Vengée (French Edition)

Laura Fervante · Chapitre 11 sur 27

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Vengée (French Edition)

Chapitre 11

 

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JUNE

 

D epuis maintenant une dizaine de minutes, nous roulons en silence vers New York. Je ne peux m’empêcher de trouver la scène cocasse : Gabriel et Juliette à l’avant, Alexander et moi à l’arrière. Je nous

rappelle cette image de la famille parfaite que j’enviais dans les publicités :

les parents à l’avant de leur berline familiale avec les enfants chahutant à

l’arrière.

Sauf que moi et Alexander n’avons rien d’enfants qui chahutent, au

contraire.

Je trouve Alexander particulièrement immobile depuis que nous avons

démarré. En l’observant, j’ai compris qu’il pensait à s’évader lorsqu’il était

agité et qu’il ne tenait pas en place. Je coule un regard dans sa direction, et

je sursaute.

Il me fixe sans discrétion aucune. Ses yeux gris brillent d’une

concentration intense, je suis mal à l’aise qu’il ne se détourne pas, lorsque je le surprends à m’observer de la sorte.

On peut très bien jouer à ce petit jeu à deux.

Je me redresse et je le détaille à mon tour. Il a enfilé un sweat à capuche

noir de Vadim, mais les lignes de son tatouage sont tout de même visibles

dans son cou. Il ne lui manque que le bonnet et il serait la copie conforme

de la version de lui que j’ai croisée pour la première fois, alors qu’il nous

dérobait l’ordinateur de Denitsov.

Alors que nous continuons à nous contempler l’un l’autre, ma respiration devient un peu plus heurtée, et je sens des doux picotements le

long de mes cuisses. Je sursaute à nouveau, surprise par la réaction de mon

corps au regard impétueux de mon voisin. Je me gifle intérieurement, mais le traitre continue à envoyer des signaux sans équivoque à mon cerveau : les

frissons et la chaleur me submergent jusqu’entre mes jambes en une lente

torture. Lorsque je sens l’humidité familière se répandre dans ma culotte, je

serre précipitamment mes cuisses l’une contre l’autre.

Alexander voit mon mouvement incontrôlé et il sourit avec un air

suffisant que je voudrais lui ôter de son beau visage d’une gifle bien placée.

— Nous arrivons, déclare Juliette.

Sa voix me ramène sur terre, et je me tourne vivement vers la fenêtre,

pour regarder le casino de Brian Nolan s’élever de l’autre côté de la rue.

New York possède de nombreux casinos. Pour la plupart, ils

ressemblent tous à celui de Brian ou celui de mon frère : un espace de jeu

au rez-de-chaussée, voir également au premier étage, puis des chambres

d’hôtel partout ailleurs.

J’ai rarement mis les pieds dans celui de mon frère, car je n’aime pas l’ambiance clignotante et bruyante qui y règne. Quelle heure est-il, quel

temps fait-il dehors ? Je déteste cette sensation qu’en franchissant les portes

de ces palaces, le temps semble s’arrêter pour mieux vider les portefeuilles

des invités.

— On récapitule, commence Gabriel en coupant le contact. Juliette ?

— Je serai avec toi, à faire la jolie plante verte et sourire bêtement à

Nolan.

Je pouffe, et mon frère répond :

— Ne dis pas ça, princesse, tu seras mon garde du corps.

— Mh.

Gabriel se tourne vers moi.

— Juju ?

— Je monte au quatrième étage pour avoir une vue de l’atrium où vous

serez. Je prends l’acrobate avec moi pour sortir par le toit.

Alexander passe la tête entre les deux sièges avant pour s’adresser à

Gabriel :

— Pourquoi ne pas partir par l’entrée principale, comme on sera rentré ?

— Pour te faire chier, souffle Gabriel en déverrouillant les portières.

Allez-y, on vous suit dans 8 minutes.

Je sors de la voiture, vérifiant que j’ai toujours mon couteau suisse sous

le bras au cas où Alexander chercherait à s’enfuir. À cet endroit-là, il y a

peu de chances qu’on le trouve en cas de fouille corporelle.

— Sérieusement ? demande Alexander alors qu’on traverse la route.

Pourquoi par le toit ?

Je vois que la réponse de mon frère l’a vexé.

— Pourquoi ça t’énerve autant ?

— Parce que si vous voulez que je vous suive et que je vous fasse

confiance, il faut m’expliquer.

Je m’arrête sur le trottoir pour lui faire face. Nous faire confiance ?

— Skywalker, là, c’est toi qui dois nous prouver qu’on peut te faire

confiance.

Il fait un pas vers moi et nos poitrines se touchent presque. Mon cœur

loupe presque un battement.

— La confiance, ça marche dans les deux sens, grogne-t-il.

Je ne dis rien. Gabriel va bientôt commencer à râler qu’on n’entre pas

dans le casino, alors que je lui explique sommairement :

— Parce que quand Gabriel Sherwood met les pieds dans un endroit

contrôlé par la mafia, il faut pouvoir s’assurer une sortie de secours à soi.

Compris ?

En serrant les dents, il hoche la tête, le regard noir. Je me tourne vers la

voiture de Gabriel au loin et glisse une oreillette sous mes cheveux tout en

activant le micro intégré. Tout de suite, sa voix râle dans mon oreille :

— Un souci avec l’acrobate ?

Je me tourne vers l’intéressé et réponds à mon frère :

— Non, il me faisait une leçon de morale sur la confiance.

— À qui tu parles ? demande Alexander en même temps que Gabriel

grogne « Je vais lui casser la gueule. »

— Mon frère te salue, dis-je en montrant mon oreille gauche.

Alexander lève les yeux au ciel, puis se tourne vers l’entrée du casino.

Nous nous engouffrons à l’intérieur, et Alexander pose une main dans le

bas de mon dos alors qu’il me tient la porte. Au même moment où je

sursaute, la voix de Gabriel dans mon oreille grogne :

— Je rêve ou il t’a touchée ?

Je ne réponds rien et me contente de me diriger vers l’accueil. Je souris

à l’homme qui attend les clients.

— J’ai réservé une chambre au nom de Van Dalen, il y a quelques

heures.

Le regard du préposé de l’accueil va de moi à Alexander, puis il revient

à moi.

— Bien sûr, madame Van Dalen.

L’homme nous tourne le dos, prend une clé et une liasse de papiers.

Alors qu’il nous explique les heures du petit déjeuner, je vois du coin de

l’œil Gabriel et Juliette entrer dans le casino.

— Bon séjour parmi nous, conclut l’intendant avec un dernier sourire.

Je le remercie, prends la clé magnétique, puis je me dirige vers les escaliers, Alexander sur les talons.

— Magne-toi, Skywalker, on va être en retard.

— Je marche lentement pour toi.

— Je ne marche pas lentement.

— Tu as des petites jambes.

Mon poing s’envole vers ses côtes et il attrape mon poignet au vol. Au

même moment, l’ascenseur arrive et il me relâche, moqueur. Ma peau

picote à l’endroit où il m’a touchée, et je sens le rouge me monter aux joues.

Le voyage en ascenseur est bref, mais Alexander se colle à moi, comme

pour me provoquer.

— Tu te fous de moi ?

Je veux reculer, mais mon dos heurte le fond de l’espace étroit.

— Le moins du monde.

La cabine s’arrête et les portes s’ouvrent au quatrième étage. Je me

faufile sous le bras d’Alexander, furieuse contre moi-même.

Il essaie de me déstabiliser pour mieux s’échapper.

Je me plante devant lui, et je sors mon cran d’arrêt.

— Arrête de fanfaronner, Skywalker. Je sais ce que tu fais.

Une lueur espiègle brille dans ses yeux, et un sourire étire ses lèvres.

— Range ça, tu vas blesser quelqu’un.

Je le foudroie du regard, ce qui ne fait qu’accentuer son sourire. Il me

montre la surface vitrée autour de laquelle tournent les couloirs qui mènent

aux chambres.

— Après toi, dis-je, les dents serrées.

Je garde mon couteau en main, et nous nous accoudons contre la

rambarde qui donne une vue plongeante sur l’atrium du casino, où on peut

voir Gabriel et Juliette. Face à eux, un quarantenaire flanqué de deux gardes

du corps arrive d’une démarche de conquérant. J’ajuste mon oreillette et

écoute la discussion en contrebas.

— Monsieur Sherwood, quel plaisir.

Mon frère fait un signe de tête, mais ne répond pas. Face à son silence,

Nolan se tourne vers Juliette.

— Je ne pense pas que nous nous soyons déjà rencontrés, madame… ?

— Juliette Volkova, enchantée.

Ma belle-sœur tend une main franche pour serrer celle de Nolan, mais

celui-ci prend délicatement la main tendue pour la porter à ses lèvres. Alors que mon frère est sans doute en train de réfléchir à comment le tuer de la

manière la plus pénible possible, Juliette retire promptement sa main, sans

se départir de son sourire poli.

— On ne va pas t’importuner trop longtemps, Brian, dit Gabriel d’un

ton sec.

— Mais vous ne m’importunez pas du tout, minaude Nolan sans

détacher son regard de Juliette.

Avant de venir, j’ai rapidement étudié des vidéos de Brian Nolan, afin de dégager ses tics de locution, ses réflexes et son langage corporel. Cet

abruti aime tellement son image qu’il existe une infinité de vidéos de lui sur

YouTube, allant de l’interview au vlog.

Je chuchote à l’attention de mon frère :

— Laisse-le sur son petit nuage, Gabe. Il est comme un paon qui fait la

roue, tout son langage corporel est accentué et il est ultra détendu, ça va être

un jeu d’enfant pour moi.

Gabriel, imperturbable à ma remarque, la joue franc-jeu avec son interlocuteur :

— Les rumeurs courent sur toi, Nolan. On dit que tu te serais rapproché

de la famille Moretti.

L’œil gauche de Nolan a un spasme, presque imperceptible. Mais il ne

répond pas.

— Insiste, soufflé-je à Gabriel.

— Alors ? Mes informations sont correctes ?

— Voyons, Gabriel, tu sais aussi bien que moi qu’on approche pas la famille Moretti.

Nolan a rassemblé ses mains ensemble devant lui et fait un léger

mouvement de balancier sur ses jambes.

— Il ne ment pas, Gabe, mais il y a clairement quelque chose avec

Moretti.

Gabriel penche la tête sur le côté et continue :

— Non, c’est eux qui t’ont approché, n’est-ce pas ?

Un infime spasme secoue la commissure des lèvres de Nolan.

— C’est cela, dis-je à Gabriel.

— Il t’a approché parce que ton casino occupe un lieu stratégique de

New York, hasarde Gabriel.

— Non, soufflé-je.

— Non, il a besoin d’un endroit pour blanchir son argent. Un endroit que le FBI ne soupçonnerait pas.

Un nouveau spasme sur le visage de Nolan confirme les dires de mon

frère.

— Dans le mille, Gabriel.

Je me détends. Ma mission ici est a priori terminée. Dans quelques

minutes, Gabriel va remercier Nolan, et s’en aller avec Juliette. Pour

Alexander et moi, c’est une autre histoire.

Mon moyen de sortie et fugitif est accoudé à la rambarde et me regarde avec curiosité.

— Quoi ?

Ma voix est cassante, mais je suis épuisée, et je n’ai qu’une envie :

rentrer chez moi et aller dormir. Les émotions de ces derniers jours, et

l’adrénaline qui va avec, commencent à disparaitre, me laissant tout

engourdie et fatiguée.

— Rien, tu es belle quand tu es concentrée.

Je serre les lèvres et j’ignore la chaleur traitresse qui inonde mes joues.

Il cherche à te déstabiliser.

— Alexander, dans les minutes qui suivent, je vais entièrement

dépendre de toi. Dans une situation normale, je te ferais confiance, mais là,

on en est loin. Vraiment loin. Tu ne fais rien pour me prouver que tu en es

digne.

— Parce que personne avant toi, ni ta famille, n’a voulu me faire

confiance.

Il sort un harpon et une arbalète de sous sa veste et sécurise la ligne au niveau de sa taille. Avec un pas de côté, il se positionne derrière moi, et me

glisse à l’oreille :

— À part peut-être les chanceuses qui atterrissaient dans mon lit.

Je ferme les yeux et inspire profondément, essayant de contenir ma

colère.

— Reste. Concentré.

— Je le suis, chérie. Toujours.

Il met ses mains sur mes hanches et le contact seul me fait presque me

liquéfier sur place. D’un simple geste, il bascule doucement mon corps sur

la droite, attrape mon bras gauche qu’il enroule autour de ses épaules.

— Accroche-toi bien, si tu tombes je ne peux rien pour toi.

De son bras gauche, il me tient fermement. Il tend l’arbalète contenant

le harpon devant lui, vise un point au niveau du plafond que je ne parviens pas à voir et décoche le lien. Pendant quelques secondes, j’ai l’impression

que l’épieu n’arrivera jamais jusque là, qu’il retombera à mi-course et ira

s’écraser sur la verrière de l’atrium, trente mètres plus bas. Mais il n’en est

rien, le projectile atteint sa cible avec force, brisant brièvement le silence

des couloirs.

Sans me lâcher, Alexander tire le câble plusieurs fois, se laissant même

aller en arrière pour tester la solidité de son encrage.

— Tiens-toi bien, chérie, je t’emmène voir les étoiles.

Mon corps plaqué contre le sien, je m’agrippe de toutes mes forces à ses

épaules et enroule mes jambes autour de sa taille alors qu’il appuie sur un

bouton de l’arbalète. Le câble nous fait décoller vers le haut, en s’enroulant

à nouveau sur lui-même.

Alors que nous volons, je ne peux m’empêcher d’admirer la force

d’Alexander sous mes doigts et entre mes jambes. Son torse est dur comme

la pierre, et ses bras sont un étau protecteur autour de moi.

Garder la tête froide pour veiller à ce qu’il ne prenne pas la fuite s’annonce plus difficile que prévu.

 

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