W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 27 sur 41

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W ou Le souvenir d'enfance

Chapitre XXV

XXV

 

Plusieurs fois, comme en cette nuit de Noël, j’ai été seul, ou du

moins le seul enfant, dans le collège. Je l’explorais en tous sens. Une

fois, au cours d’un après-midi d’été, j’ouvris une porte qui conduisait

au grenier : c’était un long corridor en soupente, recevant le jour par

de minces lucarnes et rempli de valises et de malles. Dans une de ces

malles, peut-être à côté de ces décors d’arbre de Noël dont j’ai déjà

parlé, je découvris des rouleaux de pellicule, des films, sans doute

éducatifs, ou destinés au catéchisme, que je déroulai pour les

regarder par transparence. La plupart étaient sans intérêt pour moi et

je les remis en place le plus soigneusement possible. L’un d’eux

montrait le désert, avec des palmiers, des oasis, des chameaux ; celui-

là, j’en gardai un grand morceau, que je ne me lassai pas de regarder.

À la rentrée, j’inventai un assez curieux stratagème : j’annonçai à

tous mes camarades que, dès l’année prochaine, j’allais aller en

Palestine et je montrais le morceau de film comme s’il avait été la

preuve que je ne mentais pas ; cette opération n’était pas purement

désintéressée ; elle visait à me faire obtenir des portions des goûters

que mes camarades mangeaient à quatre heures : une fois établi le

fait que j’allais aller en Palestine, je promettais à tel ou tel de mes

camarades de lui envoyer un kilo, ou dix kilos, ou cent kilos, ou une

caisse, d’oranges, ce fruit magique dont nous n’avions qu’une connaissance livresque : s’il me donnait la moitié de son goûter, il

recevrait dès l’année suivante toute une cargaison d’oranges et,

comme garantie pour ce marché à terme, je lui céderais dès à présent

un petit bout de mon morceau de film. Un seul enfant se laissa

convaincre : il me donna la moitié de son goûter et tout de suite après

courut me dénoncer à la directrice. J’avais volé et j’avais menti. Je fus

sévèrement puni, mais je ne me rappelle plus en quoi consista la

punition.

 

Ce souvenir brumeux pose des questions fumeuses que je n’ai

jamais réussi à élucider. Comment se fait-il que, pendant cette

période, qui correspondait peut-être aux grandes vacances, et lors de

la nuit de Noël, j’aie pu être le seul enfant dans un collège qui était

alors pratiquement plein, non d’enfants maladifs, comme c’était sa

vocation première, mais d’enfants réfugiés ? Où donc allaient-ils en

vacances et qui leur donnait ces goûters de quatre heures dont j’étais,

inexplicablement, le seul à être privé ? Et surtout, comment pouvais-je

savoir que je devais aller en Palestine ? C’était un projet réel que ma

tante Esther et ma grand-mère avaient formé, persuadées sans doute

que ma mère ne reviendrait jamais. Ma grand-mère tenait beaucoup à

ce que « l’enfant » (c’est ainsi, comme je l’ai appris beaucoup plus

tard, qu’Esther et elle m’appelaient) vienne avec elle en Palestine, à

Haïfa, chez son fils Léon. Mais Léon et sa femme (qui s’appelait

également Esther) avaient déjà trois enfants et ils hésitèrent tellement

à en adopter un quatrième que ma grand-mère, Rose, finit par partir

seule, bien après la fin de la guerre, en 1946.

En 1943-1944, ma grand-mère avait un logement à Villard. Un peu

plus tard, elle alla vivre dans un home d’enfants à Lans et m’y

emmena. Je ne me souviens pas de l’avoir vue une seule fois pendant

toute la durée de mon séjour au collège Turenne (cela ne veut pas

dire qu’elle n’est pas venue ; cela veut dire que je ne m’en souviens pas). L’explication la plus logique serait que j’aie déplacé d’un an ou

de six mois toute cette scène, qui aurait eu lieu à Lans. Mais le décor

et les détails de ce souvenir, ce grenier, cette cour où s’opérèrent mes

désastreuses transactions, cette catastrophe matérialisée par

l’irruption de cette directrice, sont pour moi spécifiques du collège et

s’opposent formellement à la petite pension de Lans, où prend place

un autre souvenir, aussi fort, aussi pénible, sinon plus, mais

fondamentalement différent.

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