W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 6 sur 41

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W ou Le souvenir d'enfance

Chapitre IV

IV

 

Je ne sais où se sont brisés les fils qui me rattachent à mon

enfance. Comme tout le monde, ou presque, j’ai eu un père et une

mère, un pot, un litcage, un hochet, et plus tard une bicyclette que,

paraît-il, je n’enfourchais jamais sans pousser des hurlements de

terreur à la seule idée qu’on allait vouloir relever ou même enlever les

deux petites roues adjacentes qui m’assuraient ma stabilité. Comme

tout le monde, j’ai tout oublié de mes premières années d’existence.

 

Mon enfance fait partie de ces choses dont je sais que je ne sais

pas grand-chose. Elle est derrière moi, pourtant, elle est le sol sur

lequel j’ai grandi, elle m’a appartenu, quelle que soit ma ténacité à

affirmer qu’elle ne m’appartient plus. J’ai longtemps cherché à

détourner ou à masquer ces évidences, m’enfermant dans le statut

inoffensif de l’orphelin, de l’inengendré, du fils de personne. Mais

l’enfance n’est ni nostalgie, ni terreur, ni paradis perdu, ni Toison

d’Or, mais peut-être horizon, point de départ, coordonnées à partir

desquelles les axes de ma vie pourront trouver leur sens. Même si je

n’ai pour étayer mes souvenirs improbables que le secours de photos

jaunies, de témoignages rares et de documents dérisoires, je n’ai pas

d’autre choix que d’évoquer ce que trop longtemps j’ai nommé

l’irrévocable ; ce qui fut, ce qui s’arrêta, ce qui fut clôturé : ce qui fut, sans doute, pour aujourd’hui ne plus être, mais ce qui fut aussi pour

que je sois encore.

 

*

 

Mes deux premiers souvenirs ne sont pas entièrement

invraisemblables, même s’il est évident que les nombreuses variantes

et pseudo-précisions que j’ai introduites dans les relations — parlées

ou écrites — que j’en ai faites les ont profondément altérés, sinon

complètement dénaturés.

 

Le premier souvenir aurait pour cadre l’arrière-boutique de ma

grand-mère. J’ai trois ans. Je suis assis au centre de la pièce, au milieu

des journaux yiddish éparpillés. Le cercle de la famille m’entoure

complètement : cette sensation d’encerclement ne s’accompagne

pour moi d’aucun sentiment d’écrasement ou de menace ; au

contraire, elle est protection chaleureuse, amour : toute la famille, la

totalité, l’intégralité de la famille est là, réunie autour de l’enfant qui

vient de naître (n’ai-je pourtant pas dit il y a un instant que j’avais

trois ans ?), comme un rempart infranchissable.

Tout le monde s’extasie devant le fait que j’ai désigné une lettre

hébraïque en l’identifiant : le signe aurait eu la forme d’un carré

ouvert à son angle inférieur gauche, quelque chose comme

 

et son nom aurait été gammeth, ou gammel 1. La scène tout entière,

par son thème, sa douceur, sa lumière, ressemble pour moi à un

tableau, peut-être de Rembrandt ou peut-être inventé, qui se

nommerait « Jésus en face des Docteurs » 2.

Le second souvenir est plus bref ; il ressemble davantage à un

rêve ; il me semble encore plus évidemment fabulé que le premier ; il

en existe plusieurs variantes qui, en se superposant, tendent à le

rendre de plus en plus illusoire. Son énoncé le plus simple serait :

mon père rentre de son travail ; il me donne une clé. Dans une

variante, la clé est en or ; dans une autre, ce n’est pas une clé d’or,

mais une pièce d’or ; dans une autre encore, je suis sur le pot quand

mon père rentre de son travail ; dans une autre enfin, mon père me

donne une pièce, j’avale la pièce, on s’affole, on la retrouve le

lendemain dans mes selles.

 

1. C’est ce surcroît de précision qui suffit à ruiner le souvenir ou en tout cas le

charge d’une lettre qu’il n’avait pas. Il existe en effet une lettre nommée « Gimmel »

dont je me plais à croire qu’elle pourrait être l’initiale de mon prénom ; elle ne

ressemble absolument pas au signe que j’ai tracé et qui pourrait, à la rigueur, passer

pour un « mem » ou « M ». Esther, ma tante, m’a raconté récemment qu’en 1939

— j’avais alors trois ans — ma tante Fanny, la jeune sœur de ma mère, m’amenait parfois

de Belleville jusqu’à chez elle. Esther habitait alors rue des Eaux, tout près de l’avenue

de Versailles. Nous allions jouer au bord de la Seine, tout près des grands tas de sable ;

un de mes jeux consistait à déchiffrer, avec Fanny, des lettres dans des journaux, non pas

yiddish, mais français.

 

2. Dans ce souvenir ou pseudo-souvenir, Jésus est un nouveau-né entouré de

vieillards bienveillants. Tous les tableaux intitulés « Jésus au milieu des Docteurs » le

représentent adulte. Le tableau auquel je me réfère, s’il existe, est beaucoup plus

vraisemblablement une « Présentation au Temple ».

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