W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 26 sur 41

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W ou Le souvenir d'enfance

Chapitre XXIV

XXIV

 

Celui qui commence à se familiariser avec la vie W, un novice par exemple

qui, venant des Maisons de Jeunes, arrive vers quatorze ans dans un des

quatre villages, comprendra assez vite que l’une des caractéristiques, et peut-

être la principale, du monde qui est désormais le sien est que la rigueur des

institutions n’y a d’égale que l’ampleur des transgressions dont elles sont

l’objet. Cette découverte, qui constituera pour le néophyte un des éléments

déterminants de sa sauvegarde personnelle, se vérifiera constamment, à tous

les niveaux, à tous les instants. La Loi est implacable, mais la Loi est

imprévisible. Nul n’est censé l’ignorer, mais nul ne peut la connaître. Entre

ceux qui la subissent et ceux qui l’édictent se dresse une barrière

infranchissable. L’Athlète doit savoir que rien n’est sûr ; il doit s’attendre à

tout, au meilleur et au pire ; les décisions qui le concernent, qu’elles soient

futiles ou vitales, sont prises en dehors de lui ; il n’a aucun contrôle sur elles.

Il peut croire que, sportif, sa fonction est de gagner, car c’est la Victoire que

l’on fête et c’est la défaite que l’on punit ; mais il peut arriver dernier et être

proclamé Vainqueur : ce jour-là, à l’occasion de cette course-là, quelqu’un,

quelque part, aura décidé que l’on courrait à qui perd gagne.

Les Athlètes auraient pourtant tort de se livrer à des spéculations sur les

décisions qui sont prises à leur égard. Dans la majorité des courses et des

concours, ce sont effectivement les premiers, les meilleurs, qui gagnent et il se

vérifie presque toujours que l’on a intérêt à gagner. Les transgressions sont là pour rappeler aux Athlètes que la Victoire est une grâce, et non un droit : la

certitude n’est pas une vertu sportive ; il ne suffit pas d’être le meilleur pour

gagner, ce serait trop simple. Il faut savoir que le hasard fait aussi partie de la

règle. Am Stram Gram ou Pimpanicaille, ou n’importe quelle autre comptine,

décideront parfois du résultat d’une épreuve. Il est plus important d’avoir de

la chance que du mérite.

 

Le souci de « donner à chacun sa chance » peut paraître paradoxal dans

un monde où la plupart des manifestations sont fondées sur un système

d’éliminatoires (les championnats de classement) qui interdit dans presque

tous les cas à quatre Athlètes sur cinq de prendre part aux principales

épreuves. Il est pourtant évident et c’est à ce souci que l’on doit deux des

institutions les plus caractéristiques de la vie sportive W : les Spartakiades et

le Système des Défis.

Les Spartakiades sont, on le sait, des jeux ouverts aux Athlètes « sans

nom », à ceux qui ne sont pas classés dans leur village et qui, par conséquent,

ne participent ni aux championnats locaux ou aux épreuves de sélection, ni

aux Olympiades, ni aux Atlantiades. Il y en a quatre par an, une par

trimestre. Ce sont des épreuves très disputées et d’un haut niveau compétitif,

bien qu’opposant entre eux les plus mauvais éléments des équipes, ceux qui,

dans l’argot du public, s’appellent « la piétaille », « l’Écurie » ou « les

crouilles ». En effet, ces épreuves sont pour ces Athlètes la seule chance

d’obtenir un nom et de disposer de quelques-uns des avantages (droit aux

douches, laissez-passer dans les Stades, bons d’équipement, etc.) réservés aux

Athlètes nommés. Par ailleurs, les Spartakiades rassemblent 1 056 Athlètes,

alors qu’il n’y en a que 264 pour les Olympiades, et l’ampleur de la

participation garantit souvent une combativité exception nelle qui, des

éliminatoires aux finales, donne aux courses et aux concours une vigueur peu

ordinaire et à toute la rencontre une ambiance passablement survoltée ; les

récompenses sont d’ailleurs souvent à la hauteur de ce climat et la Victoire de

ces sans-grade est fêtée avec une chaleur et un enthousiasme que les Vainqueurs des Olympiades ne connaissent pas toujours. Les Vainqueurs des

Spartakiades, pendant tout le trimestre qui suit leur triomphe, jouiront

pleinement de leur nom et des prérogatives qui y sont attachées ; ils auront

droit, en particulier, à un handicap favorable dans les championnats de

classement et il est presque de règle qu’un Vainqueur de Spartakiade (un

Newman, un Taylor ou un Lömö pour le 200 m, par exemple) gagne aussi

dans le championnat de classement qui suit, et soit dès lors admis à part

entière dans toutes les autres rencontres.

Les Athlètes classés n’ont évidemment que mépris pour les Spartakiades et

pour leurs vainqueurs. L’idée est venue assez vite aux officiels d’utiliser ce

mépris et d’en faire le moteur d’une manifestation originale ; de là est né le

Système des Défis. Le principe du Défi est simple : un Athlète classé et qui, par

conséquent, n’a pas participé à la Spartakiade s’approche du Vainqueur dans

la minute qui suit sa victoire et le défie de recommencer son exploit. On dit, en

argot de stade, qu’il le « coinche » ou encore qu’il le « contre ». Le spartakiste

n’a pas le droit de se dérober ; tout au plus peut-il espérer triompher de son

adversaire grâce au handicap, parfois considérable, que les Juges lui

laisseront et qui sera déterminé par les Directeurs de course en fonction non

pas tant de l’état de fatigue du Vainqueur que de la qualité du « coincheur » ;

en principe, plus le coincheur est célèbre (plus il a de noms), plus le handicap

qu’il concède est lourd. Ainsi, si le Jones de Humphrey d’Arlington von

Kramer-Casanova (on reconnaît sous ces noms le second sprinter de 100 m de

Nord-Ouest W, Vainqueur olympique, etc.) défie Smolett Jr (Vainqueur du

100 m aux Spartakiades), Smolett Jr partira avec trente mètres d’avance, ce

qui, sur une aussi faible distance, constituera vraisemblablement un avantage

décisif Si le Jones parvient quand même à triompher, il bénéficiera

immédiatement de la Victoire de l’autre et s’emparera, non seulement de son

nom (Smolett Jr), mais de ceux du second (Anthony) et du troisième (Gunther)

de la course, ce qui, en principe, lui assurera des avantages considérables. S’il

perd, par contre, c’est son titre le plus prestigieux qu’il perdra, celui du Jones, celui de Vainqueur olympique, et que portera désormais, avec toutes les

prérogatives afférentes, le Smolett Jr (devenu le Jones de Smolett Jr) qu’il aura

imprudemment défié.

Le système des Défis est, par excellence, une arme à double tranchant. Car,

de même que le spartakiste ne peut refuser le défi, aucun Athlète classé ne peut

refuser de le lui lancer, pour peu que la foule ou qu’un Officiel lui en fasse la

demande. L’humeur des Officiels, en fixant le handicap que le défiant concède

au défié, déterminera à elle seule le résultat de l’épreuve : ou bien elle privera

le spartakiste de la seule Victoire qu’il pouvait espérer remporter, ou bien elle

détrônera en un instant un Athlète que ses Victoires auraient pu rendre

impudent. Ce n’est pas tellement que les Officiels soient opposés à

l’impudence ; au contraire, ils l’encouragent souvent, ils s’en amusent. Ils

aiment que leurs Vainqueurs soient les Dieux du Stade, mais il ne leur déplaît

pas non plus, précipitant d’un coup dans l’Enfer des innommables ceux qui

croyaient, un instant plus tôt, qu’ils en étaient sortis à jamais, de rappeler à

tous que le Sport est une école de modestie.

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