Vengée (French Edition)
Chapitre 4
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ALEXANDER
E n marchant vers mon appartement, je ne peux pas croire ma chance, si on peut appeler cela de la chance. Mais je suis en vie. À chaque cinq pas, je ne peux m’empêcher de regarder derrière mon épaule pour
vérifier qu’un type de la Bratva ne m’ait pas suivi.
Personne en vue.
La nuit est presque terminée, et le ciel commence à se voiler d’une teinte plus pâle, quelques nuances de bleu plus clair apparaissent çà et là.
Bien que je sois reconnaissant d’être en vie, tout le reste est de la poisse.
C’est la merde, je pense à nouveau en arrivant devant mon immeuble et
en tapant le code à la porte d’entrée. Alors que je monte les marches
jusqu’au huitième étage, je repasse les évènements qui ont suivi ma capture
après le vol à la bijouterie.
Les deux colosses m’ont poussé sans ménagement dans la berline et le
troisième compère s’est glissé à la place conducteur. Comme dans un mauvais film, on m’a mis un sac de toile sur la tête et ils ont roulé tels des
fous pendant un quart d’heure. Au début, j’ai essayé de retenir les virages.
Gauche, gauche, droite, gauche, droite, droite. Puis je me suis concentré
pour ne pas vomir et j’ai perdu le fil.
La voiture a finalement ralenti et on m’a tiré hors de l’habitacle.
Toujours aveugle, j’ai toutefois senti la forte odeur de l’iode à travers le
tissu qui couvrait mon visage. On devait être sur les docks.
On m’a poussé sur quelques mètres, j’ai trébuché plusieurs fois, puis on m’a retiré le sac. Nous étions dans un entrepôt abandonné — encore un
cliché de mauvais film — et une dizaine de personnes étaient là. Tous des
hommes à la mine sombre.
Quelqu’un m’a assis sur une chaise, les bras liés dans le dos, pendant
que d’autres échangeaient en russe autour de moi. Les seuls mots que je
comprenais étaient les noms de Denitsov et du bijoutier que j’avais volé.
Denitsov. J’avais entendu parler de lui il y a quelques semaines lorsque
des scandales avaient éclaté sur cet homme d’affaires russe qui trempait
dans la prostitution et la traite d’êtres humains. Enfin, quand je dis trempé, c’était bien plus que ça. Il était dedans jusqu’au cou.
— Ton nom, l’acrobate.
Je lève la tête vers le type qui m’a parlé. Vu comme les autres se
comportent autour de lui, je suppose que c’est le chef. Il a le regard dur, les
épaules droites et le menton qui pointe vers le haut, lui donnant un air des
plus prétentieux.
Je ne réponds pas, me contentant de le défier du regard. Cela ne dure
que quelques secondes, car un poing s’abat avec force sur ma pommette et ma tête est projetée en arrière.
— Ton nom, l’acrobate. Et je ne répéterai pas.
Je crache un mélange de salive et de sang à mes pieds et je redresse la
tête vers l’abruti devant moi.
— Alexander.
Je n’ai pas envie de lui donner mon nom de famille car il y a bien
longtemps que je ne l’utilise plus.
Le mec plisse les yeux et se gratte le menton.
— On va t’appeler Alexander Skywalker, l’américain. Cela te
différenciera des Aleksander qu’on a dans nos rangs.
Je grogne. Pourquoi auraient-ils besoin de me distinguer de leurs
hommes ? Je vais quand même mourir.
Le chef du groupe commence à faire les cent pas devant moi.
— Je m’appelle Nikolaï, Alexander Skywalker. Et ce soir, tu as volé la
bijouterie d’un de mes gars.
Je me demande si ce type est de la Bratva, ou juste un homme de main de Denitsov. Ou est-ce que Denitsov lui-même appartiendrait à la Bratva ?
— Vous avez récupéré les bijoux, dis-je. Je suis désolé, vous ne m’y
reprendrez plus, j’ignorais à qui j’avais affaire. Franchement, ma mort ne
vaut pas la peine de tout ce rassemblement.
Nikolaï me contemple quelques secondes, puis sourit.
— Tu te trompes, Skywalker. Tu vaux bien le rassemblement. Mais
nous n’allons pas te tuer, pas ce soir en tout cas. Nous avons besoin de toi pour… un petit service.
Ben voyons. Je sens que ça ne va pas me plaire du tout, et en même
temps, je ne suis pas du tout en position de négocier. Même si j’arrivais à
briser les liens qui me scient les poignets, ils me tomberaient tous dessus
avant que j’aie le temps d’atteindre la porte de sortie. Qui, dans cette
pénombre, était d’ailleurs complètement invisible.
— Rassure-toi, Skywalker, ce n’est pas grand-chose. Vois-tu, Denitsov a
quelques soucis avec une famille new-yorkaise pour le moment. Tu en as
sans doute déjà entendu parler. Une bande d’idéalistes, des repêchés du
système qui se sont marginalisés et se sont mis en tête de voler les riches
pour redistribuer le tout aux pauvres. Des Robins des Bois des temps
modernes, si tu veux.
Je hausse les épaules. Cela ne me dit rien, j’ai toujours vécu à l’écart
des gangs, de la mafia et de tout groupe d’illégaux. Je suis peut-être un voleur, mais un voleur indépendant. Je ne souhaite compter sur personne,
car je sais que je ne peux me fier qu’à moi et moi seul. La société m’a
prouvé que la confiance envers autrui est un mirage, une utopie qui n’existe
pas. Ou un luxe pour ceux dont la vie n’est pas en perpétuel danger.
— Leur chef est Gabriel Sherwood, et ils se sont mis en tête de faire
tomber Dimitri Denitsov.
— En quoi Denistov est-il lié à vous ? grogné-je.
Nikolaï sourit avec méchanceté.
— Tu es bien curieux, Skywalker. Denitsov est, disons… un généreux
donateur à notre cause.
— Quelle cause ?
Plusieurs types autour de moi font craquer leurs articulations en
grognant et je veux rigoler, tellement la situation est cocasse. Mais Nikolaï
serre les dents et s’approche de moi. Il lève ses mains à hauteur de son cou
et commence à déboutonner sa chemise. Lorsqu’il arrive en dessous de son
sternum, il abaisse un pan de son vêtement et je peux distinctement voir sur son pectoral une étoile aux pointes menaçantes, noires et blanches.
Un capitaine de la Bratva.
Je plisse les lèvres et il reboutonne sa chemise, content que je
reconnaisse cette marque, malgré mon ignorance par rapport au clan
Sherwood et aux guerres sans intérêt qui divisent les gangs de New York.
— L’année dernière, Skywalker, la famille Sherwood a volé à
Mr Denitsov quelque chose d’important. Son ordinateur portable. Nous pensions qu’il avait été remis au FBI, mais voyez-vous, nous avons été
surpris de trouver dans les pièces à conviction du FBI, une copie parfaite de
celui de monsieur Denistov. Mais ce n’était pas le vrai. C’était une copie
partielle, sans doute les Sherwoods ont-ils souhaité garder pour eux
certaines informations afin de conserver le pouvoir sur monsieur Denitsov
et le FBI.
Nikolaï avait la fâcheuse tendance d’appuyer sur certains mots avec une
intonation dramatique. Tout en parlant, il avait repris ses allers-retours
devant moi et ses longs bras s’agitaient dans les airs.
— Ce que nous vous demandons est simple : vous introduire dans leur
maison et récupérer ce qui nous est dû.
— Si c’est si simple, pourquoi ne pas y aller vous-même ?
Un sourire en coin s’étale sur la figure de Nikolaï. Il se place devant
moi, pose ses mains sur ses genoux et son visage n’est plus qu’à quelques centimètres du mien.
— Parce que leur baraque, c’est une forteresse, Skywalker. Et qu’avec
tes talents d’acrobates, tu es le seul à pouvoir y entrer.
Je n’ai pas eu d’autre choix que d’accepter. Ils m’ont bien fait
comprendre que c’était ça ou la mort.
Aussi longtemps que je me souvienne, aussi longtemps que je mène
cette vie de voleur marginal, j’ai toujours évité ce genre de situation. J’ai
toujours souhaité être indépendant, ne pas être coincé avec d’autres personnes. J’ai toujours fait mes casses seul, sans complice.
Et je n’ai jamais travaillé pour quelqu’un. Jamais.
Cette mission des Russes enfreint donc toutes les règles que je me suis
fixées. Elles ne sont pas nombreuses, mais l’idée générale pourrait se
résumer à ça : quoiqu’il arrive, ne compte que sur toi-même et reste seul.
Heureusement, je suis seul pour ce grab and snatch que m’ont assigné
les hommes de Denitsov.
En rentrant chez moi, je me rassure comme je peux : je m’introduis dans la maison Sherwood, je prends ce putain d’ordinateur portable, et je me
casse. Après tout, c’est ma spécialité. Ce soir n’était qu’une erreur de
parcours, la faute à pas de chance comme on dit.
Ce ne serait qu’une formalité, me répété-je pour la énième fois. Le soir où j’ai décidé de faire mon coup, je sors de mon appartement avec
les pieds de plomb. Ce sentiment me rappelle pourquoi je reste toujours
seul, et pourquoi je n’ai jamais cherché de partenaire ou de complice. Faire
quelque chose contre ma volonté est un supplice. C’est justement pour ne
plus avoir de comptes à rendre à personne que j’ai choisi cette vie de
solitaire au-dessus des lois.
Pour être certain de ne pas refaire la même connerie qu’à la bijouterie,
je suis préparé comme jamais. Je connais les plans de la maison Sherwood
ainsi que les hectares alentour comme le fond de ma poche. J’ai observé la
demeure pendant trois jours, et je suis convaincu qu’elle est inoccupée pour
le moment. Il n’y a aucun mouvement à l’intérieur ni dans le jardin.
— Un jeu d’enfant, soupiré-je en démarrant mon Audi TT.
Le seul luxe que je me permette, ce sont les voitures. Et quand je parle
de luxe, je ne devrais même pas, car je n’ai évidemment déboursé aucun dollar pour être au volant de ce bébé. Non, je suis un voleur jusqu’au bout
des ongles : si je veux quelque chose, je le prends, fin de l’histoire.
— Aucun scrupule, m’avait susurré une fille dont j’avais croisé la route
et qui, comme moi, était à la recherche d’un partenaire de baise.
Et elle avait eu raison. Dès qu’elle avait commencé à s’attacher à moi et
attendu que je fasse pareil, j’avais disparu dans la nature.
Je roule vite sur la route qui mène à Great Neck. Pressé d’en finir avec
cela, je vérifie que je suis prêt : mes crochets dans ma poche, la corde enroulée autour de mon torse. Et bien sûr, mes habits de sport et mon
bonnet noirs. Rien ne peut m’arrêter.
La villa Sherwood tient plus du manoir moderne que d’une maison en
soi. De la rue, on ne soupçonne pas l’étendue de la propriété ni la beauté de
son architecture. Je pense à mon deux pièces miteux au fin fond de
Brooklyn. Si je le voulais, je pourrais voler plus, et posséder moi aussi ce
genre de palais. Mais pourquoi ? J’étais le plus riche de la seule chose qui
m’intéressait : la liberté.
Après m’être assuré que la rue était déserte, je prends mon élan et je me
propulse contre une grande haie cachant une clôture non moins haute.
J’enjambe les deux tout en silence et souplesse à rendre jaloux les chats du
voisinage. De l’autre côté, je me retrouve face à un mur immense qui fait
tout le tour de la propriété. Il se veut stylisé, avec des fioritures et des
petites alcôves pour qu’on en oublie sa vraie fonction : garder tout intrus dehors, sans que les personnes à l’intérieur aient l’impression de vivre dans
une prison.
Je commence mon ascension avec précaution et concentration. Une
main et un pied après l’autre, j’escalade sans difficulté ce mur qui avait
empêché les Russes de rentrer.
Lorsque ma tête passe au-dessus de la dernière rangée de briques, je me fige. Il y a une lumière à l’étage. Pendant quelques secondes, j’espère que
quelqu’un a simplement oublié d’éteindre une lampe avant de partir, ou
dans le pire des cas, avant d’aller dormir. Mais un mouvement attire mon
attention.
Elle ne doit pas avoir plus de 25 ans et, l’espace d’une seconde, sa
beauté me coupe le souffle. D’où je suis, je peux voir l’éclat de ses boucles
blondes qui tombent en cascade sur un sweat-shirt noir trop grand pour elle.
Son regard clair est triste et épuisé. Elle est assise dans un canapé, les genoux ramenés contre son torse.
Un rapide coup d’œil à ma montre m’indique qu’il est presque 4 heures
du matin. Une insomniaque, c’est bien ma veine.
Je réfléchis à toute vitesse aux choix qui s’offrent à moi. Soit je joue la
sécurité et je rebrousse chemin, ni vu ni connu, soit j’y vais en espérant ne
pas la croiser. Si cette mission avait été la mienne, j’aurais joué la carte de
la sécurité et j’aurais pris la première option. Mais je revois la tête sinistre
de Nikolaï, son accent russe à la noix et ses menaces de mort à mon encontre. Je serre les dents. Une troisième possibilité serait de rebrousser
chemin et de disparaitre, de ne plus jamais croiser Nikolaï et ses copains.
Le problème, c’est que la Bratva est partout, et que tôt ou tard, ils
finiraient par me retrouver et me découper en morceaux. Ou quel que soit le
traitement qu’ils réservent aux gens qui se paient leur tête.
Je soupire, et je me laisse glisser le long du mur tel une araignée
humaine.
Je suis dans le jardin de la famille Sherwood, et je vais entrer par effraction dans leur maison.
Avec une d’entre eux à l’intérieur.
Tellement de choses pourraient mal se passer, mais alors que je longe le
mur jusqu’à la porte du jardin, j’écarte tous les scénarios potentiellement
catastrophiques un à un.
Je n’ai pas le choix.
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