W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 14 sur 41

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W ou Le souvenir d'enfance

Deuxième Partie

 

cette brume insensée où s’agitent des

ombres, — est-ce donc là mon avenir ?

Raymond Queneau

 

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XII

 

Il y aurait, là-bas, à l’autre bout du monde, une île. Elle s’appelle W.

 

Elle est orientée d’est en ouest ; dans sa plus grande longueur, elle mesure

environ quatorze kilomètres. Sa configuration générale affecte la forme d’un

crâne de mouton dont la mâchoire inférieure aurait été passablement

disloquée.

Le voyageur égaré, le naufragé volontaire ou malheureux, l’explorateur

hardi que la fatalité, l’esprit d’aventure ou la poursuite d’une quelconque

chimère auraient jetés au milieu de cette poussière d’îles qui longe la pointe

disloquée du continent sud-américain, n’auraient qu’une chance misérable

d’aborder à W. Aucun point de débarquement naturel ne s’offre en effet sur la

côte, mais des bas-fonds que des récifs à fleur d’eau rendent extrêmement

dangereux, des falaises de basalte, abruptes, rectilignes et sans failles, ou

encore, à l’ouest, dans la région correspondant à l’occiput du mouton, des

marécages pestilentiels. Ces marécages sont nourris par deux rivières d’eau

chaude, respectivement appelées l’Omègue et le Chalde, dont les détours

presque parallèles déterminent sur un court trajet, dans la portion la plus

centrale de l’île, une micro-mésopotamie fertile et verdoyante. La nature

profondément hostile du monde alentour, le relief tourmenté, le sol aride, le

paysage constamment glacial et brumeux, rendent encore plus merveilleuse la

campagne fraîche et joyeuse qui s’offre alors à la vue : non plus la lande désertique balayée par les vents sauvages de l’Antarctique, non plus les

escarpements déchiquetés, non plus les maigres algues que survolent sans cesse

des millions d’oiseaux marins, mais des vallonnements doux couronnés de

boqueteaux de chênes et de platanes, des chemins poudreux bordés

d’entassements de pierres sèches ou de hautes haies de mûres, de grands

champs de myrtilles, de navets, de maïs, de patates douces.

En dépit de cette clémence remarquable, ni les Fuégiens ni les Patagons ne

s’implantèrent sur W. Quand le groupe de colons dont les descendants forment

aujourd’hui la population entière de l’île s’y établit à la fin du e XIX  siècle, W

était une île absolument déserte, comme le sont encore la plupart des îles de la

région ; la brume, les récifs, les marais avaient interdit son approche ;

explorateurs et géographes n’avaient pas achevé, ou, plus souvent encore,

n’avaient même pas entrepris la reconnaissance de son tracé et sur la plupart

des cartes, W n’apparaissait pas ou n’était qu’une tache vague et sans nom

dont les contours imprécis divisaient à peine la mer et la terre.

La tradition fait remonter à un nommé Wilson la fondation et le nom

même de l’île. Sur ce point de départ unanime, de nombreuses variantes ont

été avancées. Dans l’une, par exemple, Wilson est un gardien de phare dont la

négligence aurait été responsable d’une effroyable catastrophe ; dans une

autre, c’est le chef d’un groupe de convicts qui se seraient mutinés lors d’un

transport en Australie ; dans une autre encore, c’est un Nemo dégoûté du

monde et rêvant de bâtir une Cité idéale. Une quatrième variation, assez

proche de la précédente, mais significativement différente, fait de Wilson un

champion (d’autres disent un entraîneur) qui, exalté par l’entreprise

olympique, mais désespéré par les difficultés que rencontrait alors Pierre de

Coubertin et persuadé que l’idéal olympique ne pourrait qu’être bafoué, sali,

détourné au profit de marchandages sordides, soumis aux pires

compromissions par ceux-là mêmes qui prétendraient le servir, résolut de tout

mettre en œuvre pour fonder, à l’abri des querelles chauvines et des

manipulations idéologiques, une nouvelle Olympie.

Le détail de ces traditions est inconnu ; leur validité même est loin d’être

assurée. Cela n’a pas une très grande importance. D’habiles spéculations sur

certaines coutumes (par exemple, tel privilège accordé à tel village) ou sur

quelques-uns des patronymes encore en usage pourraient apporter des

précisions, des éclaircissements sur l’histoire de W, sur la provenance des

colons (dont il est sûr, au moins, que c’étaient des Blancs, des Occidentaux, et

même presque exclusivement des Anglo-Saxons : des Hollandais, des

Allemands, des Scandinaves, des représentants de cette classe orgueilleuse

qu’aux États-Unis on nomme les Wasp), sur leur nombre, sur les lois qu’ils se

donnèrent, etc. Mais que W ait été fondée par des forbans ou par des sportifs,

au fond, cela ne change pas grand-chose. Ce qui est vrai, ce qui est sûr, ce qui

frappe dès l’abord, c’est que W est aujourd’hui un pays où le Sport est roi, une

nation d’athlètes où le Sport et la vie se confondent en un même magnifique

effort. La fière devise

 

FORTIUS ALTIUS CITIUS

 

qui orne les portiques monumentaux à l’entrée des villages, les stades

magnifiques aux cendrées soigneusement entretenues, les gigantesques

journaux muraux publiant à toute heure du jour les résultats des

compétitions, les triomphes quotidiens réservés aux vainqueurs, la tenue des

hommes : un survêtement gris frappé dans le dos d’un immense W blanc, tels

sont quelques-uns des premiers spectacles qui s’offriront au nouvel arrivant.

Ils lui apprendront, dans l’émerveillement et l’enthousiasme (qui ne serait

enthousiasmé par cette discipline audacieuse, par ces prouesses quotidiennes,

cette lutte au coude à coude, cette ivresse que donne la victoire ?), que la vie,

ici, est faite pour la plus grande gloire du Corps. Et l’on verra plus tard

comment cette vocation athlétique détermine la vie de la Cité, comment le

Sport gouverne W, comment il a façonné au plus profond les relations sociales

et les aspirations individuelles

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