W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 11 sur 41

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W ou Le souvenir d'enfance

Chapitre IX

IX

 

— Et ensuite ?

— Et ensuite quoi ?

— Que viens-je faire d’autre dans cette histoire que d’y avoir un

homonyme noyé ?

— Pour l’instant, rien. Ce serait plutôt à mon tour d’y entrer. Le bref

résumé de ces événements vous a peut-être fait croire que je connaissais

intimement la famille Winckler, ou que j’appartenais au réseau dont l’aide

vous a permis de trouver, ici même, sous le couvert d’une nouvelle identité,

une sécurité que rien, jusqu’à présent, n’est venu menacer. Il n’en est rien.

Jusqu’à il y a quinze mois, plus précisément jusqu’au 9 mai de l’année

dernière, date la plus probable du naufrage, votre histoire, comme celle de

votre homologue, m’était inconnue. Bien que médiocre mélomane, je savais que

Caecilia Winckler était une grande cantatrice, et je crois même que je l’avais

entendue chanter le rôle de Desdemona au Metropolitan peu de temps avant

la guerre. Par contre, sans avoir jamais été en relation directe ni avec elle ni

avec aucun de ses membres, je connaissais de nom l’organisation de soutien

qui vous apporta son aide et j’appréciais le travail considérable qu’elle faisait

sur tous les fronts du globe. C’était une sympathie en quelque sorte

professionnelle : je m’occupe, en effet, et c’est même à ce titre que j’interviens

aujourd’hui dans l’histoire de Gaspard Winckler, et par contrecoup dans la

vôtre, je m’occupe d’une Société de secours aux naufragés. C’est une organisation privée, internationale, qui reçoit des fonds provenant soit

d’organisations de bienfaisance, soit de dons privés, soit de quelques

institutions gouvernementales ou municipales, le ministère de la Marine

marchande, par exemple, ou l’Union des chambres de commerce de la mer du

Nord, soit, principalement, des compagnies d’assurances. C’était, à l’origine,

une sorte d’annexe du Bureau Véritas. Vous ne savez pas ce qu’est le Bureau

Véritas ?

— Non, avouai-je.

— e C’est une organisation fondée au début du XIX et qui publie chaque

année tout un ensemble de statistiques concernant les constructions navales,

les mouvements maritimes, les naufrages et les avaries. À la fin du siècle

dernier, un des dirigeants du Bureau émit le vœu, dans son testament, qu’une

partie des subventions, alors très importantes, que les gouvernements

versaient chaque année à l’organisation soit consacrée à secourir les

naufragés, au lieu de se contenter de les compter. Cette suggestion était

parfaitement étrangère aux statuts du Bureau, mais la mode était alors aux

sociétés de sauvetage, et le Conseil d’administration décida de consacrer 0,5 %

de son budget annuel à la création d’un organisme philanthropique qui serait

chargé de rassembler toutes les données concernant les navires en détresse et,

dans la mesure de ses faibles moyens, de leur porter secours. Un peu plus tard,

le Lloyd’s Register of Shipping et l’American Bureau of Shipping, deux

organisations rivales du Bureau Véritas, s’associèrent à cet effort et la Société

de secours aux naufragés put se développer tant bien que mal.

— Je ne vois pas très bien comment vous pouvez opérer ; lorsqu’un bateau

sombre, vous n’êtes évidemment pas sur place !

Otto Apfelstahl me considéra en silence pendant quelques secondes. Je

m’aperçus que le bar était à nouveau désert ; seul, tout au fond, un barman

en veste noire — ni celui qui m’avait servi, ni l’un de ceux qui étaient arrivés

ensuite — allumait des bougies fichées dans de vieilles bouteilles et en

garnissait les tables. Je regardai ma montre ; il était neuf heures du soir. M’appelais-je encore Gaspard Winckler ? Ou devrais-je aller le chercher à

l’autre bout du monde ?

— Lorsqu’un bateau sombre, reprit enfin Otto Apfelstahl (et sa voix me

paraissait étonnamment proche, et le moindre de ses mots m’atteignait comme

s’il m’avait parlé de moi), ou bien il y a, pas trop loin, un autre navire qui

vient lui porter secours, c’est ce qui se passe dans le meilleur des cas, ou bien il

n’y en a pas, et les passagers s’entassent à bord de canots pneumatiques ou sur

des radeaux de fortune, ou dérivent accrochés à des espars, à des épaves

désemparées que les courants entraînent. La plupart sont engloutis dans les

trois ou quatre heures qui suivent, mais certains trouvent, dans on ne sait

quel espoir, la force de survivre pendant des jours, pendant des semaines. On

en a retrouvé un, il y a quelques années, à plus de huit mille kilomètres du

lieu de son naufrage, amarré à un tonneau, à moitié rongé par le sel, mais

encore vivant après plus de trois semaines de détresse. Vous savez peut-être

qu’un steward de la marine marchande britannique a survécu quatre mois et

demi, du 23 novembre 1942 au 5 avril 1943, sur un radeau après que son

navire eut été coulé dans l’Atlantique au large des Açores. Ces exemples sont

rares, mais ils existent, de même qu’il arrive encore aujourd’hui que des

naufragés soient jetés sur un récif ou sur une île déserte, ou qu’ils trouvent un

refuge fragile sur une plate-forme de glace qui diminue de jour en jour. C’est à

des naufragés de ce type que notre aide peut s’appliquer le plus efficacement.

Les grands navires suivent des itinéraires connus et les secours peuvent

presque toujours s’organiser très vite, même en cas d’avarie grave ou de

sinistre criminel. Notre action concerne surtout les isolés, les yachts, les petites

embarcations de plaisance, les chalutiers en perdition. Grâce à un réseau de

correspondants aujourd’hui mis en place à tous les endroits névralgiques,

nous pouvons en un temps record recueillir tous les renseignements nécessaires

et coordonner les opérations de sauvetage. C’est à nos bureaux que

parviennent les bouteilles à la mer et leur équivalent moderne, les S.O.S. de

détresse émis par les navires en perdition. Et si, le plus souvent hélas, nos recherches n’aboutissent qu’à la découverte de cadavres déjà à moitié

déchiquetés par les oiseaux de mer, il peut se faire aussi que l’une de nos

vedettes, l’un de nos avions ou de nos hélicoptères, arrive à temps sur les lieux

du naufrage pour récupérer une ou deux vies humaines.

— Mais n’avez-vous pas dit tout à l’heure que le naufrage du Sylvandre

remontait à quinze mois ?

— En effet. Pourquoi me posez-vous cette question ?

— Je suppose que vous attendez de moi que je participe à cette recherche ?

— C’est exact, dit Otto Apfelstahl, je voudrais que vous partiez là-bas et

que vous retrouviez Gaspard Winckler.

— Mais pourquoi ?

— Pourquoi pas ?

— Non, je veux dire : quel espoir raisonnable pouvez-vous encore nourrir

de retrouver un naufragé quinze mois après ?

— Nous avons repéré Le Sylvandre dix-huit heures seulement après qu’il

eut envoyé ses signaux de détresse. Il s’était éventré sur les brisants d’un

minuscule îlot, au sud de l’île Santa Ines, par 54° 35’ de latitude sud et 73°

14’ de longitude ouest. En dépit d’un vent extrêmement violent, une équipe de

secours de la Protection civile chilienne a réussi à atteindre le yacht quelques

heures plus tard, le lendemain matin. À l’intérieur, ils ont trouvé cinq

cadavres et ils ont réussi à les identifier : c’étaient Zeppo et Felipe, Angus

Pilgrim, Hugh Barton et Caecilia Winckler. Mais il y avait un sixième nom

sur la liste des passagers, celui d’un enfant d’une dizaine d’années, Gaspard

Winckler, et ils ne retrouvèrent pas son corps.

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