Vengée (French Edition)

Laura Fervante · Chapitre 9 sur 27

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Vengée (French Edition)

Chapitre 9

 

 

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JUNE

 

contre le mien pendant la lutte. J’aurais presque pu me convaincre qu’il L e revoir m’a troublée. Le souvenir que j’ai de lui est celui d’un type habillé de noir dans mon jardin, une ombre passagère, un corps

n’avait pas existé, qu’il n’avait été que le fruit de mon imagination.

Mais il est bel et bien réel. Assit sagement dans notre cave en attendant

que mes frères le tuent ou… Que vont-ils en faire d’ailleurs ? Gabriel a derrière la tête d’en faire un de ses soldats, ça se voit. Mais pas avant

d’avoir découvert ce que Alexander a dans le ventre, ce dont il est capable.

Alexander.

En t-shirt et jeans, il est loin de l’ombre du jardin. Libérés du bonnet

qu’il portait l’autre jour, ses cheveux blonds bouclent sur ses tempes. Mais

ce qui m’a le plus frappé ce sont ses bras. Couvert de tatouages aux détails

infinis, il a les épaules larges et fortes. Je me demande quelle serait la

sensation de sa peau sous mes doigts qui courraient sur les arabesques bleutées qui le recouvrent. Ma curiosité va jusqu’à se demander où

s’arrêtent ces tatouages ; en a-t-il aussi sur le torse ? Les jambes ?

Je m’ébroue et ferme les yeux quelques secondes pour chasser l’image

de notre prisonnier nu et tatoué de la tête aux pieds. Je n’ai plus fréquenté

d’hommes depuis longtemps, sans doute la raison pour laquelle le premier

malfrat qui passe me trouble simplement avec des biceps tatoués.

L’arrivée de mes frères dans la cuisine m’aide à éloigner mes pensées

du voleur mystérieux enfermé dans notre cave. Gabriel a l’air particulièrement détendu.

— Qui veut une bière ?

Je le regarde, étonnée. Gabriel est du genre à demander une bière, pas à

la proposer aux autres.

— Non merci, dit Nate en s’asseyant sur un tabouret autour de l’îlot.

Vadim fait un mouvement de la tête à Gabriel et sort le décapsuleur.

— June ?

— Non merci, Gabe. On fête quelque chose ?

Je m’installai à côté de Nate, et Gabriel et Vadim se mis en face de

nous, leur bière à la main.

— Ce type, dans la cave, a une fameuse réputation d’acrobate. Je vais le

laisser se retaper un peu et demain, il me montrera de quoi il est capable.

Je hausse les sourcils, étonnée.

— Il souhaite nous rejoindre ?

Nate et Vadim regardent Gabriel, attendant eux aussi une explication,

malgré qu’ils aient été avec lui dans la cave. Bizarre.

— Pas vraiment, je lui ai laissé le choix entre ça et une balle dans le

crâne.

— Sans vouloir remettre en question tes actions, Gabe, il a décidé de

vivre, pas de nous suivre. À la première occasion, il nous fera faux bond.

Gabriel boit une gorgée de sa bière, parfaitement détendu, puis répond :

— Peut-être, mais ce type est fier et indépendant. Il a toujours été

solitaire par choix, et j’en connais certains qui auraient préféré de mourir

plutôt que de rejoindre un groupe, des contraintes et des règles à suivre. Je croyais d’ailleurs que notre ami allait choisir cette option aussi. Qu’en

penses-tu, June ?

Je serre les lèvres. Mon talent familial à moi, c’est ça : un mélange

d’intuition et d’observation, avec une bonne connaissance du comportement

humain. Ma famille m’appelle « la mentaliste ».

Mon frère n’a pas tort : du peu que j’ai compris d’Alexander, c’est un

garçon qui semble intransigeant sur son indépendance. Si j’avais dû parier,

j’aurais moi aussi pensé qu’il choisirait la mort plutôt qu’une alliance avec nous.

— Il nous sous-estime, dis-je en jouant avec le décapsuleur que Vadim a

laissé sur la table. Il pense être plus malin que nous et pouvoir nous faire

faux bond à la première occasion. Et en même temps, il avait l’air lassé

quand il s’est réveillé ce matin. Peut-être en a-t-il marre d’être seul, ou de

fuir des ennemis. Je devrais passer plus de temps avec pour le savoir.

J’espère que je ne rougis pas en disant ces derniers mots. Gabriel me

scrute, puis confirme :

— Tu as raison, il faudra le surveiller constamment. Mais je pense

qu’on peut le faire changer d’avis, que son allégeance se porte à notre cause

commune plutôt qu’à la sienne.

Je baisse les yeux sur mes mains autour du décapsuleur. Mon frère est trop optimiste. Depuis l’incendie du Sherwood, je donnerais moi-même

beaucoup pour pouvoir quitter ma famille et commencer une vie normale,

loin des crimes et des vols. Mais ça, bien sûr, je ne le dirais pas. Jamais.

— J’irai lui apporter son repas ce soir, conclus-je en me levant.

En quittant la pièce, je réalise que mes sentiments sont partagés. D’une

part, je ne peux nier l’excitation de voir à nouveau cet électron libre couvert

de tatouages, mais d’une autre part, il reste à mes yeux un homme qui a

travaillé pour Denitsov et la Bratva.

Et, par vengeance, quelque chose en moi regrette qu’il n’ait pas choisi

de mourir de la main de mon frère plutôt que rester parmi nous sans

conviction pour notre cause.

Ce qui au final, ne le rend pas si différent de moi que cela.

 

Après avoir mangé, je prépare une assiette de lasagne pour notre prisonnier.

Alors que le plat tourne dans le micro-ondes, j’essaie de me rappeler la

dernière fois où mon frère a gardé quelqu’un de captif. D’ordinaire, cela se

fait dans des bâtiments que la famille possède, le plus souvent au bar.

Toutefois, j’avais interdit à Gabriel de tuer quiconque là-bas ou dans

n’importe quelle pièce attente.

Et il m’avait écouté.

Le four m’indique que la lasagne est chaude. J’attrape une bouteille d’eau, pose le tout sur un plateau, et je descends à la cave.

En ouvrant la porte, je trouve Alexandre couché sur le matelas à

contempler le plafond, le regard fixe. J’annonce :

— Le dîner est servi.

Il tourne la tête vers moi, et se redresse en voyant l’assiette fumante.

— Dis donc, il ne manque que le chandelier, et j’aurais presque

l’impression d’être au restaurant. C’est aussi toi qui m’amènes mon petit déjeuner au lit demain ?

Il me fait un clin d’œil, mais je vois bien qu’il est éteint. Il a perdu la

fougue qu’il avait il y a deux jours. Je suppose que l’enfermement fait ça à

un homme.

— Comment va ta tête ? Mes frères m’ont dit t’avoir assommé…

Alexander touche l’arrière de son crâne et grimace.

— Ça va, j’ai connu pire.

Je sors un couteau suisse de ma poche et déplie la lame.

— Je vais te détacher les poignets pour que tu puisses manger. Un geste

louche et c’est la dernière chose que tu feras ta vie.

L’air méfiant, il regarde le couteau tourner entre mes doigts.

— Je ne cherche pas le combat, c’est toi qui m’as sauté dessus la

dernière fois.

Nouveau clin d’œil, et il y a à nouveau quelque chose de malicieux dans ses traits.

— Mauvaise journée, grommelé-je.

D’un seul geste assuré, je coupe les liens autour de ses poignets.

— En effet, tu ne plaisantes pas avec ton petit canif.

Je plisse les paupières et le fixe. Sans se démonter, il prend sa

fourchette, et commence à picorer dans son assiette. L’absence de couteau

pour manger ne l’empêche pas d’engloutir la moitié de la lasagne en

quelques minutes. Je pourrais partir, j’aurais dû sortir dès que je l’ai détaché. Pourtant, je ne peux me retenir d’admirer les dessins sur ses bras,

et les lignes qui remontent le long de son coup. Que cache son t-shirt ? Où

disparaissent ces lignes mystérieuses ?

— Tu mates, déclare Alexander la bouche pleine.

Je m’ébroue et soupire, furieuse contre moi-même :

— Non, je regarde ton tatouage. Tu reconnaitras qu’il n’y a pas mal à

regarder.

Mais il n’a pas tort non plus. Les mouvements de ses muscles sous les lignes bleues m’hypnotisent aussi, comme s’ils animaient la toile sur son

corps.

— Je ne le montre pas en intégralité à n’importe qui, dit-il entre deux

bouchées.

Je lève les yeux au ciel.

— J’en doute.

— Tu es jalouse, c’est tout.

— De quoi ?

Alexander racle le fond de son assiette avec un morceau de pain.

— C’était vraiment bon, c’est toi qui as cuisiné ça ?

Je ne réponds pas tout de suite. Il a l’air si détendu pour un prisonnier,

que cela me rend méfiante.

Il me manipule.

— Ne change pas de sujet. De quoi penses-tu que je puisse être

jalouse ? Moi au moins, je ne suis pas coincée contre mon gré.

Alexander pose le plateau sur le lit et se penche vers moi. Son regard

gris me sonde comme moi je le calculais plus tôt.

— Vraiment ? Moi je pense que si, justement. Vous vous appelez une

famille, mais vous êtes tous dépendants l’un de l’autre.

Je serre les dents. Ses paroles font échos à mes doutes, et pourtant, par

réflexe, je défends tout de suite l’intérêt familial :

— Tu ne comprends pas. C’est un choix, ensemble nous sommes plus

forts. Nous avons tous nos forces et nos faiblesses. Nos talents combinés

nous rendent redoutables.

— C’est quoi ton talent, à toi ?

Je hausse les épaules et baisse les yeux, mais réponds quand même :

— Je suis bonne pour observer les gens, comprendre leur

comportement, leurs motivations. Certains parlent de mentalisme, mais je

n’aime pas trop le mot.

Alexander se tait, méditant sans doute ce qu’implique ce que je viens de

lui dire. Je profite de son silence pour répéter, sans savoir si c’est lui ou moi

que j’essaie de convaincre :

— Nous sommes ensemble par choix, nous avons vécu tellement de

choses, affronté tellement de difficultés que vivre séparés est inimaginable

pour nous.

Alexander secoue légèrement la tête de droite à gauche.

— Certains d’entre vous, peut-être, mais pas toi.

Je me détourne de lui pour qu’il ne puisse pas analyser les émotions sur

mon visage. Suis-je vraiment si transparente ? Mes doutes sont-ils si

évidents ? Pour la centième fois ces derniers jours, je me revois quelques

années plus tôt, décidée à quitter la maison Sherwood pour faire mes

preuves dans le monde normal, pour revenir blessée et meurtrie à peine

quelques heures plus tard.

— Tu ne sais rien de moi, craché-je en me levant. Rien du tout.

Alexander cligne des yeux. Il a des longs cils qui frôlent ses joues à

chaque battement de paupière, assombrissant son regard, alors que je me

tiens debout devant lui.

— Je sais que ton bar a cramé et que tu souffres. Et tu blâmes ta famille

pour avoir été un dommage collatéral dans une guerre que tu n’as pas

demandée.

— Non, je blâme Denitsov. Qui, par ta faute, a récupéré son ordinateur.

Sans ça, on n’a plus rien pour le retrouver, l’attaquer, et le faire tomber.

Je marche jusqu’à la porte, espérant qu’il n’ait pas le temps de rétorquer

quoi que ce soit. Mais avant que je ne puisse refermer le montant derrière

moi, il lance tristement :

— Je suis désolée, June.

 

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