W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre XXI
XXI
Une fois, les Allemands vinrent au collège. C’était un matin. De
très loin, on en vit deux — des officiers — qui traversaient la cour en
compagnie d’une des directrices. Nous allâmes en classe comme
d’habitude, mais on ne les revit pas. À midi, le bruit se répandit qu’ils
avaient seulement regardé les registres du collège et qu’ils étaient
repartis en réquisitionnant le cochon que le cuisinier élevait (je me
souviens du cochon : il était énorme ; il se nourrissait exclusivement
d’épluchures).
Une autre fois, ma tante Esther vint me voir. On nous prit en
photo. Derrière la photo, il y a écrit, de je ne sais quelle écriture,
« 1943 ». À l’arrière-plan, on voit les Alpes, des bouts de forêts, des
champs, un hameau et un grand chalet blanc avec un toit très en
pente, partiellement tronqué (« comble en patte d’oie », selon divers
dictionnaires), caractéristique des habitations de montagne. Sept
individus — quatre appartenant à diverses espèces animales, trois à
l’espèce humaine — apparaissent au premier plan. Ce sont, de droite
à gauche (sur la photo) : a) une chèvre noire avec quelques taches
blanches, partiellement coupée par le bord droit de la photo ; elle a
une très longue barbiche ; elle est vraisemblablement attachée à un
piquet et ne semble pas s’apercevoir qu’on est en train de la photographier ; b) ma tante ; elle porte un pantalon de laine grise, à
tout petits revers, aux plis nettement marqués, un corsage (ou une
chemise) clair, à manches courtes ou relevées, une veste de laine
angora posée sur ses épaules et retenue avec le seul bouton supérieur.
Elle ne semble pas porter de bijoux. Elle est coiffée avec une raie au
milieu, les cheveux étant tirés et ramenés en arrière. Elle sourit d’une
façon un peu mélancolique ; elle tient dans ses bras c) un chevreau
blanc à tête noire qui ne semble pas autrement enchanté et qui
regarde vers la droite, en direction de la chèvre qui est sans doute sa
mère ; d) moi-même ; de la main gauche, je tiens l’une des jambes du
chevreau ; de la main droite, je tiens, comme si je voulais en présenter
l’intérieur à la personne qui est train de nous photographier, un
grand chapeau blanc, en paille ou en toile, qui appartient
vraisemblablement à ma tante ; je porte des culottes courtes de drap
sombre, une chemise à carreaux type « cowboy », à manches courtes
(sans doute l’une de celles dont j’aurai l’occasion de reparler), et un
chandail sans manches. Mes chaussettes me tombent sur les pieds ;
j’ai le ventre un peu ballonné. Mes cheveux sont coupés très court,
mais des mèches irrégulières me tombent sur le front. Mes oreilles
sont grandes et largement décollées ; je penche légèrement la tête en
avant et, avec un air un peu buté, je regarde l’objectif par en dessous.
Assez nettement à gauche et en arrière du groupe formé par ma
tante, le chevreau et moi-même se trouvent e) une poule blanche, à
demi masquée par f) une paysanne d’une soixantaine d’années, vêtue
d’une longue robe noire et coiffée d’un grand chapeau de paille qui
lui cache presque complètement le visage ; elle a une main sur les
hanches ; à côté d’elle, g) un cheval à la robe plutôt foncée, harnaché,
muni d’œillères, coupé à mi-corps par le bord gauche de la
photographie. Tout en bas de la photo, à droite, on entrevoit un sac en faux ou mauvais cuir, à grandes anses, qui est peut-être celui de ma
tante.
Une autre fois, il me semble qu’avec plein d’autres enfants, nous
étions en train de faire les foins, quand quelqu’un vint en courant
m’avertir que ma tante était là. Je courus vers une silhouette vêtue de
sombre qui, venant du collège, se dirigeait vers nous à travers champs.
Je m’arrêtai pile à quelques mètres d’elle : je ne connaissais pas la
dame qui était en face de moi et qui me disait bonjour en souriant.
C’était ma tante Berthe ; plus tard, je suis allé vivre presque un an
chez elle ; elle m’a peut-être alors rappelé cette visite, ou bien c’est un
événement entièrement inventé, et pourtant je garde avec une netteté
absolue le souvenir, non de la scène entière, mais du sentiment
d’incrédulité, d’hostilité et de méfiance que je ressentis alors : il reste,
aujourd’hui encore, assez difficilement exprimable, comme s’il était
le dévoilement d’une « vérité » élémentaire (désormais, il ne viendra
à toi que des étrangères ; tu les chercheras et tu les repousseras sans
cesse ; elles ne t’appartiendront pas, tu ne leur appartiendras pas, car
tu ne sauras que les tenir à part…) dont je ne crois pas avoir fini de
suivre les méandres.
*
Faire les foins, ça consistait surtout à en empiler quelques
fourchées et ensuite à faire des glissades ou des galipettes tant que la
meule n’était pas trop haute. On nous racontait un accident qui était
arrivé à une petite fille : en sautant du haut d’une meule, elle était
tombée sur une fourche dissimulée au milieu du foin et l’une des
branches lui avait complètement transpercé la cuisse.
Une autre fois, nous sommes allés cueillir des myrtilles. Je garde
l’image bucolique d’une foule d’enfants accroupis sur toute l’étendue d’une colline. On se servait d’un instrument appelé « peigne », sorte
de toute petite hotte en bois dont le bord inférieur était garni de
dents et qui ramenait à chaque passage des baies à moitié écrasées,
espèce de bouillie noirâtre dont on ne tardait pas à être
complètement barbouillés.
Pendant tout l’hiver, et même au-delà, on faisait du ski. Durant
toutes les années qui suivirent, et jusqu’au milieu des années
cinquante où je cessai complètement d’aller « aux sports d’hiver », j’ai
ainsi été très à l’aise sur des skis, dévalant, sans souci de style ni de
leçons mais avec une insouciance allègre, n’importe quelle piste de
difficulté moyenne et pouvant même, à l’occasion, aborder les plus
périlleuses. Je me souviens même d’avoir commencé à apprendre à
sauter sur de tout petits tremplins de neige battue.
La pratique du ski constitua pour moi l’occasion d’un
apprentissage approfondi, dont l’essentiel se fit pendant ces deux
années passées au collège Turenne et qui est la source d’un savoir
aujourd’hui caduc, mais dont tous les détails restent d’une fraîcheur
remarquable. C’est ainsi que je sais que les plus beaux skis sont en
hickory, bois canadien dont j’ai toujours cru que c’était une des
matières les plus rares du monde (mais la rareté de l’hickory était une
des preuves de son existence, alors qu’il y avait des choses qui étaient
tout simplement absentes et dont on se demandait comment elles
pouvaient exister, par exemple les oranges (mon premier est un métal
précieux, mon second est un habitant des cieux, mon tout est un fruit
délicieux…) dont j’aurai l’occasion de reparler, ou bien les chocolats
fourrés, ou bien, plus encore, le papier d’argent, en papillotes ou en
barquettes plissées, enveloppant ces chocolats…). De la même façon,
je sais que la taille idéale des skis s’évalue de la manière suivante : il
faut se tenir debout, bras et mains tendus dans le prolongement du
corps, et le sommet de la spatule du ski tenu verticalement doit venir s’appliquer au milieu de votre paume. Pour la hauteur idéale des
bâtons, les prendre en main en se tenant, bras repliés, les coudes au
corps, et la pointe des bâtons doit effleurer le sol. Je pourrais
multiplier les exemples, qu’il s’agisse du damage des pistes (la colonie
d’enfants se mettant en ligne, les skis perpendiculaires à l’axe de la
pente et remontant en sautillant), de fartage (diverses qualités de fart,
identifiées par la couleur de leur emballage de carton : bleu pour la
poudreuse, vert pour la normale, rouge pour le schuss, blanc pour le
fond, etc. ; chauffer le fart avant de l’appliquer ; passer en sous-
couche un bâton translucide de paraffine ; gratter les farts trop vieux,
ne pas encrasser la ligne médiane des skis, éviter de farter les carres,
mais au contraire les aiguiser, etc.), d’escalades des pentes (à une
époque où les « remontées mécaniques » étaient exceptionnelles :
remontées perpendiculaires à la pente (en damant), remontées en
zigzag, remontées dans l’axe de la pente, ou bien skis droits (avec des
peaux de phoques) ou bien skis écartés en V, le corps prenant appui
en arrière sur les bâtons, etc.), d’équipement (importance des
chaussures ; les graisser ; à défaut, les frotter avec du papier journal
roulé en boule ; fuseaux et anoraks, moufles, passe-montagne ou
serre-tête, lunettes, etc.), enfin et surtout de systèmes de fixation :
mes skis s’attachaient près des chevilles ; c’était dur à fermer (on
faisait levier avec le bout ferré du bâton), ça tenait à peine le pied et
ça s’ouvrait pour un oui ou pour un non ; je rêvais des attaches
rostrales qui se ferment bien en avant de la chaussure et dont le filin
métallique épousant la dépression ménagée dans le talon affecte une
forme de fer de lance, ou plus encore, tout au sommet de la
hiérarchie, réservé aux quasi-professionnels (et ma surprise fut
extrême le jour où je vis ma cousine Ela en faire usage), de ce système
extraordinairement complexe de laçage, utilisant une lanière unique
mais démesurément longue, passée et repassée autour de la chaussure un nombre incalculable de fois selon un protocole
apparemment immuable dont le déroulement me faisait l’effet d’une
cérémonie capitale (aussi capitale, aussi décisive que put
m’apparaître, plus tard, le laçage de la ceinture dans Les Arènes
sanglantes, de Blasco Ibanez, ou la métamorphose vestimentaire du
cardinal Barberini en Urbain VIII dans le Galilée du Berliner
Ensemble) et qui assurait au skieur l’indissoluble union de ses skis et
de ses chaussures, multipliant autant les risques de fracture grave que
les chances de performances exceptionnelles…
Nous rangions nos skis dans un couloir bétonné, long et étroit,
garni de râteliers de bois (je l’ai revu, inchangé, en 1970). Un jour,
un de mes skis m’échappa des mains et vint frôler le visage du garçon
qui était en train de ranger ses skis à côté de moi et qui, ivre de
fureur, prit un de ses bâtons de ski et m’en porta un coup au visage,
pointe en avant, m’ouvrant la lèvre supérieure. Je suppose qu’il me
cassa aussi une ou deux dents (ce n’étaient encore que des dents de
lait, mais ça n’arrangea pas la croissance des autres). La cicatrice qui
résulta de cette agression est encore aujourd’hui parfaitement
marquée. Pour des raisons mal élucidées, cette cicatrice semble avoir
eu pour moi une importance capitale : elle est devenue une marque
personnelle, un signe distinctif (elle n’est pourtant pas considérée
comme un « signe particulier » sur ma carte d’identité, mais
seulement sur mon livret militaire, et je crois bien que c’est parce que
j’avais moi-même pris soin de le signaler) : ce n’est peut-être pas à
cause de cette cicatrice que je porte la barbe, mais c’est
vraisemblablement pour ne pas la dissimuler que je ne porte pas de
moustaches (au contraire d’un de mes plus anciens camarades de
classe — que j’ai perdu de vue depuis bientôt vingt ans — qui, affligé,
c’est le cas de le dire, d’un signe labial qu’il jugeait trop
caractéristique, en l’occurrence, me semble-t-il, non pas une cicatrice mais plutôt une verrue, s’est très tôt laissé pousser une moustache
pour le cacher) ; c’est cette cicatrice aussi qui me fit préférer à tous
les tableaux rassemblés au Louvre, et plus précisément dans la salle
dite « des sept mètres », le Portrait d’un homme, dit Le Condottiere
d’Antonello de Messine, qui devint la figure centrale du premier
roman à peu près abouti que je parvins à écrire : il s’appela d’abord
« Gaspard pas mort », puis « Le Condottiere » ; dans la version finale,
le héros, Gaspard Winckler, est un faussaire de génie qui ne parvient
pas à fabriquer un Antonello de Messine et qui est amené, à la suite
de cet échec, à assassiner son commanditaire. Le Condottiere et sa
cicatrice jouèrent également un rôle prépondérant dans Un homme
qui dort (par exemple, p. 105 : « … le portrait incroyablement
énergique d’un homme de la Renaissance, avec une toute petite
cicatrice au-dessus de la lèvre supérieure, à gauche, c’est-à-dire à
gauche pour lui, à droite pour toi… ») et jusque dans le film que j’en
ai tiré avec Bernard Queysanne en 1973 et dont l’unique acteur,
Jacques Spiesser, porte à la lèvre supérieure une cicatrice presque
exactement identique à la mienne : c’était un simple hasard, mais il
fut, pour moi, secrètement déterminant.
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