W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre V
V
Il était six heures juste lorsque je passai la porte-tambour de l’Hôtel
Berghof. Le grand hall était à peu près désert ; négligemment appuyés contre
un pilier, trois jeunes grooms vêtus de gilets rouges à boutons dorés
bavardaient à voix basse, les bras croisés. Le portier, reconnaissable à sa vaste
houppelande vert bouteille et à son chapeau de cocher à plumet, traversait le
hall en diagonale, portant deux grosses valises et précédant une cliente qui
tenait un petit chien entre ses bras.
Le bar était au fond du hall, à peine séparé de lui par une cloison à
claire-voie garnie de hautes plantes vertes. À ma grande surprise, il n’y avait
aucun consommateur ; la fumée des cigares ne flottait pas en l’air, rendant
l’atmosphère presque opaque, un peu étouffante ; là où j’attendais un désordre
feutré, le bruit de vingt conversations sur un fond de musique fade, il n’y
avait que des tables nettes, des napperons bien en place, des cendriers de
cuivre étincelants. L’air conditionné rendait l’endroit presque frais. Assis
derrière un comptoir de bois sombre et d’acier, un barman à la veste un peu
fripée lisait la Frankfurter Zeitung.
J’allai m’asseoir dans le fond de la salle. Levant un instant les yeux de son
journal, le barman me regarda d’un air interrogateur ; je lui commandai une
bière. Il me l’apporta, traînant des pieds ; je m’aperçus que c’était un très vieil
homme, sa main considérablement ridée tremblait un peu.
— Il n’y a pas grand monde, dis-je, moitié pour dire quelque chose, moitié
parce que cela me semblait tout de même étonnant. Il hocha la tête, sans
répondre, puis soudain il me demanda :
— Voulez-vous des bretzels ?
— Pardon ? fis-je sans comprendre.
— Des bretzels. Des bretzels pour manger en buvant votre bière.
— Non, merci. Je ne mange jamais de bretzels. Donnez-moi plutôt un
journal.
Il tourna les talons, mais sans doute m’étais-je mal exprimé ou n’avait-il
pas fait attention à ce que je lui avais demandé, car, au lieu de se diriger vers
les porte-journaux accrochés au mur, il retourna à son comptoir, posa son
plateau, et sortit par une petite porte qui devait donner sur l’office.
Je regardai ma montre. Elle ne marquait que six heures cinq. Je me levai,
j’allai chercher un journal. C’était un supplément économique hebdomadaire
d’un quotidien luxembourgeois, le Luxemburger Wort, qui datait de plus de
deux mois. Je le parcourus pendant une bonne dizaine de minutes, buvant ma
bière, absolument seul dans le bar.
On ne pouvait pas dire qu’Otto Apfelstahl était en retard ; on ne pouvait
pas dire non plus qu’il était à l’heure. Tout ce que l’on pouvait dire, tout ce
que l’on pouvait se dire, tout ce que je pouvais me dire, c’est que, dans
n’importe quel rendez-vous, il faut toujours prévoir un quart d’heure de
battement. Je n’aurais pas dû avoir besoin de me rassurer, je n’avais aucune
raison d’être inquiet, néanmoins l’absence d’Otto Apfelstahl me mettait mal à
l’aise. Il était plus de six heures, j’étais au bar, je l’attendais, alors qu’il aurait
dû être lui au bar, en train de m’attendre moi.
Vers six heures vingt — j’avais abandonné le journal et depuis longtemps
fini ma bière — je me décidai à partir. Peut-être y avait-il un message d’Otto
Apfelstahl pour moi au bureau de l’hôtel, peut-être m’attendait-il dans l’un des
salons de lecture, ou dans le hall, ou dans sa chambre, peut-être s’excusait-il et
me proposait-il de remettre cet entretien à plus tard ? Tout à coup, il se fit comme un grand remue-ménage dans le hall : cinq à six personnes firent
irruption dans le bar, s’attablèrent bruyamment. Presque au même instant,
deux barmen surgirent de derrière le comptoir. Ils étaient jeunes et je ne pus
m’empêcher de remarquer qu’à eux deux ils devaient tout juste atteindre l’âge
de celui qui m’avait servi.
C’est au moment où j’appelai l’un des garçons pour lui régler ma
consommation — mais il semblait trop occupé à prendre les commandes des
clients récemment attablés pour faire attention à moi — qu’apparut Otto
Apfelstahl : un homme qui, à peine entré dans un endroit public, s’arrête, et
regarde tout autour de lui avec un soin particulier, avec un sentiment
d’attention curieuse, et reprend sa marche dès que son regard a rencontré le
vôtre, ne peut être que votre interlocuteur.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt petit, très maigre,
avec un visage en lame de couteau, des cheveux très courts, déjà grisonnants,
taillés en brosse. Il portait un costume croisé gris sombre. Si tant est qu’un
homme puisse porter sa profession sur sa figure, il ne donnait pas l’impression
d’être médecin, mais plutôt homme d’affaires, fondé de pouvoir d’une grande
banque, ou avocat.
Il s’arrêta à quelques centimètres de moi.
— Vous êtes Gaspard Winckler ? me demanda-t-il, mais en fait la phrase
était à peine interrogative, c’était plutôt une constatation.
— Euh… Oui… répondis-je stupidement, et en même temps je me levai,
mais il me retint d’un geste :
— Non, non, restez assis, asseyons-nous, nous serons beaucoup mieux
pour bavarder.
Il s’assit. Il considéra un instant mon verre vide.
« Vous aimez la bière, à ce que je vois. »
— Cela m’arrive, dis-je sans trop savoir que répondre.
— Je préfère le thé.
Il se tourna légèrement vers le comptoir, levant à demi deux doigts. Le
garçon survint aussitôt.
— Un thé pour moi. Voulez-vous une autre bière ? me demanda-t-il.
J’acquiesçai.
— Et une bière pour monsieur.
J’étais de plus en plus mal à l’aise. Devais-je lui demander s’il s’appelait
Otto Apfelstahl ? Devais-je lui demander, tout à trac, à brûle-pourpoint, ce
qu’il me voulait ? Je sortis mon paquet de cigarettes et lui en offris une, mais il
la refusa.
— Je ne fume que le cigare, et encore, seulement après mon repas du soir.
— Êtes-vous médecin ?
Ma question — contrairement à ce que j’avais naïvement pensé — ne
parut pas le surprendre. C’est à peine s’il sourit.
— En quoi le fait que je ne fume le cigare qu’après mon repas du soir vous
conduit-il à penser que je puisse être médecin ?
— Parce que c’est une des questions que je me pose à votre sujet depuis que
j’ai reçu votre lettre.
— Vous en posez-vous beaucoup d’autres ?
— Quelques autres, oui.
— Lesquelles ?
— Eh bien, par exemple, que me voulez-vous ?
— Voilà en effet une question qui s’impose. Désirez-vous que j’y réponde
tout de suite ?
— Je vous en serais très reconnaissant.
— Puis-je auparavant vous poser une question ?
— Je vous en prie.
— Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il était advenu de l’individu qui
vous a donné votre nom ?
— Pardon ? fis-je sans comprendre.
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