W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 3 sur 41

Pages du PDF

W ou Le souvenir d'enfance

Dédicace

pour E

OceanofPDF.com

PREMIÈRE PARTIE

 

Cette brume insensée où s’agitent des

ombres, comment pourrais-je

l’éclaircir ?

Raymond Queneau

 

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com

I

 

J’ai longtemps hésité avant d’entreprendre le récit de mon voyage à W. Je

m’y résous aujourd’hui, poussé par une nécessité impérieuse, persuadé que les

événements dont j’ai été le témoin doivent être révélés et mis en lumière. Je ne

me suis pas dissimulé les scrupules — j’allais dire, je ne sais pourquoi, les

prétextes — qui semblaient s’opposer à une publication. Longtemps j’ai voulu

garder le secret sur ce que j’avais vu ; il ne m’appartenait pas de divulguer

quoi que ce soit sur la mission que l’on m’avait confiée, d’abord parce que,

peut-être, cette mission ne fut pas accomplie — mais qui aurait pu la mener à

bien ? — ensuite parce que celui qui me la confia a, lui aussi, disparu.

 

Longtemps je demeurai indécis. Lentement j’oubliai les incertaines

péripéties de ce voyage. Mais mes rêves se peuplaient de ces villes fantômes, de

ces courses sanglantes dont je croyais encore entendre les mille clameurs, de ces

oriflammes déployées que le vent de la mer lacérait. L’incompréhension,

l’horreur et la fascination se confondaient dans ces souvenirs sans fond.

 

Longtemps j’ai cherché les traces de mon histoire, consulté des cartes et des

annuaires, des monceaux d’archives. Je n’ai rien trouvé et il me semblait

parfois que j’avais rêvé, qu’il n’y avait eu qu’un inoubliable cauchemar.

 

Il y a… ans, à Venise, dans une gargote de la Giudecca, j’ai vu entrer un

homme que j’ai cru reconnaître. Je me suis précipité sur lui, mais déjà balbutiant deux ou trois mots d’excuse. Il ne pouvait pas y avoir de survivant.

Ce que mes yeux avaient vu était réellement arrivé : les lianes avaient disjoint

les scellements, la forêt avait mangé les maisons ; le sable envahit les stades,

les cormorans s’abattirent par milliers et le silence, le silence glacial tout à

coup. Quoi qu’il arrive, quoi que je fasse, j’étais le seul dépositaire, la seule

mémoire vivante, le seul vestige de ce monde. Ceci, plus que toute autre

considération, m’a décidé à écrire.

 

Un lecteur attentif comprendra sans doute qu’il ressort de ce qui précède

que dans le témoignage que je m’apprête à faire, je fus témoin, et non acteur.

Je ne suis pas le héros de mon histoire. Je n’en suis pas non plus exactement le

chantre. Même si les événements que j’ai vus ont bouleversé le cours,

jusqu’alors insignifiant, de mon existence, même s’ils pèsent encore de tout

leur poids sur mon comportement, sur ma manière de voir, je voudrais, pour

les relater, adopter le ton froid et serein de l’ethnologue : j’ai visité ce monde

englouti et voici ce que j’y ai vu. Ce n’est pas la fureur bouillante d’Achab qui

m’habite, mais la blanche rêverie d’Ishmaël, la patience de Bartleby. C’est à

eux, encore une fois, après tant d’autres, que je demande d’être mes ombres

tutélaires.

 

Néanmoins, pour satisfaire à une règle quasi générale, et que, du reste, je

ne discute pas, je donnerai maintenant, le plus brièvement possible, quelques

indications sur mon existence et, plus précisément, sur les circonstances qui

décidèrent de mon voyage.

 

Je suis né le 25 juin 19…, vers quatre heures, à R., petit hameau de trois

feux, non loin de A. Mon père possédait une petite exploitation agricole. Il

mourut des suites d’une blessure, alors que j’allais avoir six ans. Il ne laissait

guère que des dettes et tout mon héritage tint en quelques effets, un peu de

linge, trois ou quatre pièces de vaisselle. L’un des deux voisins de mon père s’offrit à m’adopter ; je grandis au milieu des siens, moitié comme un fils,

moitié comme un valet de ferme.

 

À seize ans, je quittai R. et j’allai à la ville ; j’y exerçai quelque temps

divers métiers mais, n’en trouvant pas qui me plaise, je finis par m’engager.

Habitué à obéir et doté d’une résistance physique peu commune, j’aurais pu

faire un bon soldat, mais je me rendis bientôt compte que je ne m’adapterais

jamais vraiment à la vie militaire. Au bout d’un an passé en France, au

Centre d’Instruction de T., je fus envoyé en opérations ; j’y restai plus de

quinze mois. À V., au cours d’une permission, je désertai. Pris en charge par

une organisation d’objecteurs, je parvins à gagner l’Allemagne, où,

longtemps, je fus sans travail. Je m’installai pour finir à H., tout près de la

frontière luxembourgeoise. J’avais trouvé une place de graisseur dans le plus

grand garage de la ville. Je logeais dans une petite pension de famille et je

passais la plupart de mes soirées dans une brasserie à regarder la télévision

ou, parfois, à jouer au jacquet avec l’un ou l’autre de mes camarades de

travail.

OceanofPDF.com