W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre XXII
XXII
Les lois du Sport sont des lois dures et la vie W les aggrave encore. Aux
privilèges accordés, dans tous les domaines, aux vainqueurs s’opposent,
presque avec excès, les vexations, les humiliations, les brimades imposées aux
vaincus ; elles vont parfois jusqu’aux sévices, telle cette coutume, en principe
interdite mais sur laquelle l’Administration ferme les yeux, car le public des
stades y est très attaché, qui consiste à faire accomplir au dernier d’une série
un tour de piste au pas de course avec ses chaussures mises à l’envers, exercice
qui semble bénin au premier abord, mais qui est en fait extrêmement
douloureux et dont les conséquences (meurtrissures des orteils, ampoules,
exulcérations du cou-de-pied, du talon, de la plante) interdisent pratiquement
à sa victime d’espérer obtenir un classement honorable dans les compétitions
des jours suivants.
Plus les vainqueurs sont fêtés, plus les vaincus sont punis, comme si le
bonheur des uns était l’exact envers du malheur des autres. Dans les courses
de routine — championnats de classement, championnats locaux — les fêtes
sont maigres et les châtiments presque inoffensifs : quelques lazzi, quelques
huées, quelques brimades sans importance à la limite des gages imposés aux
perdants dans les jeux de société. Mais plus les compétitions deviennent
importantes, plus l’enjeu prend de poids, pour les uns comme pour les autres :
le triomphe réservé au vainqueur d’une Olympiade, et plus particulièrement à
celui qui aura gagné la course des courses, c’est-à-dire le 100 m, aura peut-être comme conséquence la mort de celui qui sera arrivé le dernier. C’est une
conséquence à la fois imprévisible et inéluctable. Si les Dieux sont pour lui, si
nul dans le Stade ne tend vers lui son poing au pouce baissé, il aura sans
doute la vie sauve et subira seulement les châtiments réservés aux autres
vaincus ; comme eux, il devra se mettre nu et courir entre deux haies de Juges
armés de verges et de cravaches ; comme eux, il sera exposé au pilori, puis
promené dans les villages un lourd carcan de bois clouté au cou. Mais si un
seul spectateur se lève et le désigne, appelant sur lui la punition réservée aux
lâches, alors il sera mis à mort ; la foule tout entière le lapidera et son cadavre
dépecé sera exposé pendant trois jours dans les villages, accroché aux crocs de
boucher qui pendent aux portiques principaux, sous les cinq anneaux
entrelacés, sous la fière devise de W — FORTIUS ALTIUS CITIUS — avant d’être
jeté aux chiens.
De telles morts sont rares. Leur multiplication en rendrait l’effet presque
nul. Elles sont traditionnelles pour le 100 m des Olympiades, exceptionnelles
pour toutes les autres disciplines et pour toutes les autres compétitions. Il peut
arriver, certes, que le public des stades, ayant mis tous ses espoirs dans un
Athlète, soit particulièrement déçu par la médiocrité de sa performance et en
vienne à l’assaillir, généralement en le bombardant à coups de cailloux ou de
projectiles divers, fragments de mâchefer, débris d’acier, culs de bouteilles, dont
certains peuvent se révéler particulièrement dangereux. Mais, la plupart du
temps, les Organisateurs s’opposent à de telles voies de fait et interviennent
pour protéger la vie des Athlètes menacés.
Mais l’inégalité des traitements réservés aux vainqueurs et aux vaincus
n’est pas, loin de là, le seul exemple d’une injustice systématique dans la vie
W. Ce qui fait toute l’originalité de W, ce qui donne aux compétitions ce
piment unique qui fait qu’elles ne ressemblent à aucune autre, c’est que,
précisément, l’impartialité des résultats proclamés, dont les Juges, les Arbitres
et les Chronométreurs sont, dans l’ordre respectif de leurs responsabilités, les implacables garants, y est fondée sur une injustice organisée, fondamentale,
élémentaire, qui, dès le départ, instaure parmi les participants d’une course
ou d’un concours une discrimination qui sera le plus souvent décisive.
Cette discrimination institutionnelle est l’expression d’une politique
consciente et rigoureuse. Si l’impression dominante que l’on retire du spectacle
d’une course est celle d’une totale injustice, c’est que les Officiels ne sont pas
opposés à l’injustice. Au contraire, ils pensent qu’elle est le ferment le plus
efficace de la lutte et qu’un Athlète ulcéré, révolté par l’arbitraire des décisions,
par l’iniquité des arbitrages, par les abus de pouvoir, les empiétements, le
favoritisme presque exagéré dont font preuve à tout instant les Juges, sera cent
fois plus combatif qu’un Athlète persuadé qu’il a mérité sa défaite.
Il faut que même le meilleur ne soit pas sûr de gagner ; il faut que même le
plus faible ne soit pas sûr de perdre. Il faut que tous deux risquent autant,
attendent avec le même espoir insensé la victoire, avec la même terreur
indicible la défaite.
La mise en pratique de cette politique audacieuse a abouti à toute une
série de mesures discriminatoires que l’on peut, grossièrement, classer en deux
groupes principaux : les premières, que l’on pourrait appeler officielles, sont
annoncées au début des réunions ; elles consistent généralement en des
handicaps, positifs ou négatifs, qui sont imposés, soit à des Athlètes, soit à des
équipes, soit même, parfois, à tout un village. Ainsi, par exemple, lors d’une
rencontre W contre Nord-Ouest W (c’est-à-dire une rencontre de sélection)
l’équipe du 400 m W (Hogarth, Moreau et Perkins) peut avoir à courir
420 m, alors que l’équipe Nord-Ouest W (Friedrich, Russell, DeSouza) n’en
aura que 380. Ou bien, dans les Spartakiades, par exemple, tous les
concurrents d’Ouest W seront pénalisés de cinq points. Ou bien encore, le
3e lanceur de poids de Nord W (Shanzer) aura droit à un essai
supplémentaire.
Les secondes mesures sont imprévisibles ; elles sont laissées à la fantaisie
des Organisateurs, et particulièrement des Directeurs de courses. Le public peut également, mais dans une bien moindre mesure, y participer. L’idée
générale est d’introduire dans une course ou dans un concours des éléments
perturbateurs qui tantôt minimiseront les effets des handicaps de départ et
tantôt les accentueront. C’est dans cet esprit que les haies des courses
d’obstacles sont parfois légèrement déplacées pour un des concurrents, ce qui
lui interdit de les franchir dans la foulée et l’oblige à un piétinement qui se
révèle souvent désastreux pour sa performance. Ou bien, au plus fort d’une
course, un Arbitre fallacieux peut parfois crier STOP : les concurrents doivent
alors s’immobiliser, se figer en plein élan dans une posture généralement
insupportable, et c’est celui qui tiendra le plus longtemps qui sera
probablement proclamé vainqueur.
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