W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre XXXVI
XXXVI
L’Athlète W n’a guère ae pouvoirs sur sa vie. Il n’a rien à attendre du
temps qui passe. Ni l’alternance des jours et des nuits ni le rythme des saisons
ne lui seront d’aucun secours. Il subira avec une égale rigueur le brouillard de
la nuit d’hiver, les pluies glaciales du printemps, la chaleur torride des après-
midi d’été. Sans doute peut-il attendre de la Victoire qu’elle améliore son sort :
mais la Victoire est si rare, et si souvent dérisoire ! La vie de l’Athlète W n’est
qu’un effort acharné, incessant, la poursuite exténuante et vaine de cet
instant illusoire où le triomphe pourra apporter le repos. Combien de
centaines, combien de milliers d’heures écrasantes pour une seconde de
sérénité, une seconde de calme ? Combien de semaines, combien de mois
d’épuisement pour une heure de détente ?
Courir. Courir sur les cendrées, courir dans les marais, courir dans la
boue. Courir, sauter, lancer les poids. Ramper. S’accroupir, se relever. Se
relever, s’accroupir. Très vite, de plus en plus vite. Courir en rond, se jeter à
terre, ramper, se relever, courir. Rester debout, au garde-à-vous, des heures, des
jours, des jours et des nuits. À plat ventre ! Debout ! Habillez-vous !
Déshabillez-vous ! Habillez-vous ! Déshabillez-vous ! Courez ! Sautez !
Rampez ! À genoux !
Immergé dans un monde sans frein, ignorant des Lois qui l’écrasent,
tortionnaire ou victime de ses compagnons sous le regard ironique et
méprisant de ses Juges, l’Athlète W ne sait pas où sont ses véritables ennemis,
ne sait pas qu’il pourrait les vaincre et que cette Victoire serait la seule vraie
qu’il pourrait remporter, la seule qui le délivrerait. Mais sa vie et sa mort lui
semblent inéluctables, inscrites une fois pour toutes dans un destin
innommable.
Il y a deux mondes, celui des Maîtres et celui des esclaves. Les Maîtres
sont inaccessibles et les esclaves s’entre-déchirent. Mais même cela, l’Athlète W
ne le sait pas. Il préfère croire à son Étoile. Il attend que la chance lui sourie.
Un jour, les Dieux seront avec lui, il sortira le bon numéro, il sera celui que le
hasard élira pour amener jusqu’au brûloir central la Flamme olympique, ce
qui, lui donnant le grade de Photophore officiel, le dispensera à jamais de
toute corvée, lui assurera, en principe, une protection permanente. Et il semble
bien que toute son énergie soit consacrée à cette seule attente, à ce seul espoir
d’un miracle misérable qui lui permettra d’échapper aux coups, au fouet, à
l’humiliation, à la peur. L’un des traits ultimes de la société W est que l’on y
interroge sans cesse le destin : avec de la mie de pain longtemps pétrie, les
Sportifs se fabriquent des osselets, des petits dés. Ils interprètent le passage des
oiseaux, la forme des nuages, des flaques, la chute des feuilles. Ils
collectionnent des talismans : une pointe de la chaussure d’un Champion
olympique, un ongle de pendu. Des jeux de cartes ou de tarots circulent dans
les chambrées : la chance décide du partage des paillasses, des rations et des
corvées. Tout un système de paris clandestins, que l’Administration contrôle
en sous-main par l’intermédiaire de ses petits officiels, accompagne les
Compétitions. Celui qui donne dans l’ordre, les numéros matricules des trois
premiers d’une Épreuve olympique a droit à tous leurs privilèges ; celui qui les
donne dans le désordre est invité à partager leur repas de triomphe.
Les orphéons aux uniformes chamarrés jouent L’Hymne à la joie. Des
milliers de colombes et de ballons multicolores sont lâchés dans le ciel. Précédés
d’immenses étendards aux anneaux entrelacés que le vent fait claquer, les
Dieux du Stade pénètrent sur les pistes, en rangs impeccables, bras tendus vers
les tribunes officielles où les grands Dignitaires W les saluent.
Il faut les voir, ces Athlètes qui, avec leurs tenues rayées, ressemblent à des
caricatures de sportifs 1900, s’élancer coudes au corps, pour un sprint
grotesque. Il faut voir ces lanceurs dont les poids sont des boulets, ces sauteurs
aux chevilles entravées, ces sauteurs en longueur qui retombent lourdement
dans une fosse emplie de purin. Il faut voir ces lutteurs enduits de goudron et
de plume, il faut voir ces coureurs de fond sautillant à cloche-pied ou à quatre
pattes, il faut voir ces rescapés du marathon, éclopés, transis, trottinant entre
deux haies serrées de Juges de touche armés de verges et de gourdins, il faut les
voir, ces Athlètes squelettiques, au visage terreux, à l’échine toujours courbée,
ces crânes chauves et luisants, ces yeux pleins de panique, ces plaies
purulentes, toutes ces marques indélébiles d’une humiliation sans fin, d’une
terreur sans fond, toutes ces preuves administrées chaque heure, chaque jour,
chaque seconde, d’un écrasement conscient, organisé, hiérarchisé, il faut voir
fonctionner cette machine énorme dont chaque rouage participe, avec une
efficacité implacable, à l’anéantissement systématique des hommes, pour ne
plus trouver surprenante la médiocrité des performances enregistrées : le 100
mètres se court en 23"4, le 200 mètres en 51" ; le meilleur sauteur n’a jamais
dépassé 1,30 m.
*
Celui qui pénétrera un jour dans la Forteresse n’y trouvera d’abord qu’une
succession de pièces vides, longues et grises. Le bruit de ses pas résonnant sous
les hautes voûtes bétonnées lui fera peur, mais il faudra qu’il poursuive
longtemps son chemin avant de découvrir, enfouis dans les profondeurs du sol, les vestiges souterrains d’un monde qu’il croira avoir oublié : des tas de
dents d’or, d’alliances, de lunettes, des milliers et des milliers de vêtements en
tas, des fichiers poussiéreux, des stocks de savon de mauvaise qualité…
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