W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre IV
IV
Je ne sais où se sont brisés les fils qui me rattachent à mon
enfance. Comme tout le monde, ou presque, j’ai eu un père et une
mère, un pot, un litcage, un hochet, et plus tard une bicyclette que,
paraît-il, je n’enfourchais jamais sans pousser des hurlements de
terreur à la seule idée qu’on allait vouloir relever ou même enlever les
deux petites roues adjacentes qui m’assuraient ma stabilité. Comme
tout le monde, j’ai tout oublié de mes premières années d’existence.
Mon enfance fait partie de ces choses dont je sais que je ne sais
pas grand-chose. Elle est derrière moi, pourtant, elle est le sol sur
lequel j’ai grandi, elle m’a appartenu, quelle que soit ma ténacité à
affirmer qu’elle ne m’appartient plus. J’ai longtemps cherché à
détourner ou à masquer ces évidences, m’enfermant dans le statut
inoffensif de l’orphelin, de l’inengendré, du fils de personne. Mais
l’enfance n’est ni nostalgie, ni terreur, ni paradis perdu, ni Toison
d’Or, mais peut-être horizon, point de départ, coordonnées à partir
desquelles les axes de ma vie pourront trouver leur sens. Même si je
n’ai pour étayer mes souvenirs improbables que le secours de photos
jaunies, de témoignages rares et de documents dérisoires, je n’ai pas
d’autre choix que d’évoquer ce que trop longtemps j’ai nommé
l’irrévocable ; ce qui fut, ce qui s’arrêta, ce qui fut clôturé : ce qui fut, sans doute, pour aujourd’hui ne plus être, mais ce qui fut aussi pour
que je sois encore.
*
Mes deux premiers souvenirs ne sont pas entièrement
invraisemblables, même s’il est évident que les nombreuses variantes
et pseudo-précisions que j’ai introduites dans les relations — parlées
ou écrites — que j’en ai faites les ont profondément altérés, sinon
complètement dénaturés.
Le premier souvenir aurait pour cadre l’arrière-boutique de ma
grand-mère. J’ai trois ans. Je suis assis au centre de la pièce, au milieu
des journaux yiddish éparpillés. Le cercle de la famille m’entoure
complètement : cette sensation d’encerclement ne s’accompagne
pour moi d’aucun sentiment d’écrasement ou de menace ; au
contraire, elle est protection chaleureuse, amour : toute la famille, la
totalité, l’intégralité de la famille est là, réunie autour de l’enfant qui
vient de naître (n’ai-je pourtant pas dit il y a un instant que j’avais
trois ans ?), comme un rempart infranchissable.
Tout le monde s’extasie devant le fait que j’ai désigné une lettre
hébraïque en l’identifiant : le signe aurait eu la forme d’un carré
ouvert à son angle inférieur gauche, quelque chose comme
et son nom aurait été gammeth, ou gammel 1. La scène tout entière,
par son thème, sa douceur, sa lumière, ressemble pour moi à un
tableau, peut-être de Rembrandt ou peut-être inventé, qui se
nommerait « Jésus en face des Docteurs » 2.
Le second souvenir est plus bref ; il ressemble davantage à un
rêve ; il me semble encore plus évidemment fabulé que le premier ; il
en existe plusieurs variantes qui, en se superposant, tendent à le
rendre de plus en plus illusoire. Son énoncé le plus simple serait :
mon père rentre de son travail ; il me donne une clé. Dans une
variante, la clé est en or ; dans une autre, ce n’est pas une clé d’or,
mais une pièce d’or ; dans une autre encore, je suis sur le pot quand
mon père rentre de son travail ; dans une autre enfin, mon père me
donne une pièce, j’avale la pièce, on s’affole, on la retrouve le
lendemain dans mes selles.
1. C’est ce surcroît de précision qui suffit à ruiner le souvenir ou en tout cas le
charge d’une lettre qu’il n’avait pas. Il existe en effet une lettre nommée « Gimmel »
dont je me plais à croire qu’elle pourrait être l’initiale de mon prénom ; elle ne
ressemble absolument pas au signe que j’ai tracé et qui pourrait, à la rigueur, passer
pour un « mem » ou « M ». Esther, ma tante, m’a raconté récemment qu’en 1939
— j’avais alors trois ans — ma tante Fanny, la jeune sœur de ma mère, m’amenait parfois
de Belleville jusqu’à chez elle. Esther habitait alors rue des Eaux, tout près de l’avenue
de Versailles. Nous allions jouer au bord de la Seine, tout près des grands tas de sable ;
un de mes jeux consistait à déchiffrer, avec Fanny, des lettres dans des journaux, non pas
yiddish, mais français.
2. Dans ce souvenir ou pseudo-souvenir, Jésus est un nouveau-né entouré de
vieillards bienveillants. Tous les tableaux intitulés « Jésus au milieu des Docteurs » le
représentent adulte. Le tableau auquel je me réfère, s’il existe, est beaucoup plus
vraisemblablement une « Présentation au Temple ».
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