W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 31 sur 41

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W ou Le souvenir d'enfance

Chapitre XXIX

XXIX

 

Il y eut la Libération ; je n’en ai gardé aucune image, ni de ses

péripéties, ni même des déferlements d’enthousiasme qui

l’accompagnèrent et la suivirent et auxquels il est plus que probable

que je participai. Je revins à Villard avec ma grand-mère et je vécus

quelques mois avec elle dans le tout petit logement qu’elle occupait

dans le vieux Villard.

À la rentrée, j’allai à l’école communale et c’est cette année

scolaire-là (peut-être le « cours élémentaire, deuxième année », en

tout cas l’équivalent de la huitième) qui constitue encore aujourd’hui

le point de départ de ma chronologie : huit ans, huitième (comme

n’importe quel autre enfant scolarisé dans des conditions normales),

sorte d’année zéro dont je ne sais pas ce qui l’a précédée (quand

donc, précisément, ai-je appris à lire, à écrire, à compter ?), mais dont

je peux faire découler machinalement tout ce qui l’a suivie : 1945, la

rue des Bauches, le concours des Bourses auquel reste liée ma hantise

des fractions (comment les réduire) ; 1946, le lycée Claude-Bernard,

la 6e, le latin ; 1948, le grec ; 1949, le collège Geoffroy-Saint-Hilaire, à

Étampes, je redouble la 4 e, j’abandonne le grec et choisis

l’allemand, etc.

De l’école elle-même, je ne me souviens pratiquement pas, sinon

qu’elle était le siège d’un commerce effréné portant sur les insignes

américains (les plus connus étant une plaque ronde de métal jaune

portant les initiales US en relief et une sorte de médaille figurant

deux fusils entrecroisés) et les foulards en soie de parachute. Je sais

qu’un de mes camarades de classe s’appelait Philippe Gardes (j’en ai

déjà parlé) et j’ai appris depuis que, vraisemblablement, il y avait eu

aussi dans la classe Louis Argoud-Puix.

C’est peut-être cet hiver-là que j’aurais fait, pour la première et

dernière fois de ma vie, une descente en bobsleigh, le long de la

grande route en pente qui va des Frimas au centre de Villard. Nous

n’arrivâmes pas au bout : à peu près à mi-course, à la hauteur de la

ferme des Gardes, alors que l’équipe tout entière (nous devions être

sept ou huit sur le bob : il était bosselé et plutôt rouillé, mais quand

même impressionnant par sa taille) se penchait à droite pour prendre

son virage, je me penchai à gauche et nous nous retrouvâmes au fond

du ravin qui borde à cet endroit la route, après une chute de

quelques mètres, heureusement amortie par l’épaisseur de la neige.

Je ne sais pas si j’ai réellement vécu cet accident ou si, comme on l’a

déjà vu à d’autres occasions, je l’ai inventé ou emprunté, mais en tout

cas, il est resté comme un de mes exemples favoris de ma « gaucherie

contrariée » : j’aurais été, en effet, gaucher de naissance ; à l’école on

m’aurait imposé d’écrire de la main droite ; cela se serait traduit, non

par un bégaiement (chose paraît-il fréquente), mais par une légère

inclinaison de la tête vers la gauche (sensible jusqu’à il y a encore

quelques années) et surtout par une incapacité à peu près chronique

et toujours aussi vive à distinguer, non seulement la droite de la

gauche (cela m’a valu d’échouer à mon permis de conduire :

l’examinateur m’a demandé de tourner à droite et j’ai failli

m’emboutir sur un camion à gauche ; cela contribue aussi à faire de moi un très médiocre rameur : je ne sais pas de quel côté il faut ramer

pour faire tourner la barque), mais aussi l’accent grave de l’accent

aigu, le concave du convexe, le signe plus grand que (>) du signe plus

petit que (<) et d’une manière plus générale tous les énoncés

impliquant à plus ou moins juste titre une latéralité et/ou une

dichotomie (hyperbole/parabole, numérateur/dénominateur,

afférent/efférent, dividende/diviseur, caudal/ rostral,

métaphore/métonymie, paradigme/ syntagme,

schizophrénie/paranoïa, Capulet/Montaigu, Whig/Tory,

Guelfes/Gibelins, etc.) ; cela explique aussi le goût que j’ai pour les

procédés mnémotechniques, qu’ils servent à différencier le bâbord

du tribord en pensant au mot batterie, la cour et le jardin en pensant

à Jésus-Christ, le concave et le convexe en imaginant une cave, ou,

plus généralement, à se souvenir de pi (que j’aime à faire apprendre

un nombre utile aux sages…), des empereurs romains (Césautica,

Claunégalo, Vivestido, Nertrahadan, Marco) ou d’une simple règle

d’orthographe (l’accent circonflexe de cime tombe dans l’abîme).

Assez vite, ma grand-mère et ma tante Esther regagnèrent Paris.

J’allai vivre chez la belle-sœur d’Esther, ma tante Berthe ; elle avait un

fils d’une quinzaine d’années, Henri, et elle habitait dans une villa

qui se trouvait dans le bas de Villard, près de la patinoire et de la

petite piste de ski que l’on appelle, je crois bien, « Les Bains » (il y en

avait une autre que l’on appelait « Les Clochettes » et une troisième,

beaucoup plus difficile et beaucoup plus éloignée, qui était « La Cote

2000 »). Il me semble que la maison était grande ; c’était une sorte de

chalet avec un grand balcon de bois. J’avais une belle chambre, avec

un lit de milieu. Une fois, je fus malade et pour me guérir Berthe me

fit boire une infusion de queues de cerises que je trouvai très

mauvaise. Une autre fois, elle me posa des ventouses et la pose des

ventouses reste inextricablement liée à une opération culinaire que Berthe pratiquait régulièrement : la découpe, au moyen d’un verre et

selon un ordre rigoureux destiné à utiliser le plus économiquement

possible la pâte, de petits ronds de pâte disposés ensuite sur une

plaque huilée allant au four et devenant ensuite sablés ou, au terme

d’opérations encore plus délicates, petits croissants fourrés.

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