Vengée (French Edition)

Laura Fervante · Chapitre 3 sur 27

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Vengée (French Edition)

Chapitre 3

 

 

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JUNE

 

— T iens, ma chérie, bois ça. Je lève la tête vers Nina, ma sœur, qui me dévisage avec ce

qui ressemble à de la pitié. Je dois vraiment avoir une sale tronche.

— C’est quoi ?

Je regarde avec méfiance la tasse fumante qu’elle m’a tendue. On dirait

du thé mélangé avec…

— Du rhum ? demande Juliette en reniflant les volutes qui s’échappent

d’entre mes mains.

Nina reste imperturbable et se tourne Juliette en haussant les épaules.

— La camomille a ses limites, il faut pouvoir un peu… booster ses

effets calmants.

Les deux femmes se retournent vers moi. Debout devant le canapé où je

suis enroulée dans un plaid, elles sont aux petits soins pour moi depuis que

nous sommes rentrés dans notre maison de Great Neck. Si ce comportement est normal de la part de Juliette, c’est une toute nouvelle facette que je

découvre chez Nina.

Je fronce les yeux.

— Je dois vraiment avec une mine horrible si Nina commence à

distribuer de la camomille.

Ma sœur lève les mains au ciel.

— Je ne suis pas un monstre !

Je souris. Les évènements qui ont suivi l’incendie de mon bar restent flous, je me souviens juste qu’après l’hôpital, Gabriel m’a poussée dans une

voiture avec Juliette, et que nous avons roulé en silence jusque Great Neck.

Ma famille aime cette maison, c’est là où nous nous rassemblons et où la plupart d’entre nous vivent. Dernièrement, le bar avait de plus en plus fait

office de point de rendez-vous, de par sa proximité avec le centre de New

York.

Jusqu’à aujourd’hui.

La dernière fois où toute ma famille s’était réunie ici, c’était lorsque

mon frère avait ramené Juliette. Ils l’avaient tous pris pour un fou, mais il avait tenu bon. J’avais alors pu voir qu’il tombait amoureux de cette agente

du FBI. Heureusement que mes frères ne s’en sont pas rendu compte à ce

moment-là, ou Juliette n’aurait pas fait long feu, qu’importe l’avis de

Gabriel.

Je serre mes mains autour de ma tasse, et je ferme les yeux pour essayer

de trier le maelström d’émotions qui traversent mon cœur et ma tête depuis

cette nuit. Je ne sais même pas quelle heure il est, mais vu le soleil, je dirais

que nous sommes en fin d’après-midi.

Un jour comme aujourd’hui, je me demande plus que jamais si être

membre de la famille Sherwood est une chance ou pas. Enfant et

adolescente, j’étais persuadée que Gabriel était la meilleure chose qui me

soit arrivée. Il nous avait sortis — moi, mes frères et ma sœur — d’une

famille d’accueil abusive. Et si nous ne partagions pas une seule goûte de

sang, nous avions bien plus que cela. Une soif de justice, une soif

d’indépendance d’une société qui nous avait laissés tomber. Pour assouvir

cette soif, nous avions fait le choix de l’illégalité, de vivre selon nos propres lois.

À 19 ans, j’avais émis le souhait de regagner la vive « normale »,

comme je l’avais expliqué à mon frère. Il ne m’avait pas retenue, me

promettant que la maison me serait toujours ouverte. Et cet envol avait été

un échec cuisant, terrifiant, me ramenant à la raison et à la case départ.

Une porte claque au loin et me sort de mes pensées. Gabriel entre dans

la pièce et entoure Juliette de ses bras. Elle le regarde avec adoration et mon

frère pose son front contre le sien quelques secondes. Jamais je n’aurais cru que Gabriel trouverait quelqu’un, et je ne peux empêcher la pointe de

jalousie qui me vrille la poitrine comme toujours, quand je les vois

échanger un geste de tendresse. Je les aime de tout mon cœur, mais je ne

peux me retenir de me poser la question qui tourne en boucle dans ma tête

depuis des années.

Où est mon prince charmant ?

Je serre les lèvres et je ravale mes larmes en revoyant le livre que j’ai

oublié sur le comptoir du bar. Parti dans les flammes, avec le reste. Peut-

être devrais-je voir cela comme un signe, un mot du destin qui me dit que je

m’y prends mal. Je sais que le prince charmant n’existe pas, je ne suis pas

difficile en termes de garçons. Il faut juste qu’il soit gentil… Je soupire en

pensant que tous les hommes de mon entourage, y compris mes frères, sont des malfrats.

Pas vraiment un terrain propice à la gentillesse et au côté « charmant ».

— On commence dans dix minutes, annonce Gabriel en regardant sa

montre.

J’observe encore quelques minutes ma famille s’activer autour de moi.

Juliette est partie dans la cuisine où je l’entends ouvrir différents placards et

remettre la bouilloire en marche. En face de moi, Gabriel a déjà pris place à

la longue table en bois où la famille prend ses repas et, accessoirement, les décisions importantes. Mon frère aîné est en grande conversation avec Nina

et Ben. Ce dernier est directeur d’un casino au centre de New York. Il gratte

sa barbe rousse et Nina se passe une main sur le front, l’air fatigué. Au

même moment, Nate entre dans la pièce et vient directement vers moi. Il me

serre brièvement dans ses bras, et j’ai droit à un nouveau regard triste.

— On va choper le bâtard qui a fait ça, ma Ju.

Je baisse les yeux et je ne dis rien. Depuis cette nuit, j’ai du mal à rester

concentrée, mais il m’a bien semblé entendre que l’incendie de mon bar était d’origine criminelle.

Ce n’est pas ma faute.

Je suis soulagée et en même temps, j’en veux à mort à la personne qui a

fait ça. J’aurais pu mourir, j’aurais pu cramer vivante dans mon lit. Je lève

les yeux vers mon frère, toujours devant moi, et ce que je vois me rassure.

Nate est le tueur à gage de la famille, et vu la mine sombre qu’il affiche, je

ne donne pas cher au type qui a réduit mon bar en cendres.

Lorsque Vadim s’assied à côté de Nina, je me lève à mon tour et je me mets face à Gabriel, entre Nate et Nina. Juliette amène un plateau avec des

tasses et un Thermos d’eau chaude. Je me dis que j’aurais préféré quelque

chose de plus fort quand je me souviens de la camomille épicée que Nina

m’a faite. Je bois une gorgée et j’attends la suite.

Gabriel se penche en avant l’air grave :

— Je vous remercie tous d’avoir réagi si vite et d’être venus dans un

délai si court jusqu’ici.

Il se tourne vers Nina et Nate, qui sont presque toujours en déplacement

pour leurs missions. Tous les deux me regardent et hochent la tête.

— Toute la journée, j’ai mis des hommes sur l’affaire pour avoir le plus

d’informations possible. Voilà ce qu’on sait : d’après les pompiers, c’est

bien un incendie criminel. Il aurait commencé près des bouteilles de

liqueurs, mais le gars est formel : quelqu’un a démarré le feu.

Le silence règne autour de la table, et mon frère passe une main lasse

sur son visage.

— Si je vous ai tous fait venir, en plus d’être là pour soutenir June, c’est

également pour prendre une décision sur la façon dont nous devons riposter.

Le truc est que, selon plusieurs de mes indics, le coupable serait un homme

de Denistov.

Le dernier mot, ce nom, est lâché comme une bombe, et toute ma

famille réagit immédiatement. Vadim abat son poids sur la table, Ben et Nina jurent, Juliette enfouit son visage derrière ses mains et Nate, lui, a l’air

encore plus meurtrier que tantôt.

Je serre les dents, mais je ne m’inquiète plus qu’on me voie pleurer et je

laisse les larmes couler en silence sur mes joues.

Mon bar est un dommage collatéral. Un dommage collatéral dans la

guerre qui oppose mon frère à Dimitri Denitsov, un des pires mafiosi russes

qu’on peut imaginer. Ma famille l’a presque eu il y a quelques mois, mais le

rat a quand même réussi à s’échapper. 1 Si sa réputation et sa fortune ont

pris un gros coup, il faut croire qu’il a toujours des hommes qui lui restent

fidèles, et qui sont prêts à commettre des crimes pour lui.

— On ne peut pas se permettre de ne pas réagir.

Nate grogne et se penche en avant :

— On tue le bâtard et c’est tout.

— Le pyromane ou Denistov ?

— Les deux, si possible. Mais le plus facile, ce sera sans doute le

pyromane.

Tout le monde hoche la tête, certains lancent des regards dans ma

direction. Sous la table, Nina me prend la main et la serre fort.

— On va les faire payer, ma chérie. Fort.

Gabriel a ses yeux perçants braqués sur moi, et je peux voir qu’il est

furieux. Des têtes vont tomber, et si ce n’est pas celle de Denitsov, ce seront

celles de ses sbires.

— C’est la guerre, conclut-il d’une voix lugubre.

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