W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 33 sur 41

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W ou Le souvenir d'enfance

Chapitre XXXI

XXXI

 

C’est de cette époque que datent les premières lectures dont je

me souvienne. Couché à plat ventre sur mon lit, je dévorais les livres

que mon cousin Henri me donnait à lire.

 

L’un de ces livres était un roman-feuilleton. Je crois qu’il

s’appelait Le Tour du monde d’un petit Parisien (ce titre existe, mais il y

en a beaucoup d’autres très proches : Le Tour de France d’un petit

Parisien, Le Tour du monde d’un enfant de quinze ans, Le Tour de France de

deux enfants, etc.). Ce n’était pas l’un de ces grands livres rouges

comme les Jules Verne de la collection Hetzel, mais un gros volume

broché réunissant de nombreux fascicules dont chacun avait une

couverture illustrée. L’une de ces couvertures représentait un enfant

d’une quinzaine d’années avançant sur un sentier très étroit creusé à

mi-hauteur d’une haute falaise surplombant un précipice sans fond.

Cette image classique du roman d’aventures (et des westerns) m’est

restée à ce point familière que j’ai toujours cru en avoir vu de quasi

équivalentes dans des livres lus beaucoup plus tard — comme Le

Château des Carpathes ou Mathias Sandorf — où, récemment encore, je

les ai vainement cherchées.

Le deuxième livre était Michaël, chien de cirque, dont un épisode au

moins s’est gravé dans ma mémoire, celui de cet athlète que quatre

chevaux vont tenter d’écarteler ; mais en fait, ce n’est pas sur ses

membres que les chevaux tirent, mais sur quatre câbles d’acier

disposés en x qui sont dissimulés sous les vêtements de l’athlète : il

sourit sous cette prétendue torture, mais le directeur de cirque exige

de lui qu’il montre les signes de la plus atroce souffrance.

 

Le troisième livre était Vingt ans après, dont mon souvenir exagère

à l’excès l’impression qu’il me fit, peut-être parce que c’est le seul de

ces trois livres que j’ai relu depuis et qu’il m’arrive encore

aujourd’hui de relire : il me semble que je connaissais ce livre par

cœur et que j’en avais assimilé tellement de détails que le relire

consistait seulement à vérifier qu’ils étaient bien à leur place : les

coins de vermeil de la table de Mazarin, la lettre de Porthos restée

depuis quinze ans dans la poche d’un vieux justaucorps de

d’Artagnan, la tétragone d’Aramis en son couvent, la trousse à outils

de Grimaud grâce à laquelle on découvre que les tonneaux ne sont

pas pleins de bière mais de poudre, le papier d’arménie que

d’Artagnan fait brûler dans l’oreille de son cheval, la manière dont

Porthos, qui a encore un bon poignet (gros, je crois bien, comme une

côtelette de mouton), transforme des pincettes de cheminée en tire-

bouchon, le livre d’images que regarde le jeune Louis XIV lorsque

d’Artagnan vient le chercher pour lui faire quitter. Paris, Planchet

réfugié chez la logeuse de d’Artagnan et parlant flamand pour faire

croire qu’il est son frère, le paysan charriant du bois et indiquant à

d’Artagnan, dans un français impeccable, la direction du château de

La Fère, l’inflexible haine de Mordaunt demandant à Cromwell le

droit de remplacer le bourreau enlevé par les Mousquetaires, et cent

autres épisodes, pans entiers de l’histoire ou simples tournures de

phrase dont il me semble, non seulement que je les ai toujours connus, mais plus encore, à la limite, qu’ils m’ont presque servi

d’histoire : source d’une mémoire inépuisable, d’un ressassement,

d’une certitude : les mots étaient à leur place, les livres racontaient

des histoires ; on pouvait suivre on pouvait relire, et, relisant,

retrouver, magnifiée par la certitude qu’on avait de les retrouver,

l’impression qu’on avait d’abord éprouvée : ce plaisir ne s’est jamais

tari : je lis peu, mais je relis sans cesse, Flaubert et Jules Verne, Roussel

et Kafka, Leiris et Queneau ; je relis les livres que j’aime et j’aime les

livres que je relis, et chaque fois avec la même jouissance, que je relise

vingt pages, trois chapitres ou le livre entier : celle d’une complicité,

d’une connivence, ou plus encore, au-delà, celle d’une parenté enfin

retrouvée.

 

Il y avait pourtant quelque chose de frappant dans ces trois

premiers livres, c’est précisément qu’ils étaient incomplets, qu’ils en

impliquaient d’autres, absents, et introuvables : les aventures du Petit

Parisien n’étaient pas terminées (il devait manquer un second

volume), Michaël, le chien de cirque avait un frère, nommé Jerry, héros

d’aventures insulaires dont j’ignorais tout, et mon cousin Henri ne

possédait ni Les Trois mousquetaires ni Le Vicomte de Bragelonne, qui me

faisaient l’effet d’être des raretés bibliographiques, des livres sans

prix, dont on pouvait seulement espérer qu’un jour je pourrais les

consulter (pour Les Trois mousquetaires, cette croyance fut assez vite

démentie, mais elle persista pendant plusieurs années pour Le Vicomte

de Bragelonne : je me rappelle que, pour le lire, je l’empruntai à une

bibliothèque municipale et que je fus presque surpris lorsque je vis en

librairie les premières éditions de poche, chez Marabout d’abord,

puis au Livre de Poche).

Henri avait lu Les Trois mousquetaires et Le Vicomte de Bragelonne et

aussi, je crois, La Dame de Montsoreau ; il se souvenait assez mal des

Trois mousquetaires (mais tout de même assez, je pense, pour m’expliquer ce qui était indispensable à une bonne compréhension

de Vingt ans après, par exemple qui étaient Rochefort, ou Bonacieux

(« cette canaille de Bonacieux ») ou cette Lady de Winter que

Mordaunt s’acharne tant à venger), mais il était encore très marqué

par sa lecture du Vicomte de Bragelonne. c’est ainsi que j’appris

comment devaient mourir (à l’exception d’Aramis, qui devient

évêque) ces personnages dont je ne connaissais ni les premières ni les

dernières aventures : Porthos écrasé par un rocher qu’il ne parvient

plus à soulever, Athos dans son lit au moment même où tombe en

Algérie son fils Raoul, d’Artagnan emporté par un boulet au siège de

Maestricht alors qu’il vient d’être nommé maréchal.

C’est la mort ae a’Artagnan qui me transportait le plus, au sens

strict du terme d’ailleurs, puisque Henri me la racontait en en

mimant avec mon concours les principales péripéties tout en me

véhiculant dans une petite charrette à bras, au cours de grandes

balades que nous faisions autour de Villard chez les paysans des

environs pour nous approvisionner en œufs, en lait et en beurre (je

me souviens des formes de bois qui servaient à faire les mottes de

beurre et de la netteté des empreintes — petite vache, fleur ou

rosace — qu’elles laissaient sur le beurre encore tout couvert de

gouttelettes blanchâtres).

 

*

 

À force d’insistance, j’avais fini par obtenir d’Henri qu’il

m’apprenne à jouer à la bataille navale mouvante. Un jour où il

voulait me faire particulièrement plaisir, il se lança dans la confec tion

de deux grands damiers et de vignettes de navires qui devaient nous

permettre de nous livrer à des combats sérieux. Il était presque venu à

bout de ce travail méticuleux, accompli avec un soin qui ressemblait

pour moi à de la ferveur, sans doute parce qu’il répondait à la ferveur de mon attente, lorsque, un matin où j’avais dû me montrer

spécialement exaspérant, il entra dans une colère aussi inexplicable

que violente qui le fit déchirer et piétiner les si précieux damiers. À

plusieurs reprises, dans les années qui suivirent, je racontai à Henri

cet incident, chaque fois lui rappelant à quel point cela m’avait paru

impossible, illogique, presque irréel, chaque fois me souvenant de

cette impression d’incrédulité ressentie en face de ces damiers

devenus déchirures. Chaque fois, Henri s’étonnait que cette colère

d’adolescent m’eût tellement frappé : mais, me semble-t-il, ce que je

déduisis de ce geste incroyable, ce ne fut pas qu’Henri n’était qu’un

enfant, ce fut plutôt, plus sourdement, qu’il n’était pas, qu’il n’était

plus l’être infaillible, le modèle, le détenteur du savoir, le

dispensateur de certitude que je ne voulais pas qu’il cesse, lui, au

moins, d’être pour moi.

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