W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 12 sur 41

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W ou Le souvenir d'enfance

Chapitre X

X

 

La rue Vilin

 

Nous vivions à Paris, dans le 20 e arrondissement, rue Vilin ; c’est

une petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en

esquissant vaguement la forme d’un S, jusqu’à des escaliers abrupts

qui mènent à la rue du Transvaal et à la rue Olivier Metra (c’est de ce

carrefour, l’un des derniers points de vue d’où l’on puisse, au niveau

du sol, découvrir Paris tout entier, que j’ai tourné, en juillet 1973,

avec Bernard Queysanne, le plan final du film Un homme qui dort). La

rue Vilin est aujourd’hui aux trois quarts détruite. Plus de la moitié

des maisons ont été abattues, laissant place à des terrains vagues où

s’entassent des détritus, de vieilles cuisinières et des carcasses de

voitures ; la plupart des maisons encore debout n’offrent plus que des

façades aveugles. Il y a un an, la maison de mes parents, au

numéro 24, et celle de mes grands-parents maternels, où habitait

aussi ma tante Fanny, au numéro 1, étaient encore à peu près intactes.

On voyait même au numéro 24, donnant sur la rue, une porte de bois

condamnée au-dessus de laquelle l’inscription COIFFURE DAMES était

encore à peu près lisible. Il me semble qu’à l’époque de ma petite

enfance, la rue était pavée en bois. Peut-être même y avait-il, quelque

part, un gros tas de pavés de bois joliment cubiques dont nous faisions des fortins ou des automobiles comme les personnages de

L’Ile rose de Charles Vildrac.

 

Je suis revenu pour la première fois rue Vilin en 1946, avec ma

tante. Il me semble qu’elle a parlé avec une des voisines de mes

parents. Ou bien peut-être, plus simplement, est-elle venue avec moi

voir Rose, ma grand-mère, qui, au retour de Villard-de-Lans, a revécu

quelque temps rue Vilin avant de partir chez son fils Léon à Haïfa. Je

crois me rappeler avoir joué dans la rue un moment. Pendant les

quinze ans qui suivirent, je n’eus ni l’occasion, ni l’envie d’y revenir.

J’aurais été incapable, alors, de simplement situer la rue et je l’aurais

plus volontiers cherchée du côté des métros Belleville ou

Ménilmontant que du côté du métro Couronnes.

C’est avec des amis qui habitaient tout près, rue de l’Ermitage,

que je revins rue Vilin, en 1961 ou 1962, un soir d’été. La rue

n’évoqua en moi aucun souvenir précis, à peine la sensation d’une

familiarité possible. Je ne parvins à identifier ni la maison où avaient

vécu les Szulewicz, ni celle où j’avais passé les six premières années de

ma vie et que je croyais, à tort, se trouver au numéro 7.

Depuis 1969, je vais une fois par an rue Vilin, dans le cadre d’un

livre en cours, pour l’instant intitulé Les Lieux, dans lequel j’essaie de

décrire le devenir, pendant douze ans, de douze lieux parisiens

auxquels, pour une raison ou pour une autre, je suis particulièrement

attaché.

L’immeuble du numéro 24 est constitué par une série de petites

bâtisses, à un ou deux étages, encadrant une courette plutôt sordide.

Je ne sais pas dans laquelle j’ai habité. Je n’ai pas cherché à entrer à

l’intérieur des logements, aujourd’hui généralement occupés par des

travailleurs immigrés portugais ou africains, persuadé du reste que

cela ne raviverait pas davantage mes souvenirs.

Il me semble que David, Rose, Isie, Cécile et moi vivions ensemble.

Je ne sais pas combien il y avait de pièces, mais je ne crois pas qu’il y

en avait plus de deux. Je ne sais pas non plus où Rose avait son

magasin d’alimentation (peut-être au numéro 23 de la rue Julien-

Lacroix, qui croise la rue Vilin dans sa portion inférieure). Esther m’a

dit un jour que Rose et David habitaient au 24 un local différent de

celui de mes parents, et qui était une loge de concierge. Cela veut

peut-être seulement dire que c’était au rez-de-chaussée et que c’était

tout petit.

 

Deux photos

 

La première a été faite par Photofeder, 47, boulevard de Belleville,

Paris, 11 e. Je pense qu’elle date de 1938. Elle nous montre, ma mère

et moi, en gros plan. La mère et l’enfant donnent l’image d’un

bonheur que les ombres du photographe exaltent. Je suis dans les

bras de ma mère. Nos tempes se touchent. Ma mère a des cheveux

sombres gonflés par-devant et retombant en boucles sur sa nuque.

Elle porte un corsage imprimé à motifs floraux, peut-être fermé par

un clip. Ses yeux sont plus sombres que les miens et d’une forme

légèrement plus allongée. Ses sourcils sont très fins et bien dessinés.

Le visage est ovale, les joues bien marquées. Ma mère sourit en

découvrant ses dents, sourire un peu niais qui ne lui est pas habituel,

mais qui répond sans doute à la demande du photographe.

J’ai des cheveux blonds avec un très joli cran sur le front (de tous

les souvenirs qui me manquent, celui-là est peut-être celui que

j’aimerais le plus fortement avoir : ma mère me coiffant, me faisant

cette ondulation savante). Je porte une veste (ou une brassière, ou un

manteau) de couleur claire, fermée jusqu’au cou, avec un petit col surpiqué. J’ai de grandes oreilles, des joues rebondies, un petit

menton, un sourire et un regard de biais déjà très reconnaissables.

 

La deuxième photo porte au dos trois mentions : la première, à

moitié découpée (car j’ai un jour, stupidement, émargé totalement la

plupart de ces photographies), est de la main d’Esther et peut se lire :

Vincennes, 1939 ; la seconde, de ma main, au crayon bille bleu,

indique : 1939 ; la troisième, au crayon noir, écriture inconnue, peut

vouloir dire « 22 » (le plus vraisemblable étant qu’il s’agit d’une

inscription du photographe qui la développa). C’est l’automne. Ma

mère est assise, ou plus précisément appuyée à une sorte de cadre

métallique dont on aperçoit derrière elle les deux montants

horizontaux et qui semble être dans le prolongement d’une clôture

en pieux de bois et fils de fer comme on en rencontre fréquemment

dans les jardins parisiens. Je me tiens debout près d’elle, à sa gauche

— à droite sur la photo —, et sa main gauche gantée de noir s’appuie

sur mon épaule gauche. À l’extrême droite, il y a quelque chose qui

est peut-être le manteau de celui qui est en train de prendre la photo

(mon père ?).

Ma mère a un grand chapeau de feutre entouré d’un galon, et qui

lui couvre les yeux. Une perle est passée dans le lobe de son oreille.

Elle sourit gentiment en penchant très légèrement la tête vers la

gauche. La photo n’ayant pas été retouchée, comme c’est très

certainement le cas pour la précédente, on voit qu’elle a un gros

grain de beauté près de la narine gauche (à droite sur la photo). Elle

porte un manteau à grands revers, en drap sombre, ouvert sur un

corsage sans doute en rayonne, à col rond, fermé par sept gros

boutons blancs, le septième étant à peine visible, une jupe grise à très

fines rayures qui descend jusqu’à mi-mollet, des bas peut-être

également gris et d’assez curieuses chaussures à trépointe, semelle épaisse de crêpe, haute empeigne et gros lacets de cuir terminés par

des sortes de glands.

J’ai un béret, un manteau sombre à col raglan fermé par deux

gros boutons de cuir et qui me descend à mi-cuisse, les genoux nus,

des chaussettes de laine sombre roulées sur mes chevilles et des

petites bottines, peut-être cirées, à un seul bouton.

Mes mains sont potelées et mes joues rebondies. J’ai de grandes

oreilles, un petit sourire triste et la tête légèrement penchée vers la

gauche.

À l’arrière-plan, il y a des arbres qui ont déjà perdu pas mal de

leurs feuilles et une petite fille qui porte un manteau clair avec un

tout petit col de fourrure.

 

Le boulevard Delessert

 

Mes parents travaillaient tous les deux, et aussi ma grand-mère.

Dans la journée, c’était Fanny qui s’occupait de moi. Elle m’amenait

souvent boulevard Delessert où habitaient ma tante et sa fille Ela. Je

suppose que nous prenions le métro à Couronnes et que nous

changions à Étoile pour descendre à Passy. C’est boulevard Delessert

qu’Ela aurait entrepris de me faire monter sur une bicyclette et que

mes cris auraient ameuté tout le voisinage.

 

L’Exode

 

Mes premiers souvenirs précis concernent l’école. Il me semble

peu probable que j’y sois allé avant 1940, avant l’Exode. De l’Exode,

je n’ai, personnellement, aucun souvenir, mais une photo en garde la

trace. En l’émargeant j’ai rendu indéchiffrable l’indication de lieu qu’Esther y avait peut-être portée, et qu’elle a oubliée depuis, mais la

date — juin 40 — est encore visible.

Je pilote une petite voiture, rouge dans mon souvenir, ici

manifestement claire, avec peut-être quelques enjolivures rouges

(grille d’aération sur les côtés du capot). J’ai une sorte de chandail

avec un bouton, à manches courtes ou relevées. Mes cheveux

bouclent d’une façon parfaitement anarchique. J’ai de grandes

oreilles, un grand sourire, les yeux plissés de plaisir. Je penche

légèrement la tête vers la gauche (vers la droite sur la photo).

Derrière moi, il y a une grille fermée, doublée dans sa partie basse

d’un fin treillis métallique et, tout au fond, une cour de ferme avec

une charrette.

Je ne sais pas où était ce village. J’ai longtemps cru qu’il était en

Normandie, mais je pense plutôt qu’il était à l’est ou au nord de Paris.

Il y eut, en effet, plusieurs fois, des bombardements tout près. Une

amie de ma grand-mère s’était réfugiée là avec ses enfants et m’avait

emmené. Elle raconta à ma tante qu’elle me cachait sous un édredon

chaque fois qu’il y avait un bombardement, et que les Allemands qui

occupèrent le village m’aimaient beaucoup, jouaient avec moi et que

l’un d’eux passait son temps à me promener sur ses épaules. Elle avait

très peur, disait-elle à ma tante qui me le raconta par la suite, que je

ne dise quelque chose qu’il ne fallait pas que je dise et elle ne savait

comment me signifier ce secret que je devais garder.

(C’était, me dit ma tante, une femme très grosse et très gentille.

Elle était piqueuse de pantalons. Son fils est devenu médecin. Sa fille

travailla comme enfileuse dans la maison de perles fines de mon

oncle, puis partit en Amérique, s’y maria, et la fit venir.)

 

Une photo

Il y a écrit derrière « Parc Montsouris 19(40) ». L’écriture mélange

des majuscules et des minuscules : c’est peut-être celle de ma mère, et

ce serait alors le seul exemple que j’aurais de son écriture (je n’en ai

aucun de celle de mon père). Ma mère est assise sur une chaise de

jardin au bord d’une pelouse. Au fond, des arbres (conifères) et une

haute plante grasse. Ma mère porte un grand béret noir. Le manteau

est peut-être le même que celui qu’elle porte sur la photo prise au

bois de Vincennes, à en juger par le bouton, mais, cette fois-ci, il est

fermé. Le sac, les gants, les bas et les chaussures à lacets sont noirs.

Ma mère est veuve. Son visage est la seule tache claire de la photo.

Elle sourit.

 

L’école

 

J’ai trois souvenirs d’école 1.

 

Le premier est le plus flou : c’est dans la cave de l’école. Nous

nous bousculons. On nous fait essayer des masques à gaz : les gros

yeux de mica, le truc qui pendouille par-devant, l’odeur écœurante

du caoutchouc.

Le second est le plus tenace : je dévale en courant — ce n’est pas

exactement en courant : à chaque enjambée, je saute une fois sur le

pied qui vient de se poser ; c’est une façon de courir, à mi-chemin de

la course proprement dite et du saut à cloche-pied, très fréquente

chez les enfants, mais je ne lui connais pas de dénomination

particulière —, je dévale donc la rue des Couronnes, tenant à bout de

bras un dessin que j’ai fait à l’école (une peinture, même) et qui

représente un ours brun sur fond ocre. Je suis ivre de joie. Je crie de

toutes mes forces : « Les oursons ! Les oursons ! »

 

À

Le troisième est, apparemment, le plus organisé. À l’école on nous

donnait des bons points. C’étaient des petits carrés de carton jaunes

ou rouges sur lesquels il y avait écrit : 1 point, encadré d’une

guirlande. Quand on avait eu un certain nombre de bons points dans

la semaine, on avait droit à une médaille. J’avais envie d’avoir une

médaille et un jour je l’obtins. La maîtresse l’agrafa sur mon tablier. À

la sortie, dans l’escalier, il y eut une bousculade qui se répercuta de

marche en marche et d’enfant en enfant. J’étais au milieu de

l’escalier et je fis tomber une petite fille. La maîtresse crut que je

l’avais fait exprès ; elle se précipita sur moi et, sans écouter mes

protestations, m’arracha ma médaille.

Je me vois dévalant la rue des Couronnes en courant de cette

façon particulière qu’ont les enfants de courir, mais je sens encore

physiquement cette poussée dans le dos, cette preuve flagrante de

l’injustice, et la sensation cénesthésique de ce déséquilibre imposé

par les autres, venu d’au-dessus de moi et retombant sur moi, reste si

fortement inscrite dans mon corps que je me demande si ce souvenir

ne masque pas en fait son exact contraire : non pas le souvenir d’une

médaille arrachée, mais celui d’une étoile épinglée.

 

Le départ

 

Ma mère m’accompagna à la gare de Lyon. J’avais six ans. Elle me

confia à un convoi de la Croix-Rouge qui partait pour Grenoble, en

zone libre. Elle m’acheta un illustré, un Charlot, sur la couverture

duquel on voyait Charlot, sa canne, son chapeau, ses chaussures, sa

petite moustache, sauter en parachute. Le parachute est accroché à

Charlot par les bretelles de son pantalon.

La Croix-Rouge évacue les blessés. Je n’étais pas blessé. Il fallait

pourtant m’évacuer. Donc, il fallait faire comme si j’étais blessé. C’est

pour cela que j’avais le bras en écharpe.

Mais ma tante est à peu près formelle : je n’avais pas le bras en

écharpe, il n’y avait aucune raison pour que j’aie le bras en écharpe.

C’est en tant que « fils de tué », « orphelin de guerre », que la Croix-

Rouge, tout à fait réglementairement, me convoyait.

Peut-être, par contre, avais-je une hernie et portais-je un bandage

herniaire, un suspensoir. À mon arrivée à Grenoble, il me semble que

j’ai été opéré — j’ai même longtemps cru, chipant ce détail à je ne

sais plus quel autre membre de ma famille adoptive, que c’était le

professeur Mondor qui avait pratiqué l’opération — à la fois d’une

hernie et d’une appendicite (on aurait profité de la hernie pour

m’enlever l’appendicite). Il est sûr que ce ne fut pas dès mon arrivée

à Grenoble. Selon Esther, ce fut plus tard, d’une appendicite. Selon

Ela, ce fut d’une hernie, mais bien avant, à Paris, alors que j’avais

encore mes parents 2.

 

Un triple trait parcourt ce souvenir : parachute, bras en écharpe,

bandage herniaire : cela tient de la suspension, du soutien, presque

de la prothèse. Pour être, besoin d’étai. Seize ans plus tard, en 1958,

lorsque les hasards du service militaire ont fait de moi un éphémère

parachutiste, je pus lire, dans la minute même du saut, un texte

déchiffré de ce souvenir : je fus précipité dans le vide ; tous les fils

furent rompus ; je tombai, seul et sans soutien. Le parachute s’ouvrit.

La corolle se déploya, fragile et sûr suspens avant la chute maîtrisée.

 

1. C’est pratiquement en rédigeant ces trois souvenirs qu’un quatrième m’est

revenu : celui des napperons de papier que l’on faisait à l’école : on disposait

parallèlement des bandes étroites de carton léger coloriées de diverses couleurs et on les

croisait avec des bandes identiques en passant une fois au-dessus, une fois au-dessous. Je

me souviens que ce jeu m’enchanta, que j’en compris très vite le principe et que j’y

excellais.

 

2. Je portais effectivement un bandage herniaire. Je fus opéré à Grenoble, quelques

mois plus tard, et l’on en profita pour m’enlever l’appendice. Cela ne change rien au

fantasme, mais permet d’en tracer une des origines. Quant à cet imaginaire bras en

écharpe, on le verra, plus loin, faire une curieuse réapparition.

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