W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 20 sur 41

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W ou Le souvenir d'enfance

Chapitre XVIII

XVIII

 

Il est clair que l’organisation de base de la vie sportive sur W (l’existence

des villages, la composition des équipes, les modalités de sélection, pour ne

donner de cette organisation que des exemples élémentaires) a pour finalité

unique d’exacerber la compétition, ou, si l’on préfère, d’exalter la victoire. On

peut dire, de ce point de vue, qu’il n’existe pas de société humaine susceptible

de rivaliser avec W. Le struggle for life est ici la loi ; encore la lutte n’est-elle

rien, ce n’est pas l’amour du Sport pour le Sport, de l’exploit pour l’exploit, qui

anime les hommes W, mais la soif de la victoire, de la victoire à tout prix. Le

public des stades ne pardonne jamais à un Athlète d’avoir perdu, mais il ne

ménage pas ses applaudissements aux vainqueurs. Gloire aux vainqueurs !

Malheur aux vaincus ! Pour le sportif professionnel qu’est le citoyen d’un

village, la victoire est la seule issue possible, la seule chance. La victoire à tous

les niveaux : dans sa propre équipe, dans les rencontres avec les autres

villages, dans les Jeux, enfin et surtout.

Comme toutes les autres valeurs morales de la société W, cette exaltation

du triomphe a trouvé dans la vie quotidienne son expression concrète : des

cérémonies grandioses sont données en l’honneur des Athlètes victorieux. Il est

vrai que de tout temps les vainqueurs ont été célébrés, qu’ils sont montés sur le

podium, qu’on a joué pour eux l’hymne de leur nation, qu’ils ont reçu des

médailles, des statues, des coupes, des diplômes, des couronnes, que leur ville

natale les a faits citoyens d’honneur, que leur gouvernement les a décorés. Mais ces célébrations et ces honneurs ne sont rien à côté de ceux que la Nation

W réserve à ceux qui ont mérité d’elle. Chaque soir, quelles qu’aient été les

compétitions disputées dans la journée, les trois premiers de chaque série, après

être montés sur le podium, après avoir été longuement applaudis par la foule,

qui leur a lancé des fleurs, des confetti, des mouchoirs, après avoir reçu des

mains des calligraphes officiels le diplôme armorié immortalisant leur exploit,

après avoir eu l’insigne privilège de hisser l’oriflamme de leur village au

sommet des mâts olympiques, les trois premiers de chaque série sont conduits,

précédés des porteurs de torches et des porteurs d’étendards, des lanceurs de

colombes et des fanfares, jusqu’aux grands salons du stade central où est

préparée pour eux une réception rituelle, pleine d’éclat et de munificence. Ils se

débarrassent de leurs survêtements, on les invite à choisir un costume

magnifique, un habit brodé, une cape de soie aux brandebourgs rutilants, un

uniforme chamarré constellé de décorations, un frac, un pourpoint au jabot et

aux parements de dentelles. Ils sont amenés devant les Officiels, qui lèvent

leur verre à leur santé en les congratulant. On les entraîne dans un

tourbillon de toasts et de libations. On leur offre un banquet qui se prolonge

souvent jusqu’à l’aube : les mets les plus exquis leur sont proposés, les vins les

plus capiteux, les charcuteries les plus fines, les douceurs les plus onctueuses,

les alcools les plus enivrants.

Les fêtes célébrées au moment des grands Jeux ont évidemment plus

d’ampleur et plus d’éclat que les fêtes données aux vainqueurs des

championnats de classement ou des championnats locaux. Mais cette

différence, pour marquée qu’elle soit, n’est pas essentielle à la compréhension

du système de valeurs en usage sur W. Ce qui, par contre, est beaucoup plus

significatif, et qui constitue même un des traits les plus originaux de la société

W, c’est, non pas que les vaincus soient exclus de ces fêtes — ce qui n’est que

justice — mais qu’ils soient purement et simplement privés de repas du soir. Il

va de soi, en effet, que si vainqueurs et vaincus recevaient tous deux de la

nourriture, le seul privilège des vainqueurs serait alors d’obtenir une nourriture de meilleure qualité, une nourriture de fête au lieu d’une

nourriture quotidienne. Les Organisateurs, non sans raison, se sont dit que

cela ne suffirait peut-être pas à donner aux athlètes la combativité nécessaire à

des compétitions de haut niveau. Pour qu’un Athlète gagne, il faut d’abord

qu’il veuille gagner. Sans doute le souci de sa gloire personnelle, le désir de se

faire un nom, sa fierté nationale constituent-ils des moteurs puissants. Mais,

à l’instant crucial, au moment où l’homme doit donner le meilleur de lui-

même, où il doit aller au-delà de ses forces et puiser dans un ultime

détachement l’énergie qui lui permettra d’arracher la victoire, il n’est pas

inutile que ce qui est alors en jeu relève d’un mécanisme presque élémentaire

de survie, d’un réflexe de défense devenu quasi instinctif : ce que l’Athlète

tient au bout de sa victoire, c’est beaucoup plus que le prestige, nécessairement

fugace, d’avoir été le plus fort, c’est, par la seule obtention de ce repas

supplémentaire, la garantie d’une meilleure condition physique, la certitude

d’un meilleur équilibre alimentaire et, par conséquent, d’une meilleure forme.

C’est ici que l’on pourra apprécier à quel point le système d’alimentation

W s’insère d’une manière subtile dans le système global de la société et en

devient même une des articulations essentielles. Il va de soi que l’absence de

repas du soir ne constitue pas, en elle-même, une privation vitale. Si tel était le

cas, il n’y aurait plus depuis longtemps de vie sportive, ni même de vie tout

court, sur W : un simple calcul montre en effet que, dans le meilleur des cas,

celui des championnats de classement, 264 Athlètes seulement, sur un total de

1320, ont une chance de dîner. Après des championnats locaux ou des

épreuves de sélection, il n’y en a plus que 132 et, à l’issue des Jeux, il n’en reste

que 66, c’est-à-dire, très exactement, un sur vingt. La grande majorité des

Athlètes serait donc sous-alimentée d’une manière chronique. Ils ne le sont

pas : leur régime comporte trois repas par jour, le premier le matin, très tôt,

avant le cross de mise en train, le second à midi, à la fin des séances

d’entraînement, le troisième à 16 heures, au cours de la mi-temps

traditionnelle qui sépare les éliminatoires des finales. Par contre, ces repas sont calculés de façon à ne pas satisfaire pleinement les besoins diététiques et

énergétiques des athlètes. Le sucre en est presque complètement absent, de

même que la vitamine B1, indispensable à l’assimilation des glucides. Les

Athlètes sont donc, d’une façon permanente, soumis à un régime de carence

qui, à plus ou moins long terme, risque de compromettre sérieusement leur

résistance à la fatigue musculaire. Le repas des vainqueurs, avec ses fruits

frais, ses vins doux, ses bananes séchées, ses dattes, ses confitures de fraises,

ses compotes, ses médailles de chocolat, constitue donc, de ce point de vue, une

véritable récupération glucidique indispensable à la bonne condition des

Athlètes.

L’inconvénient de cette méthode est évidemment qu’elle risque, en

favorisant les vainqueurs et en pénalisant sévèrement les vaincus dans un

domaine précisément lié aux conditions physiologiques de la compétition,

d’accentuer les différences entre les Athlètes et d’aboutir à une sorte de système

en circuit fermé : les vainqueurs du jour, récompensés le soir même par une

ration supplémentaire de sucre, ont toutes les chances d’être aussi les

vainqueurs du lendemain, et ainsi de suite, les uns étant de plus en plus

vigoureux, les autres de plus en plus faibles. Ceci ôterait évidemment tout

intérêt aux compétitions, les résultats en étant pour ainsi dire connus

d’avance. Pour pallier cet inconvénient, les organisateurs n’ont pris aucune

mesure particulière ; plutôt que d’interdire aux vainqueurs l’entrée des stades

au lendemain de leur victoire — mesure évidemment contraire à l’esprit même

de la vie W —, ils ont préféré, faisant encore une fois la preuve de leur

sagacité, de leur profonde connaissance du cœur humain, faire confiance à ce

qu’en riant ils appellent la nature. L’expérience leur a donné raison. Les

vainqueurs ne sont pas exclus des compétitions du lendemain. Mais, le plus

souvent, ils ont passé une nuit blanche et n’ont regagné leurs quartiers que

pour l’appel du matin. Affamés de sucre, ils se sont précipités sur les

nourritures, ils se sont empiffrés comme des goinfres. Grisés par leur victoire,

ils se sont laissés aller à répondre à tous les toasts qu’on portait en leur honneur, mélangeant les vins et les liqueurs jusqu’à rouler sous la table. On

comprend aisément pourquoi, dans ces conditions, il est rarissime qu’un

Athlète triomphe deux fois de suite. La sagesse voudrait que le vainqueur se

refrène, qu’il refuse ou, au moins, limite les libations, qu’il consomme avec

modération des aliments choisis. Mais les tentations sont si fortes pour les

lauréats fêtés qu’il faudrait une âme singulièrement trempée pour y résister.

Nul ne les y pousse, d’ailleurs, ni les Officiels — au contraire, ils les invitent

à tout instant à vider leurs verres —, ni les Directeurs sportifs, qui, soucieux

du bien-être de leur équipe, ont tout intérêt à ce qu’une permutation rapide des

vainqueurs assure le plus régulièrement possible au maximum d’Athlètes

l’indispensable appoint énergétique de ces repas du soir.

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