W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre XXV
XXV
Plusieurs fois, comme en cette nuit de Noël, j’ai été seul, ou du
moins le seul enfant, dans le collège. Je l’explorais en tous sens. Une
fois, au cours d’un après-midi d’été, j’ouvris une porte qui conduisait
au grenier : c’était un long corridor en soupente, recevant le jour par
de minces lucarnes et rempli de valises et de malles. Dans une de ces
malles, peut-être à côté de ces décors d’arbre de Noël dont j’ai déjà
parlé, je découvris des rouleaux de pellicule, des films, sans doute
éducatifs, ou destinés au catéchisme, que je déroulai pour les
regarder par transparence. La plupart étaient sans intérêt pour moi et
je les remis en place le plus soigneusement possible. L’un d’eux
montrait le désert, avec des palmiers, des oasis, des chameaux ; celui-
là, j’en gardai un grand morceau, que je ne me lassai pas de regarder.
À la rentrée, j’inventai un assez curieux stratagème : j’annonçai à
tous mes camarades que, dès l’année prochaine, j’allais aller en
Palestine et je montrais le morceau de film comme s’il avait été la
preuve que je ne mentais pas ; cette opération n’était pas purement
désintéressée ; elle visait à me faire obtenir des portions des goûters
que mes camarades mangeaient à quatre heures : une fois établi le
fait que j’allais aller en Palestine, je promettais à tel ou tel de mes
camarades de lui envoyer un kilo, ou dix kilos, ou cent kilos, ou une
caisse, d’oranges, ce fruit magique dont nous n’avions qu’une connaissance livresque : s’il me donnait la moitié de son goûter, il
recevrait dès l’année suivante toute une cargaison d’oranges et,
comme garantie pour ce marché à terme, je lui céderais dès à présent
un petit bout de mon morceau de film. Un seul enfant se laissa
convaincre : il me donna la moitié de son goûter et tout de suite après
courut me dénoncer à la directrice. J’avais volé et j’avais menti. Je fus
sévèrement puni, mais je ne me rappelle plus en quoi consista la
punition.
Ce souvenir brumeux pose des questions fumeuses que je n’ai
jamais réussi à élucider. Comment se fait-il que, pendant cette
période, qui correspondait peut-être aux grandes vacances, et lors de
la nuit de Noël, j’aie pu être le seul enfant dans un collège qui était
alors pratiquement plein, non d’enfants maladifs, comme c’était sa
vocation première, mais d’enfants réfugiés ? Où donc allaient-ils en
vacances et qui leur donnait ces goûters de quatre heures dont j’étais,
inexplicablement, le seul à être privé ? Et surtout, comment pouvais-je
savoir que je devais aller en Palestine ? C’était un projet réel que ma
tante Esther et ma grand-mère avaient formé, persuadées sans doute
que ma mère ne reviendrait jamais. Ma grand-mère tenait beaucoup à
ce que « l’enfant » (c’est ainsi, comme je l’ai appris beaucoup plus
tard, qu’Esther et elle m’appelaient) vienne avec elle en Palestine, à
Haïfa, chez son fils Léon. Mais Léon et sa femme (qui s’appelait
également Esther) avaient déjà trois enfants et ils hésitèrent tellement
à en adopter un quatrième que ma grand-mère, Rose, finit par partir
seule, bien après la fin de la guerre, en 1946.
En 1943-1944, ma grand-mère avait un logement à Villard. Un peu
plus tard, elle alla vivre dans un home d’enfants à Lans et m’y
emmena. Je ne me souviens pas de l’avoir vue une seule fois pendant
toute la durée de mon séjour au collège Turenne (cela ne veut pas
dire qu’elle n’est pas venue ; cela veut dire que je ne m’en souviens pas). L’explication la plus logique serait que j’aie déplacé d’un an ou
de six mois toute cette scène, qui aurait eu lieu à Lans. Mais le décor
et les détails de ce souvenir, ce grenier, cette cour où s’opérèrent mes
désastreuses transactions, cette catastrophe matérialisée par
l’irruption de cette directrice, sont pour moi spécifiques du collège et
s’opposent formellement à la petite pension de Lans, où prend place
un autre souvenir, aussi fort, aussi pénible, sinon plus, mais
fondamentalement différent.
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