W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre XI
XI
— L’étude du journal de bord et des documents portuaires, établis chaque
fois que Le Sylvandre faisait escale, et le recoupement de divers
renseignements météorologiques et radiogoniométriques, nous ont permis, par
la suite, de reconstituer d’une manière à peu près satisfaisante les
circonstances du naufrage. La dernière escale du Sylvandre avait été Port
Stanley, aux Falkland ; de là, le yacht avait gagné le détroit de Le Maire,
avait doublé le cap Horn, puis, au lieu de continuer vers le Pacifique, était
remonté dans la baie de Nassau et, par la passe très étroite qui sépare les îles
Hoste et Navarin, avait rejoint le canal de Beagle presque en face d’Ushuaia.
Le 7 mai, à midi, Hugh Barton, comme chaque jour, fait le point et note sur
le journal de bord sa position : quelque chose comme 55° et quelques de
latitude sud et 71° de longitude ouest, c’est-à-dire à peu près à la hauteur de
la péninsule de Brecknock, la portion la plus occidentale de la Terre de Feu
proprement dite, entre les îles O’Brien et Londonberry, au large des derniers
contreforts de la cordillère de Darwin, c’est-à-dire à moins de cent milles
marins du lieu du naufrage. Le lendemain, exceptionnellement, la position
n’est pas relevée ou en tout cas, ce qui pour nous revient au même, n’est pas
notée sur le journal de bord. Le 9, à trois heures du matin, un baleinier
norvégien en chasse dans la mer de Weddell et un radio-amateur de l’île
Tristan da Cunha captent un appel de détresse du Sylvandre, mais ne
parviennent pas à entrer en communication avec lui. L’appel nous est transmis moins de deux heures plus tard, mais déjà le yacht est muet et c’est en
vain que nos stations de Punta Arenas et du cap de l’Ermite tentent d’établir
un contact. Il ressort du rapport établi par les secouristes chiliens que le S.O.S.
du Sylvandre précéda de très peu, quelques minutes, peut-être même
seulement quelques dizaines de secondes, la catastrophe. Les fixations des
canots de sauvetage n’étaient pas déverrouillées, trois des cinq cadavres
n’étaient même pas habillés, personne n’avait eu le temps de mettre une bouée
individuelle. La violence du choc dut être terrible, Angus Pilgrim fut
littéralement écrasé contre la paroi de sa cabine ; Hugh Barton eut la tête
fracassée par la chute du grand mât, Zeppo fut déchiqueté par les rochers et
Felipe décapité par un filin d’acier. Mais la mort la plus horrible fut celle de
Caecilia ; elle ne mourut pas sur le coup, comme les autres, mais, les reins
brisés par une malle qui, insuffisamment arrimée, avait été arrachée de son
logement lors de la collision, elle tenta, pendant plusieurs heures sans doute,
d’atteindre, puis d’ouvrir la porte de sa cabine ; lorsque les sauveteurs chiliens
la découvrirent, son cœur avait à peine cessé de battre et ses ongles en sang
avaient profondément entaillé la porte de chêne.
— Et son fils ?
— Sa cabine était voisine de celle de Caecilia. Tout y gisait pêle-mêle, ses
vêtements, ses jouets. Mais il n’y était pas.
— Il était peut-être tombé à la mer.
— C’est très peu probable. Il aurait fallu qu’il soit sur le pont et il n’avait
aucune raison d’y être.
— Mais s’il y avait été quand même ?
— À trois heures du matin ! Qu’aurait-il fait sur le pont à trois heures du
matin ?
— Quelqu’un, Hugh Barton par exemple, s’est peut-être dit que le
spectacle de la tempête aurait un effet décisif sur l’enfant…
Mais Otto Apfelstahl secoua la tête.
— Non, dit-il, ce n’est pas possible. Même s’il avait été précipité à la mer,
la mer l’aurait fracassé sur les rochers du récif et nous aurions retrouvé une
trace, un indice, quelque chose de lui, du sang, une mèche de ses cheveux, un
bonnet, une chaussure, n’importe quoi. Non, nous avons cherché, nos
hommes-grenouilles ont plongé jusqu’à l’épuisement, nous avons fouillé
chaque anfractuosité du rocher. En vain.
Je demeurai silencieux. Il me semblait qu’Otto Apfelstahl, à cet endroit de
son discours, attendait de moi une réponse, ou tout au moins un signe
quelconque, fût-il d’indifférence, ou d’hostilité. Mais je ne trouvais rien à dire.
Il se taisait, lui aussi ; il ne me regardait même pas. On entendait quelque
part un accordéon. J’eus la vision furtive d’un bouge à matelots, dans un port
presque polaire, et trois marins emmitouflés dans de gros cache-nez bleus,
buvant du viandox, soufflant entre leurs doigts. Je fouillai mes poches à la
recherche d’une cigarette.
— Votre paquet est sur la table, dit tranquillement Otto Apfelstahl.
Je pris une cigarette. Sa main m’offrit un briquet allumé. Je murmurai un
remerciement à peine audible.
Nous restâmes ainsi silencieux pendant peut-être cinq minutes. J’aspirais
de temps à autre une longue bouffée, âcre et sèche, de ma cigarette. Otto
Apfelstahl paraissait perdu dans la contemplation de son briquet qu’il
tournait et retournait en tous sens. Puis il se gratta deux ou trois fois la gorge.
— Si, dit-il enfin, rompant un silence qui devenait de plus en plus
pesant, si l’on considère la vitesse moyenne du Sylvandre, et sa position telle
qu’elle fut relevée et notée le 7 mai à midi, on s’aperçoit que le 9, à trois heures
du matin, le yacht aurait dû être beaucoup plus loin vers l’ouest. Si, par
ailleurs, on admet que seul un bouleversement extrême, un affolement général,
presque une panique, peut empêcher un commandant de bord d’accomplir cette
formalité élémentaire, mais indispensable à la sécurité d’un navire, qu’est un
relevé de position, on est amené nécessairement à une conclusion unique. La
voyez-vous ?
— Je crois la voir, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit unique.
— Que voulez-vous dire ?
— Ils ont fait demi-tour pour partir à sa recherche, cela peut vouloir dire
que l’enfant s’était enfui, je ne dis pas le contraire, mais cela peut vouloir dire
aussi qu’ils l’avaient abandonné et qu’ensuite ils s’en étaient repentis.
— Est-ce que cela change quelque chose ?
— Je ne sais pas.
Il y eut, à nouveau, un long silence.
— Comment avez-vous retrouvé ma trace ? demandai-je.
— J’étais un peu fasciné par cette catastrophe, par la personnalité des
victimes, par cette sorte de mystère qui entourait la disparition de l’enfant.
Escale après escale, j’ai reconstitué l’histoire de ce voyage, j’ai contacté les
familles et les amis des disparus, j’ai eu accès aux lettres qu’ils avaient reçues.
Il y a trois mois, profitant d’un déplacement à Genève, j’ai pu rencontrer
l’ancien secrétaire particulier de Caecilia, vous le connaissez, c’est lui-même
qui vous a donné vos papiers d’identité ; il m’apprit votre existence, il me
raconta ce qu’il savait de votre histoire. Vous étiez beaucoup plus facile à
retrouver que l’autre. Il n’y a que vingt-cinq consulats helvétiques dans toute
l’Allemagne…
— Et plus de mille îlots dans la Terre de Feu, ajoutai-je comme pour moi-
même.
— Plus de mille, oui. La plupart sont inaccessibles, inhabités,
inhabitables. Et les garde-côtes argentins et chiliens ont inlassablement fouillé
les autres.
Je me tus. Un bref instant, j’eus envie de demander à Otto Apfelstahl s’il
croyait que j’aurais plus de chance que les garde-côtes. Mais c’était une
question à laquelle, désormais, je pouvais seul répondre…
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