Vengée (French Edition)

Laura Fervante · Annexe

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Vengée (French Edition)

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CHAPITRE 3

 

1 Voire Infiltrée de la même autrice

 

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EXTRAIT

 

Le silence qui règne sur l’aérodrome de l’Hudson Valley m’écrase presque

les tympans.

Ma propre respiration sonne comme une fanfare à travers le crépuscule

silencieux qui baigne les pistes d’une lueur rougeâtre. La forme des pistes

de décollage rappelle un crucifix, ou un avion qui décolle, selon la moralité

de chacun.

Je suis couchée à plat ventre parmi les hautes herbes pas loin de là, avec

une dizaine de collègues, l’œil collé au viseur de mon AR-15. D’autres

personnes sont positionnées en face de nous, de l’autre côté du crucifix

géant. Nous ne pouvons pas les voir, mais je sais qu’ils sont là, prêts à

intervenir.

Cette journée de juin doit marquer la fin d’une traque de plusieurs

années après un homme de la pire espèce. Dimitri Denitsov est le diable

incarné, je n’ai aucun doute là-dessus. Cet homme richissime semble n’avoir aucune valeur, aucune morale et aucun sens de l’honneur. Je

parcours une nouvelle fois la piste cruciforme et l’ironie de la situation ne

m’échappe pas. Aujourd’hui est enfin le jour où la page Denitsov sera

tournée.

Si le commun des mortels connait le magnat russe pour ses hôtels, ses

propriétés et ses fêtes décadentes, mes collègues du FBI et moi lui

connaissons une réalité tout autre : un homme à la tête d’un des plus grands

trafics d’être humain des États-Unis. Son fonds de commerce peut se résumer essentiellement à la prostitution et aux esclaves sexuelles, bien que

l’homme infâme ait également trempé dans le trafic d’enfants et le trafic

d’organes.

C’est aujourd’hui qu’un énorme flagrant délit a été organisé par le FBI,

après des années à récolter des informations, des témoignages, ce doit être

le jour où Denitsov obtiendra enfin son aller simple en prison. Le plan est

relativement simple : une cargaison de femmes fraichement arrivées du

Mexique doit arriver en camion et c’est Denitsov lui-même qui contrôlera la

qualité de la marchandise. Le procédé est rare, mais possible lorsque la cargaison présente des femmes plus que très prometteuses, où le

milliardaire lui-même y pioche pour sa consommation personnelle.

Je grimace en pensant à toutes ces personnes et toutes ces femmes dont

Denitsov a brisé le destin ou ôté la vie. En serrant les dents, je me dis à

nouveau qu’aujourd’hui est l’épilogue de tout cela, et je me cramponne plus

fermement à mon AR-15.

Un camion arrive, troublant le silence immobile du petit matin. À son

bord doit normalement se trouver la cargaison destinée à Denitsov, mais aujourd’hui, elle contient une demi-douzaine de tireurs du FBI, prêts à

intercepter le russe et ses hommes lorsqu’ils souhaiteront ouvrir les portes

arrière du camion. Le plan me semble si simple, soudain, que j’ai un doute.

Avons-nous pensé à tout ? Je passe en revue toutes les étapes qu’il aura

fallu avant d’arriver à cette matinée. Une dizaine d’agents infiltrés, dont

certains ont disparu sans doute pour toujours. Des années d’enquêtes, de

données récoltées, pour bâtir un dossier solide en vue du jour où Denitsov

passerait au tribunal, mais également pour connaitre tous ses faits et gestes, ses habitudes, ses contacts, et plein d’autres informations a priori sans

importance, mais qui nous ont emmenés à ce jour.

Soudain, un bruit ramène mon attention dans le présent : trois berlines

noires glissent sur les pistes à même allure, comme un balai parfaitement

préparé. Les vitres teintées des voitures ne permettent pas de voir leurs

occupants, mais il ne fait aucun doute qu’il est parmi eux. Une rage sourde

me tord les entrailles alors que je regarde la dernière voiture s’arrêter, son

chauffeur se hâter vers la porte arrière et l’ouvrir avec une petite courbette.

Un homme à la carrure imposante s’extirpe de la voiture. Chauve, haut

de plus de deux mètres, il dépasse tous ses hommes d’au moins une tête.

Son torse semble trop musclé pour sa chemise de grand couturier et le

veston qui lui enserre les épaules. Son regard bleu clair scrute les alentours,

sans nous voir, puis se pose sur le camion qui détient, selon lui, ses

nouvelles acquisitions.

Je serre les dents à la vue de cet homme que j’ai appris à détester au fil

des dossiers, preuves et meurtres qui se sont accumulés à son nom au fil des

ans.

— Groupes Charlie et Delta, soyez prêts intervenir.

Dans notre oreillette, une voix nous coordonne et donne les ordres. Je

bande mes muscles pour être prête à me relever si nécessaire. La tension est à son comble.

Sur le tarmac, Denitsov se tient désormais face au camion et fait un

signe à deux de ses sbires d’ouvrir les deux battants. Je retiens ma

respiration alors que, dans un mouvement parfaitement synchronisé, les

deux portes du camion s’ouvrent pour déverser sur Denitsov et ses hommes,

une armada d’agents du FBI et de tireurs d’élite, armés jusqu’aux dents et

engoncés dans des gilets pare-balles se déverse du poids lourd en hurlant.

— FBI ! Mettez vos mains en évidence !

Comme un seul homme, les groupes Charlie et Delta sortent des fourrés

bordant les pistes de l’aérodrome et viennent encercler Denitsov et ses

hommes. Je cours à petites foulées et garde le rythme de mon groupe en

soufflant l’air accumulé dans mes poumons.

Ça y est, je n’arrête pas de me répéter, c’est enfin le moment.

Denitsov est rapidement maitrisé, ses hommes aussi. Son visage

n’affiche qu’ennui et irritation. Il ne semble pas plus désemparé que cela

d’être arrêté par le FBI. On dirait plus quelqu’un à qui on vient de dire qu’il va devoir subir une fouille supplémentaire à l’aéroport, le retardant dans sa

journée. Je m’ébroue, chassant le doute qui commence à s’immiscer en moi.

La capture de Denitsov a toujours semblé tellement impossible, que le voir

à présent menotté semble irréel, comme un rêve.

Et pourtant, c’est un rêve devenu réalité.

 

De retour dans les bureaux du FBI, situés à Manhattan, nous enlevons tous

notre arrachement par balles, allons déposer nos AR-15 à l’armurerie et

nous nous dirigeons tous vers la cafétéria pour boire un café plus que

bienvenu. Malgré l’heure matinale, on sent l’allégresse qui émane de notre

groupe et, bien que fatigués, nous sommes tous bien éveillés.

— Juliette, tu veux des pancakes ?

Je regarde les cercles de pâtes pâlots, fait avec de la pâte industrielle, mais je suis affamée, donc je ferai l’impasse sur le gout sans problème.

— Avec plaisir, merci, je réponds.

Nous poussons quelques tables ensemble et notre groupe d’une

vingtaine de personnes s’installe pour déjeuner. Arnold, un collègue, lève

son gobelet de café et le boit comme s’il s’agissait du meilleur champagne.

— Santé ! Que cette journée reste encrée dans vos mémoires !

Nous l’imitons tous dans un concert d’exclamations heureuses. Certes,

ce jour restera gravé pour toujours dans nos mémoires.

Luke, un collègue que la capture de Denitsov rend particulièrement

bavard, se tourne vers moi :

— Et toi, Juliette, pourquoi as-tu décidé de rejoindre le FBI ?

Je bois une gorgée de café pour réfléchir à ce que je peux lui répondre.

Dire la vérité est hors de question, il me prendrait pour une folle. Comment

entrer au FBI était ma vocation à 12 ans, alors que je pourrissais dans un

foyer pour jeunes orphelins. Un rebut de la société, un déchet dont personne

n’a voulu. Mes parents avaient été assassinés en rentrant du théâtre, lorsque je n’avais pas encore l’âge d’avoir des souvenirs. Deux coups de couteau

pour ce qui semblait être un vol à l’arraché. Le sac et les bijoux de ma mère

avaient disparu, tout comme la perspective pour moi de vivre une vie

normale. L’idée de venger mes parents en défendant la justice et lutter

contre le crime avait été une flamme qui a brulé dans mon cœur depuis

aussi longtemps que je puisse m’en souvenir.

Je regarde Luke, qui attend ma réponse :

— Faire la justice, rendre le monde un peu meilleur, tout ça.

Il semble déçu de ma réponse banale et se tourne vers Sandra en face de

nous pour lui poser la même question.

Lorsqu’il ne reste plus une goutte de café ni un seul pancake sur la

table, nous nous levons, prêts à continuer notre journée.

À ce moment-là, Bruce Spencer passe les portes coulissantes de la

cafétéria, la mine sombre. Certains disent que Spencer fait partie du FBI

depuis quarante ans, qu’il serait un des plus vieux. Pourtant, je ne le connais

que depuis 3 ans, depuis que j’ai rejoint les rangs du FBI. Il affiche toujours un air sérieux et lugubre. Mais ce matin, je peux dire que quelque chose ne

va pas.

Il s’arrête à hauteur de notre table, son regard glisse sur nous,

imperturbable.

— Votre attention à tous, s’il vous plait.

Le brouhaha autour de moi se meurt et tout le monde lève les yeux vers

le chef.

— Quelque chose est arrivé, ou plutôt n’est pas arrivé. Il semblerait

qu’on ait mal énoncé ses droits lors de l’arrestation de Denitsov.

C’est une blague ?

Je peux voir autour que moi les yeux arrondis et les bouches ouvertes

par la stupeur.

C’est impossible, je me répète.

Spencer continue :

— Dans la cohue générale, on n’aurait pas lu ses droits à monsieur

Denitsov.

Silence. J’attends la suite qui va tomber comme un couperet après

l’allégresse de ces deux dernières heures.

— Denitsov a quitté le bâtiment il y a quinze minutes, libre.

J’enfouis ma tête dans les mains. J’hésite entre pleurer et crier, peut-être

pourrais-je faire les deux. Je lève la tête et regarde mes collègues, et tous arborent la même expression hébétée. On dirait que quelqu’un est mort.

Je finis par m’ébrouer, ramasse mon gobelet en carton vide et me dirige

vers la poubelle. La journée ne fait que commencer, et j’ai pourtant envie de

retourner dans mon lit.

Une fois de plus, cette ordure de Dimitri Denitsov se promène dans la

nature, prêt à blesser quelqu’un.

Et face à ça, je ne resterai pas inactive.

 

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