W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre XVII
XVII
Je fus d’abord mis en pension dans un home d’enfants que
dirigeait un certain M. Pfister (c’était peut-être un Suisse). Louis
Argoud-Puix affirme que cette pension se nommait Le Clos-Margot,
bien que dans mon vague et lointain souvenir, elle porte un nom
d’oiseau (Les Mésanges, par exemple). Il paraît, m’a dit ma tante, qu’à
cette époque je ne savais pas lacer mes souliers ; c’était peut-être une
des conditions exigées pour pouvoir être pensionnaire (comme savoir
couper sa viande, savoir ouvrir et fermer un robinet, savoir boire sans
renverser d’eau, ne pas faire pipi au lit, etc.).
La pension se trouvait dans le voisinage immédiat des Frimas et
j’eus sans doute pendant cette époque qui, me semble-t-il, ne dura
que quelques mois, de fréquents contacts avec ma famille adoptive.
C’est ainsi que je me souviens qu’un jour j’accompagnai ma tante
Esther chez sa belle-sœur Berthe, à L’Igloo ; elles s’installèrent au salon
et Berthe m’envoya jouer en haut avec son fils Henri qui devait alors
avoir douze ou treize ans. Je ne sais pourquoi je garde un souvenir
très précis de l’escalier, extrêmement étroit et à la pente très raide. Je
trouvai Henri et l’un de ses lointains cousins, nommé Robert (sa tante
était la femme du cousin de son grand-père maternel), assis à même
le sol, en train de jouer avec acharnement à la bataille navale
mouvante (variante assez compliquée de la bataille navale dans laquelle, on l’a deviné, les vaisseaux ont le droit de se déplacer au
cours de la partie : j’aurai l’occasion de reparler de ce jeu) ; ils
refusèrent d’emblée de m’associer à leur partie, affirmant que j’étais
trop petit pour en comprendre le mécanisme, ce qui m’humilia
beaucoup.
*
Du monde extérieur, je ne savais rien, sinon qu’il y avait la guerre
et, à cause de la guerre, des réfugiés : un de ces réfugiés s’appelait
Normand et il habitait une chambre chez un monsieur qui s’appelait
Breton. C’est la première plaisanterie dont je me souvienne.
Il y avait aussi des soldats italiens, des chasseurs alpins avec des
uniformes, me semble-t-il, d’un vert criard. On ne les voyait pas
beaucoup. On disait qu’ils étaient bêtes et inoffensifs.
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