W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre VIII
VIII
Je possède une photo de mon père et cinq de ma mère (au dos de
la photo de mon père, j’ai essayé d’écrire, à la craie, un soir que j’étais
ivre, sans doute en 1955 ou 1956 : « Il y a quelque chose de pourri
dans le royaume de Danemark. » Mais je n’ai même pas réussi à tracer
la fin du quatrième mot). De mon père, je n’ai d’autre souvenir que
celui de cette clé ou pièce qu’il m’aurait donnée un soir en revenant
de son travail. De ma mère, le seul souvenir qui me reste est celui du
jour où elle m’accompagna à la gare de Lyon d’où, avec un convoi de
la Croix-Rouge, je partis pour Villard-de-Lans : bien que je n’aie rien
de cassé, je porte le bras en écharpe. Ma mère m’achète un Charlot
intitulé Charlot parachutiste : sur la couverture illustrée, les suspentes
du parachute ne sont rien d’autre que les bretelles du pantalon de
Charlot.
*
Le projet d’écrire mon histoire s’est formé presque en même
temps que mon projet d’écrire. Les deux textes qui suivent datent de
plus de quinze ans. Je les recopie sans rien y changer, renvoyant en
note les rectifications et les commentaires que j’estime aujourd’hui
devoir ajouter.
1
Sur la photo le père a l’attitude du père. Il est grand. Il a la tête
nue, il tient son calot à la main. Sa capote descend très bas 1. Elle est
serrée à la taille par l’un de ces ceinturons de gros cuir qui
ressemblent aux sangles des vitres dans les wagons de troisième classe.
On devine, entre les godillots nets de poussière — c’est dimanche —
et le bas de la capote, les bandes molletières interminables.
Le père sourit. C’est un simple soldat. Il est en permission à Paris,
c’est la fin de l’hiver, au bois de Vincennes 2.
Mon père fut militaire pendant très peu de temps. Pourtant quand
je pense à lui c’est toujours à un soldat que je pense. Il fut un peu
coiffeur, il fut fondeur et mouleur, mais je ne parviens pour ainsi dire
jamais à me l’imaginer comme un ouvrier 3. Je vis un jour une photo
de lui où il était « en civil » et j’en fus très étonné ; je l’ai toujours
connu soldat. Pendant longtemps sa photo, dans un cadre de cuir qui
fut l’un des premiers cadeaux que je reçus après la guerre, fut au
chevet de mon lit 4.
J’ai sur mon père beaucoup plus de renseignements que sur ma
mère parce que je fus adopté par ma tante paternelle. Je sais où il
naquit, je saurais à la rigueur le décrire, je sais comment il fut élevé ;
je connais certains traits de son caractère.
Ma tante paternelle était riche 5. C’est elle qui vint d’abord en
France et qui y fit venir ses parents et ses deux frères. L’un de ceux-ci
partit faire fortune en Israël 6. Ce n’était pas mon père. L’autre essaya
mollement de se faire une petite place dans le monde des
diamantaires où son beau-frère l’avait introduit, mais après quelques
mois de sertissage, il préféra renoncer à faire son chemin dans la vie
et devint ouvrier spécialisé 7.
J’aime beaucoup dans mon père son insouciance. Je vois un
homme qui sifflote. Il avait un nom sympathique : André. Mais ma
déception fut vive le jour où j’appris qu’il s’appelait en réalité
— disons, sur les actes officiels — Icek Judko, ce qui ne voulait pas
dire grand-chose 8.
Ma tante qui l’aimait beaucoup, qui l’éleva presque seule, et qui
prit l’engagement solennel de s’occuper de moi, ce qu’elle fit
d’ailleurs fort bien, me dit un jour que c’était un poète : il faisait
l’école buissonnière ; il n’aimait pas porter de cravate ; il se sentait
mieux en compagnie de ses copains qu’avec les diamantaires (ce qui
ne m’explique pas pourquoi il ne choisissait pas ses copains chez les
diamantaires) 9.
Mon père était aussi un brave à trois poils. Le jour où la guerre
éclata, il alla au bureau de recrutement et s’engagea. On le mit au
douzième régiment étranger.
Les souvenirs que j’ai de mon père ne sont pas très nombreux.
À une certaine époque de ma vie, la même d’ailleurs que celle à
laquelle j’ai précédemment fait allusion, l’amour que je portais à mon
père s’intégra dans une passion féroce pour les soldats de plomb. Ma
tante me somma un jour de choisir pour la Noël entre des patins à
roulettes et un groupe de fantassins. Je choisis les fantassins ; elle ne
prit même pas la peine de m’en dissuader et entra acheter les patins,
ce que je mis longtemps à lui pardonner. Plus tard, lorsque je
commençais d’aller au lycée, elle me donnait chaque matin deux
francs (je crois que c’était deux francs) pour mon autobus. Mais je
mettais l’argent dans ma poche et j’allais au lycée à pied, ce qui me
faisait arriver en retard, mais me permettait, trois fois la semaine,
d’acheter un soldat (de terre, hélas) dans un petit magasin situé sur
mon itinéraire. Un jour même, voyant en vitrine un soldat accroupi
porteur d’un téléphone de campagne, je me souvins que mon père
était dans les transmissions 10 et ce soldat, acheté dès le lendemain,
devint le centre habituel des opérations stratégiques ou tactiques que
j’entreprenais avec ma petite armée.
J’imaginais pour mon père plusieurs morts glorieuses. La plus
belle était qu’il avait été fauché par un tir de mitrailleuses alors
qu’estafette il portait au général Huntelle le message de la victoire.
J’étais un peu bête. Mon père était mort d’une mort idiote et
lente. C’était le lendemain de l’armistice 11. Il s’était trouvé sur le
chemin d’un obus perdu. L’hôpital était comble. Il est maintenant
redevenu une petite église déserte dans une petite ville inerte. Le
cimetière est bien entretenu. Dans un coin pourrissent quelques
bouts de bois avec des noms et des matricules.
J’allai une fois sur ce que l’on peut appeler la tombe de mon père.
C’était un premier novembre. Il y avait de la boue partout 12.
Il me semble parfois que mon père n’était pas un imbécile. Je me
dis ensuite que ce genre de définitions, positive ou négative, n’a pas
une très grande portée. Néanmoins, cela me réconforte un peu de
savoir qu’il y avait en lui de la sensibilité et de l’intelligence.
Je ne sais pas ce qu’aurait fait mon père s’il avait vécu. Le plus
curieux est que sa mort, et celle de ma mère, m’apparaît trop souvent
comme une évidence. C’est rentré dans l’ordre des choses.
2
Cyrla Schulevitz 13, ma mère, dont j’appris, les rares fois où
j’entendis parler d’elle, qu’on l’appelait plus communément Cécile 14,
naquit le 20 août 1913 à Varsovie. Son père, Aaron, était artisan ; sa
mère, Laja, née Klajnerer 15, tenait le ménage. Cyrla était la troisième
fille et le septième enfant 16. Sa naissance fatigua beaucoup la mère, qui n’eut plus ensuite qu’une fille, d’un an la cadette de ma mère et
que l’on prénomma Soura 17.
Ces renseignements, quasi statistiques et qui n’ont pour moi
qu’un intérêt assez restreint, sont les seuls que je possède concernant
l’enfance et la jeunesse de ma mère. Ou plutôt, pour être précis, les
seuls dont je sois sûr. Les autres, bien qu’il me semble parfois qu’on
me les a effectivement racontés et que je les tiens d’une source digne
de foi, sont vraisemblablement à porter au compte des relations
imaginaires assez extraordinaires que j’entretins régulièrement à
certaine époque de ma brève existence avec ma branche maternelle 18.
Cette précision apportée, je dirai donc que je suppose que
l’enfance de ma mère fut sordide et sans histoire. Née en 1913, elle
ne put faire autrement que de grandir dans la guerre. Puis elle était
juive et pauvre. Sans doute l’affubla-t-on des hardes que six enfants
avant elle avaient portées, sans doute la délaissa-t-on vite au profit du
souci de mettre le couvert, d’éplucher les légumes, de faire la
vaisselle. Il me semble voir, lorsque je pense à elle, une rue tortueuse
du ghetto, avec une lumière blafarde, de la neige peut-être, des
échoppes misérables et mal éclairées, devant lesquelles stagnent
d’interminables queues. Et ma mère là-dedans, petite chose de rien
du tout, haute comme trois pommes, enveloppée quatre fois dans un
châle tricoté, traînant derrière elle un cabas tout noir qui fait deux
fois son poids 19.
Encore lui fais-je grâce des mauvais traitements, bien que je sois
enclin à penser que, dans le milieu et dans les circonstances que je
viens si brièvement d’évoquer, ils aient pu être monnaie courante. Je
vois au contraire une grande douceur et une grande patience,
beaucoup d’amour. Aaron, mon grand-père, que je ne connus jamais,
prend souvent l’aspect d’un sage. Au soir, ses outils soigneusement
rangés 20, il chausse des lunettes à monture d’acier et il lit la Bible en psalmodiant. Les enfants sont vertueux et disposés en rang d’oignon
autour de la table et Laja prend l’assiette qu’ils lui tendent tour à tour
et y verse une louche de soupe 21.
Je ne vois pas ma mère vieillir. Les années passent pourtant ; je ne
sais comment elle grandit ; je ne sais ni ce qu’elle découvre ni ce
qu’elle pense. Il me semble que très longtemps les choses continuent
à être pour elle ce qu’elles ont toujours été : la pauvreté, la peur,
l’ignorance. Apprit-elle à lire ? Je n’en sais rien 22. Il m’arrive d’avoir
envie de le savoir, mais trop de choses maintenant m’éloignent à
jamais de ces souvenirs. L’image que j’ai d’elle, arbitraire et
schématique, me convient ; elle lui ressemble, elle la définit, pour
moi, presque parfaitement.
Il n’y eut dans la vie de ma mère qu’un seul événement : un jour
elle sut qu’elle allait partir pour Paris. Je crois qu’elle rêva. Elle alla
chercher, quelque part, un atlas, une carte, une image, elle vit la tour
Eiffel ou l’Arc de triomphe. Elle pensa peut-être à des tas de choses :
sans doute pas aux toilettes ou aux bals, mais peut-être au climat
doux, à la tranquillité, au bonheur. On dut lui dire qu’il n’y aurait
plus de massacres et plus de ghettos, et de l’argent pour tout le
monde.
Le départ se fit. Je ne sais ni quand, ni comment, ni pourquoi.
Était-ce un pogrom qui les chassait, quelqu’un qui les faisait venir 23 ?
Je sais qu’ils arrivèrent à Paris, ses parents, elle, Soura la jeune sœur,
les autres peut-être aussi. Ils s’installèrent dans le vingtième
arrondissement, dans une rue dont j’ai oublié le nom.
Laja, la mère, mourut. Ma mère apprit, je crois, le métier de
coiffeuse. Puis elle rencontra mon père. Ils se marièrent. Elle avait
vingt et un ans et dix jours. C’était le 30 août 1934 à la Mairie du vingtième. Ils s’installèrent rue Vilin ; ils prirent en gérance un petit
salon de coiffure.
Je naquis au mois de mars 1936. Ce furent peut-être trois années
d’un bonheur relatif que vinrent noircir sans doute les maladies de
ma prime enfance (coqueluche, rougeole, varicelle) 24, plusieurs
sortes de difficultés matérielles, un avenir qui s’annonçait mal.
La guerre survint. Mon père s’engagea et mourut. Ma mère devint
veuve de guerre. Elle prit le deuil. Elle me mit en nourrice. Son salon
fut fermé. Elle s’engagea comme ouvrière dans une fabrique de
réveille-matin 25. Il me semble me souvenir qu’elle se blessa un jour et
eut la main transpercée. Elle porta l’étoile.
Un jour elle m’accompagna à la gare. C’était en 1942. C’était la
gare de Lyon. Elle m’acheta un illustré qui devait être un Charlot. Je
l’aperçus, il me semble, agitant un mouchoir blanc sur le quai
cependant que le train se mettait en route. J’allais à Villard-de-Lans,
avec la Croix-Rouge.
Elle tenta plus tard, me raconta-t-on, de passer la Loire. Le passeur
qu’elle alla trouver, et dont sa belle-sœur, déjà en zone libre, lui avait
communiqué l’adresse, se trouva être absent. Elle n’insista pas
davantage et retourna à Paris. On lui conseilla de déménager, de se
cacher. Elle n’en fit rien. Elle pensait que son titre de veuve de guerre
lui éviterait tout ennui 26. Elle fut prise dans une rafle avec sa sœur, ma
tante. Elle fut internée à Drancy le 23 janvier 1943, puis déportée le
11 février suivant en direction d’Auschwitz. Elle revit son pays natal
avant de mourir. Elle mourut sans avoir compris.
Le nom de ma famille est Peretz. Il se trouve dans la Bible. En
hébreu, cela veut dire « trou », en russe « poivre », en hongrois (à
Budapest, plus précisément), c’est ainsi que l’on désigne ce que nous
appelons « Bretzel » (« Bretzel » n’est d’ailleurs rien d’autre qu’un diminutif (Beretzele) de Beretz, et Beretz, comme Baruk ou Barek,
est forgé sur la même racine que Peretz — en arabe, sinon en hébreu,
B et P sont une seule et même lettre).
Les Peretz font volontiers remonter leur origine à des juifs
espagnols chassés par l’Inquisition (les Perez seraient des Maranes) et
dont on peut tracer la migration en Provence (Peiresc), puis dans les
États du Pape, enfin en Europe centrale, principalement en Pologne,
accessoirement en Roumanie et en Bulgarie. L’une des figures
centrales de la famille est l’écrivain yiddish polonais Isak Leibuch
Peretz, auquel tout Peretz qui se respecte se rattache au prix d’une
recherche généalogique parfois acrobatique. Je serais, quant à moi,
l’arrière-petit-neveu d’Isak Leibuch Peretz. Il aurait été l’oncle de
mon grand-père.
Mon grand-père s’appelait David Peretz et vivait à Lubartow. Il eut
trois enfants : l’aînée s’appelle Esther Chaja Perec ; le puîné Eliezer
Peretz, et le cadet Icek Judko Perec. Dans l’intervalle séparant leurs
trois naissances, c’est-à-dire entre 1896 et 1909, Lubartow aurait été
successivement russe, puis polonaise, puis russe à nouveau. Un
employé d’état civil qui entend en russe et écrit en polonais entendra,
m’a-t-on expliqué, Peretz et écrira Perec. Il n’est pas impossible que ce
soit le contraire. selon ma tante, ce sont les Russes qui auraient écrit
« tz » et les Polonais qui auraient écrit « c ». Cette explication signale,
plus qu’elle n’épuise, toute l’élaboration fantasmatique, liée à la
dissimulation patronymique de mon origine juive, que j’ai faite
autour du nom que je porte et que repère, en outre, la minuscule
différence existant entre l’orthographe du nom et sa prononciation :
ce devrait être Pérec ou Perrec (et c’est toujours ainsi, avec un accent
aigu ou deux « r », qu’on l’écrit spontanément) ; c’est Perec, sans
pour autant se prononcer Peurec.
Je portais ce jour-là, pour la première fois, une paire de
chaussures noires et un costume croisé sombre à fines rayures
blanches, parfaitement hideux, dont je ne sais plus quel membre de
ma famille adoptive avait eu la bonté de se débarrasser sur moi. Je
revins à Paris crotté jusqu’en haut des mollets. Chaussures et costume
furent nettoyés, mais je m’arrangeai pour ne plus jamais les remettre.
Nous n’avons jamais pu retrouver de trace de ma mère ni de sa
sœur. Il est possible que, déportées en direction d’Auschwitz, elles
aient été dirigées sur un autre camp ; il est possible aussi que tout leur
convoi ait été gazé en arrivant. Mes deux grands-pères furent
également déportés ; David Peretz, dit-on, mourut étouffé dans le
train ; on n’a retrouvé aucune trace d’Aron Szulewicz. Ma grand-mère
paternelle, Rose, dut au seul hasard de ne pas être arrêtée : elle était
chez une voisine quand les gendarmes vinrent chez elle ; elle se
réfugia quelque temps dans le couvent du Sacré-Cœur et parvint à
passer en zone libre, non pas, comme je le crus longtemps, en se
faisant enfermer dans une malle, mais en se cachant dans la cabine
du conducteur du train.
Ma mère n’a pas de tombe. C’est seulement le 13 octobre 1958
qu’un décret la déclara officiellement décédée, le 11 février 1943, à
Drancy (France). Un décret ultérieur, du 17 novembre 1959, précisa
que, « si elle avait été de nationalité française », elle aurait eu droit à
la mention « Mort pour la France ».
*
Je dispose d’autres renseignements concernant mes parents ; je
sais qu’ils ne me seront d’aucun secours pour dire ce que je voudrais
en dire.
Quinze ans après la rédaction de ces deux textes, il me semble
toujours que je ne pourrais que les répéter : quelle que soit la
précision des détails vrais ou faux que je pourrais y ajouter, l’ironie,
l’émotion, la sécheresse ou la passion dont je pourrais les enrober, les
fantasmes auxquels je pourrais donner libre cours, les fabulations que
je pourrais développer, quels que soient, aussi, les progrès que j’ai pu
faire depuis quinze ans dans l’exercice de l’écriture, il me semble que
je ne parviendrai qu’à un ressassement sans issue. Un texte sur mon
père, écrit en 1970, et plutôt pire que le premier, m’en persuade assez
pour me décourager de recommencer aujourd’hui.
Ce n’est pas, comme je l’ai longtemps avancé, l’effet d’une
alternative sans fin entre la sincérité d’une parole à trouver et
l’artifice d’une écriture exclusivement préoccupée de dresser ses
remparts : c’est lié à la chose écrite elle-même, au projet de l’écriture
comme au projet du souvenir.
Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne
sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible
(l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant
déclenchée) ; je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe
une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes.
C’est cela que je dis, c’est cela que j’écris et c’est cela seulement
qui se trouve dans les mots que je trace, et dans les lignes que ces
mots dessinent, et dans les blancs que laisse apparaître l’intervalle
entre ces lignes : j’aurai beau traquer mes lapsus (par exemple, j’avais
écrit « j’ai commis », au lieu de « j’ai fait », à propos des fautes de
transcription dans le nom de ma mère), ou rêvasser pendant deux
heures sur la longueur de la capote de mon papa, ou chercher dans
mes phrases, pour évidemment les trouver aussitôt, les résonances
mignonnes de l’Œdipe ou de la castration, je ne retrouverai jamais,
dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je
n’écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n’écris pas pour dire que
je n’ai rien à dire. J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble,
parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres,
corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur
marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est
mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et
l’affirmation de ma vie.
1. Non, précisément, la capote de mon père ne descend pas très bas : elle arrive aux
genoux ; de plus, les pans sont relevés à mi-cuisse. On ne peut donc pas dire que l’on
« devine » les bandes molletières : on les voit entièrement et l’on découvre une grande
partie du pantalon.
2. Dimanche, permission, bois de Vincennes : rien ne permet de l’affirmer. La
troisième photo que j’ai de ma mère — l’une de celles où je suis avec elle — a été prise
au bois de Vincennes. Celle-ci, je dirais plutôt aujourd’hui qu’elle a été prise à l’endroit
même où mon père était cantonné ; à en juger par son seul format (15,5 x 11,5 cm) ce
n’est pas une photo d’amateur : mon père, dans son uniforme quasi neuf, a posé devant
un des photographes ambulants qui font les Conseils de révision, les casernes, les
mariages et les classes en fin d’année scolaire.
3. Mon père est venu en France en 1926, quelques mois avant ses parents David et
Rose (Rozja). Il avait été auparavant mis en apprentissage chez un chapelier de Varsovie.
Sa sœur aînée, Esther (qui depuis m’a adopté), était déjà à Paris depuis cinq ans et il a
vécu chez elle, rue Lamartine, pendant quelque temps, apprenant, avec, paraît-il, une
grande facilité, le français. Le mari d’Esther, David, travaillait dans une maison de perles
fines et il n’est pas impossible qu’il ait proposé à mon père de travailler dans la
bijouterie. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que Rose, femme d’une grande énergie, a
ouvert un petit magasin d’alimentation et que mon père a été son commis : c’est lui qui
allait, la nuit, chercher les marchandises aux Halles. Il est à peu près certain qu’il était
aussi, et peut-être en même temps, ouvrier : plusieurs papiers le désignent comme
« tourneur sur métaux », mais je ne sais pas si c’était en usine ou dans un petit atelier. Il
a peut-être aussi travaillé dans une boulangerie de la rue Cadet dont l’arrière-boutique
aurait donné sur la cour de l’immeuble dans lequel travaillait David. D’autres papiers
font de lui un « mouleur », un « fondeur » et même un « coiffeur artisan » ; mais il est
peu vraisemblable qu’il ait appris la coiffure ; ma mère s’occupait seule — ou peut-être
avec sa sœur Fanny — du petit salon de coiffure qu’elle avait pris en gérance.
4. C’est à cause de ce cadeau, je pense, que j’ai toujours cru que les cadres étaient
des objets précieux. Aujourd’hui encore, je m’arrête devant les marchands d’articles de
photo pour les regarder et je m’étonne chaque fois d’en trouver à cinq ou dix francs
dans les Prisunic.
5. Il serait plus juste de dire qu’elle était en train de le devenir.
6. C’était à l’époque, évidemment, la Palestine.
7. Même si c’était déjà d’une façon négative, j’étais encore fortement marqué par
les critères de réussite sociale et économique qui constituaient l’essentiel de l’idéologie
de ma famille adoptive.
8. Icek est évidemment Isaac et Judko est sans doute un diminutif de Jehudi. On
aurait effectivement pu appeler mon père André, comme, d’une façon à peine moins
arbitraire, on appelait son frère aîné (celui qui partit faire fortune en Palestine) Léon,
alors que son prénom d’état civil était Eliezer. En fait, tout le monde appelait mon père
Isie (ou Izy). Je suis le seul à avoir cru, pendant de très nombreuses années, qu’il
s’appelait André. J’ai eu un jour une discussion avec ma tante sur ce sujet. Elle pense
que c’était peut-être un surnom qu’il aurait eu pour ses relations de travail ou de café.
Pour ma part, je pense plutôt qu’entre 1940 et 1945, lorsque la plus élémentaire
prudence exigeait que l’on s’appelle Bienfait ou Beauchamp au lieu de Bienenfeld,
Chevron au lieu de Chavranski, ou Normand au lieu de Nordmann, on a pu me dire que
mon père s’appelait André, ma mère Cécile, et que nous étions bretons.
9. Ce n’est évidemment pas à mon père que je m’intéresse ici ; c’est plutôt un
règlement de comptes avec ma tante.
10. Je ne sais quelle est l’origine de ce souvenir que rien n’a jamais confirmé.
11. Ou plutôt, très exactement le jour même, le 16 juin 1940, à l’aube. Mon père fut
fait prisonnier alors qu’il avait été blessé au ventre par un tir de mitrailleuses ou par un
éclat d’obus. Un officier allemand accrocha sur son uniforme une étiquette portant la
mention « À opérer d’urgence » et il fut transporté dans l’église de Nogent-sur-Seine,
dans l’Aube, à une centaine de kilomètres de Paris ; l’église avait été transformée en
hôpital pour les prisonniers de guerre ; mais elle était bondée et il n’y avait sur place
qu’un seul infirmier. Mon père perdit tout son sang et mourut pour la France avant
d’avoir été opéré. Messieurs Julien Baude, contrôleur principal des Contributions
indirectes, âgé de trente-neuf ans, domicilié à Nogent-sur-Seine, avenue Jean-Casimir-
o
Perier, n 13, et René Edmond Charles Gallée, maire de ladite ville, dressèrent l’acte de
décès le même jour à neuf heures. Mon père aurait eu trente et un ans trois jours plus
tard.
12. C’était en 1955 ou en 1956. Ce pèlerinage a duré une journée entière. J’ai passé
tout l’après-midi dans un snack-bar désert à attendre le train qui me ramènerait à Paris.
Ma visite au cimetière a été très brève. Je n’ai pas eu à chercher longtemps parmi les
deux ou trois centaines de croix du cimetière militaire (simple carré dans un des coins
du cimetière de la ville). La découverte de la tombe de mon père, des mots PEREC ICEK
JUDKO suivis d’un numéro matricule, inscrits au pochoir sur la croix de bois, encore
tout à fait lisibles, m’a causé une sensation difficile à décrire : l’impression la plus tenace
était celle d’une scène que j’étais en train de jouer, de me jouer : quinze ans plus tard, le
fils vient se recueillir sur la tombe de son père ; mais il y avait, sous le jeu, d’autres
choses : l’étonnement de voir mon nom sur une tombe (car l’une des particularités de
mon nom a longtemps été d’être unique : dans ma famille personne d’autre ne
s’appelait Perec), le sentiment ennuyeux d’accomplir quelque chose qu’il m’avait
toujours fallu accomplir, qu’il m’aurait été impossible de ne jamais accomplir, mais dont
je ne saurais jamais pourquoi je l’accomplissais, l’envie de dire quelque chose, ou de
penser à quelque chose, un balancement confus entre une émotion incoercible à la
limite du balbutiement et une indifférence à la limite du délibéré, et, en dessous,
quelque chose comme une sérénité secrète liée à l’ancrage dans l’espace, à l’encrage sur
la croix, de cette mort qui cessait enfin d’être abstraite (ton père est mort, ou, à l’école,
quand à la rentrée d’octobre on remplissait les petites fiches pour les professeurs qui ne
vous connaissaient pas : profession du père : décédé), comme si la découverte de ce
minuscule espace de terre clôturait enfin cette mort que je n’avais jamais apprise, jamais
éprouvée, jamais connue ni reconnue, mais qu’il m’avait fallu, pendant des années et
des années, déduire hypocritement des chuchotis apitoyés et des baisers soupirants des
dames.
13. J’ai fait trois fautes d’orthographe dans la seule transcription de ce nom :
Szulewicz au lieu de Schulevitz.
14. Je dois à ce prénom d’avoir pour ainsi dire toujours su que sainte Cécile est la
patronne des musiciennes et que la cathédrale d’Albi — que je n’ai vue qu’en 1971 —
lui est consacrée.
15. Klajnlerer au lieu de Klajnerer.
16. On ne m’a parlé que de sa petite sœur et de deux frères, devenus maroquiniers,
dont l’un est peut-être encore aujourd’hui installé à Lyon. Il me semble que vers 1946
un de mes oncles maternels est venu rue de l’Assomption — où ma tante Esther m’avait
recueilli — et y a passé une nuit. Il me semble aussi que, vers cette même époque, j’ai
rencontré un homme qui avait été dans le même régiment que mon père.
17. Il ne peut s’agir que de ma tante Fanny ; il est possible que son prénom officiel
ait été Soura ; j’ai oublié de quelle source je tiens tous ces renseignements.
18. Je ne dirais évidemment plus les choses de cette manière aujourd’hui.
19. Je n’arrive pas à préciser exactement les sources de cette fabulation ; l’une
d’entre elles est certainement La petite marchande d’allumettes d’Andersen ; une autre est
peut-être l’épisode de Cosette chez les Thénardier ; mais il est probable que l’ensemble
renvoie à un scénario très précis.
20. En fait, Aaron — ou Aron — Szulewicz, que je connus autant, ou aussi peu, que
mon autre grand-père, n’était pas artisan mais marchand des quatre-saisons.
21. Cette fois-ci, l’image se réfère explicitement aux illustrations traditionnelles du
Petit Poucet et de ses frères, ou encore aux nombreux enfants de Louis Jouvet dans Drôle
de Drame.
22. Ma mère apprit, en France, à écrire le français, mais elle faisait beaucoup de
fautes ; pendant la guerre, ma cousine Bianca lui donna quelques leçons.
23. En fait, ma mère est arrivée à Paris, avec sa famille, alors qu’elle était toute
petite, c’est-à-dire sans doute immédiatement après la fin de la Première Guerre
mondiale.
24. Ces détails, comme la plupart de ceux qui précèdent, sont donnés
complètement au hasard. Par contre, je porte encore sur la plupart des doigts de mes
deux mains, à la jonction des phalanges et des phalangettes, les marques d’un accident
qui me serait arrivé alors que j’avais quelques mois : une bouillotte en terre, préparée
par ma mère, se serait ouverte ou cassée, m’ébouillantant complètement les mains.
25. Il s’agit de la Compagnie industrielle de Mécanique horlogère, plus connue sous
le nom de « Jaz ». Ma mère y fut employée en qualité d’ouvrière sur machine du
11 décembre 1941 au 8 décembre 1942.
26. Il existait effectivement un certain nombre de décrets français censés protéger
certaines catégories de personnes : veuves de guerre, vieillards, etc. J’ai eu beaucoup de
mal à comprendre comment ma mère et tant d’autres avec elle ont pu un seul instant y
croire.
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