilité te soit
insupportable. Mais non. Ce qui te rend fou, c’est la peur d’avoir été
manipulé.
Lentement, il se lève et se dirige vers la porte. Avant de sortir de la
pièce, il me dit :
— June a un cœur pur, Skywalker. Elle ne manipule pas les gens dans
leur comportement. Elle les manipule pour mieux les comprendre.
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