W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre XXIII
XXIII
Un jeudi après-midi du printemps ou de l’été 1944, nous allâmes
en promenade dans la forêt, emportant nos goûters, ou plutôt, sans
doute, ce que l’on nous avait dit être nos goûters, dans des musettes.
Nous arrivâmes dans une clairière, où nous attendait un groupe de
maquisards. Nous leur donnâmes nos musettes. Je me souviens que je
fus très fier de comprendre que cette rencontre n’était pas du tout le
fait du hasard et que la promenade habituelle du jeudi n’avait été
cette fois que le prétexte choisi pour aller ravitailler les Résistants. Je
crois qu’ils étaient une douzaine nous, les enfants, devions bien être
trente. Pour moi, évidemment, c’étaient des adultes, mais je pense
maintenant qu’ils ne devaient pas avoir beaucoup plus de vingt ans.
La plupart portaient la barbe. Quelques-uns seulement avaient des
armes ; l’un d’eux en particulier portait des grenades qui pendaient à
ses bretelles et c’est ce détail qui me frappa le plus. Je sais aujourd’hui
que c’étaient des grenades défensives, que l’on jette pour se protéger
en se repliant et dont l’enveloppe d’acier guilloché explose en
centaines de fragments meurtriers, et non des grenades offensives,
que l’on lance devant soi avant d’aller à l’assaut et qui font plus de
peur et de bruit que de mal. Je ne me rappelle pas si cette promenade
fut exceptionnelle, ou si elle se renouvela plusieurs fois. C’est longtemps après que j’appris que les directrices du collège « étaient
dans la Résistance ».
Je garde le souvenir beaucoup plus net d’une autre promenade,
un après-midi, quelques jours avant la Noël, très certainement en
1943. Nous étions beaucoup moins nombreux, peut-être seulement
une demi-douzaine, et il me semble que j’étais le seul enfant (au
retour, j’étais fatigué, et le professeur de gymnastique me porta sur
ses épaules). Nous allâmes dans la forêt chercher notre arbre de Noël.
C’est à cette occasion que j’appris que les pins et les sapins étaient des
arbres tout à fait différents, que ce que j’appelais sapin était en réalité
un pin, que les vrais arbres de Noël étaient des sapins, mais qu’il n’y
avait pas de sapins à Villard-de-Lans, ni même dans tout le Dauphiné.
Le sapin était un arbre beaucoup plus haut, beaucoup plus droit et
beaucoup plus noir que le pin ; il fallait aller dans les Vosges pour en
voir. C’est donc un pin que nous abattîmes, ou plus précisément le
sommet d’un pin dont la base était entièrement dénudée. Je crois
qu’il y avait dans notre groupe, outre le professeur de gymnastique, le
cuisinier et le concierge du collège qui était une sorte d’homme à
tout faire ; c’est sans doute lui qui fit office de bûcheron : il ajusta à
ses chaussures de montagne de gigantesques crampons en arc de
cercle et il grimpa jusqu’au sommet de l’arbre en l’enserrant au
moyen d’une sangle de cuir passée dans ses poignets (beaucoup plus
tard, vers douze ou treize ans, j’ai revu une manœuvre presque
identique, mais c’était cette fois celle d’un poseur de lignes qui se
hissait au sommet d’un pylône téléphonique).
Dans l’après-midi qui précédait Noël, nous installâmes l’arbre
dans le grand hall carrelé du collège. Nous le décorâmes et nous
cachâmes le bâti de bois qui le maintenait dressé avec de la mousse et
une sorte de papier brun qui imitait la rocaille et dont on se servait aussi pour faire le fond de la crèche. Je me souviens de ces trésors
qu’étaient les étoiles, les guirlandes, les bougies et les boules (le reste
de l’année, ils dormaient dans le grenier du collège), mais les boules
de cette époque n’étaient pas comme aujourd’hui des bulles de verre
très minces recouvertes d’un tain argenté très brillant, mais des
boules faites d’une sorte de papier mâché, peintes de couleurs plutôt
ternes.
Le soir, peut-être après la messe de minuit, en tout cas, dans mon
esprit, très tard, on fit une blague au professeur de gymnastique qui,
comme chacun de nous, avait mis ses souliers autour de l’arbre (une
grosse paire de chaussures de ski qui ne pouvait être que le réceptacle
d’un cadeau mirifique), en mettant dans une de ces chaussures un
paquet gigantesque qui n’était fait que d’emballages superposés
renfermant, comme ultime et seul présent, une carotte.
J’allai me coucher. J’étais seul dans mon dortoir. Vers le milieu de
la nuit, je me réveillai. Je ne crois pas que la question qui me tenaillait
concernait directement le Père Noël, mais j’étais impatient de savoir
si j’avais effectivement reçu un cadeau.
Je sortis de mon lit, j’ouvris silencieusement la porte et, pieds nus,
je suivis le corridor conduisant à la galerie qui surplombait sur tout
son pourtour le hall. Je m’appuyai contre la balustrade (elle était
presque aussi haute que moi : en 1970, lorsque je suis allé revoir le
collège, j’ai voulu refaire le même geste et j’ai été stupéfait de voir
que la balustrade m’arrivait seulement à mi-corps…). Je crois que la
scène tout entière s’est fixée, s’est figée dans mon esprit : image
pétrifiée, immuable, dont je garde le souvenir physique, jusqu’à la
sensation de mes mains agrippant les barreaux, jusqu’à l’impression
du métal froid contre mon front quand il se posa sur la barre d’appui
de la balustrade. J’ai regardé en bas : il n’y avait pas beaucoup de
lumière mais au bout d’un instant je suis arrivé à voir le grand arbre décoré, l’amoncellement des chaussures tout autour et, débordant
d’une des miennes, une grande boîte rectangulaire.
C’était un cadeau que m’envoyait ma tante Esther : deux chemises
à carreaux, genre cow-boy. Elles piquaient. Je ne les aimais pas.
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