W ou Le souvenir d'enfance
Deuxième Partie
cette brume insensée où s’agitent des
ombres, — est-ce donc là mon avenir ?
Raymond Queneau
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XII
Il y aurait, là-bas, à l’autre bout du monde, une île. Elle s’appelle W.
Elle est orientée d’est en ouest ; dans sa plus grande longueur, elle mesure
environ quatorze kilomètres. Sa configuration générale affecte la forme d’un
crâne de mouton dont la mâchoire inférieure aurait été passablement
disloquée.
Le voyageur égaré, le naufragé volontaire ou malheureux, l’explorateur
hardi que la fatalité, l’esprit d’aventure ou la poursuite d’une quelconque
chimère auraient jetés au milieu de cette poussière d’îles qui longe la pointe
disloquée du continent sud-américain, n’auraient qu’une chance misérable
d’aborder à W. Aucun point de débarquement naturel ne s’offre en effet sur la
côte, mais des bas-fonds que des récifs à fleur d’eau rendent extrêmement
dangereux, des falaises de basalte, abruptes, rectilignes et sans failles, ou
encore, à l’ouest, dans la région correspondant à l’occiput du mouton, des
marécages pestilentiels. Ces marécages sont nourris par deux rivières d’eau
chaude, respectivement appelées l’Omègue et le Chalde, dont les détours
presque parallèles déterminent sur un court trajet, dans la portion la plus
centrale de l’île, une micro-mésopotamie fertile et verdoyante. La nature
profondément hostile du monde alentour, le relief tourmenté, le sol aride, le
paysage constamment glacial et brumeux, rendent encore plus merveilleuse la
campagne fraîche et joyeuse qui s’offre alors à la vue : non plus la lande désertique balayée par les vents sauvages de l’Antarctique, non plus les
escarpements déchiquetés, non plus les maigres algues que survolent sans cesse
des millions d’oiseaux marins, mais des vallonnements doux couronnés de
boqueteaux de chênes et de platanes, des chemins poudreux bordés
d’entassements de pierres sèches ou de hautes haies de mûres, de grands
champs de myrtilles, de navets, de maïs, de patates douces.
En dépit de cette clémence remarquable, ni les Fuégiens ni les Patagons ne
s’implantèrent sur W. Quand le groupe de colons dont les descendants forment
aujourd’hui la population entière de l’île s’y établit à la fin du e XIX siècle, W
était une île absolument déserte, comme le sont encore la plupart des îles de la
région ; la brume, les récifs, les marais avaient interdit son approche ;
explorateurs et géographes n’avaient pas achevé, ou, plus souvent encore,
n’avaient même pas entrepris la reconnaissance de son tracé et sur la plupart
des cartes, W n’apparaissait pas ou n’était qu’une tache vague et sans nom
dont les contours imprécis divisaient à peine la mer et la terre.
La tradition fait remonter à un nommé Wilson la fondation et le nom
même de l’île. Sur ce point de départ unanime, de nombreuses variantes ont
été avancées. Dans l’une, par exemple, Wilson est un gardien de phare dont la
négligence aurait été responsable d’une effroyable catastrophe ; dans une
autre, c’est le chef d’un groupe de convicts qui se seraient mutinés lors d’un
transport en Australie ; dans une autre encore, c’est un Nemo dégoûté du
monde et rêvant de bâtir une Cité idéale. Une quatrième variation, assez
proche de la précédente, mais significativement différente, fait de Wilson un
champion (d’autres disent un entraîneur) qui, exalté par l’entreprise
olympique, mais désespéré par les difficultés que rencontrait alors Pierre de
Coubertin et persuadé que l’idéal olympique ne pourrait qu’être bafoué, sali,
détourné au profit de marchandages sordides, soumis aux pires
compromissions par ceux-là mêmes qui prétendraient le servir, résolut de tout
mettre en œuvre pour fonder, à l’abri des querelles chauvines et des
manipulations idéologiques, une nouvelle Olympie.
Le détail de ces traditions est inconnu ; leur validité même est loin d’être
assurée. Cela n’a pas une très grande importance. D’habiles spéculations sur
certaines coutumes (par exemple, tel privilège accordé à tel village) ou sur
quelques-uns des patronymes encore en usage pourraient apporter des
précisions, des éclaircissements sur l’histoire de W, sur la provenance des
colons (dont il est sûr, au moins, que c’étaient des Blancs, des Occidentaux, et
même presque exclusivement des Anglo-Saxons : des Hollandais, des
Allemands, des Scandinaves, des représentants de cette classe orgueilleuse
qu’aux États-Unis on nomme les Wasp), sur leur nombre, sur les lois qu’ils se
donnèrent, etc. Mais que W ait été fondée par des forbans ou par des sportifs,
au fond, cela ne change pas grand-chose. Ce qui est vrai, ce qui est sûr, ce qui
frappe dès l’abord, c’est que W est aujourd’hui un pays où le Sport est roi, une
nation d’athlètes où le Sport et la vie se confondent en un même magnifique
effort. La fière devise
FORTIUS ALTIUS CITIUS
qui orne les portiques monumentaux à l’entrée des villages, les stades
magnifiques aux cendrées soigneusement entretenues, les gigantesques
journaux muraux publiant à toute heure du jour les résultats des
compétitions, les triomphes quotidiens réservés aux vainqueurs, la tenue des
hommes : un survêtement gris frappé dans le dos d’un immense W blanc, tels
sont quelques-uns des premiers spectacles qui s’offriront au nouvel arrivant.
Ils lui apprendront, dans l’émerveillement et l’enthousiasme (qui ne serait
enthousiasmé par cette discipline audacieuse, par ces prouesses quotidiennes,
cette lutte au coude à coude, cette ivresse que donne la victoire ?), que la vie,
ici, est faite pour la plus grande gloire du Corps. Et l’on verra plus tard
comment cette vocation athlétique détermine la vie de la Cité, comment le
Sport gouverne W, comment il a façonné au plus profond les relations sociales
et les aspirations individuelles
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