W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre XXX
XXX
L’enfant W ignore presque tout du monde où il va vivre. Pendant les
quatorze premières années de sa vie, on l’a pour ainsi dire laissé aller à sa
guise, sans chercher à lui inculquer aucune des valeurs traditionnelles de la
société W. On ne lui a pas donné le goût du Sport, on ne l’a pas persuadé de
la nécessité de l’effort, on ne l’a pas soumis aux dures lois de la compétition. Il
est un enfant parmi les enfants. Nul ne l’a nourri du désir de dépasser, de
surpasser les autres ; ses besoins spontanés ont été exaucés ; personne ne s’est
élevé contre lui, personne n’a dressé contre lui le mur de son ordre, de sa
logique, de sa Loi
Tous les enfants W sont élevés ensemble ; pendant les premiers mois, les
mères les gardent près d’elles, dans la chaleur calfeutrée des pouponnières
installées dans les gynécées. Puis ils sont amenés dans la Maison des Enfants.
C’est à l’écart de la Forteresse, au milieu d’un grand parc, un long bâtiment
sans étages éclairé par de vastes baies. L’intérieur est une chambre unique,
immense et sans cloisons, tout à la fois dortoir, salle de jeux, salle à manger ;
les cuisines sont à une extrémité, les douches et les toilettes à l’autre. Les
garçons et les filles grandissent les uns près des autres, dans une promiscuité
entière et heureuse. Ils peuvent être jusqu’à trois mille, cinq cents filles et deux
mille cinq cents garçons, mais une dizaine à peine d’éducateurs des deux sexes
suffisent à les surveiller. Le mot surveiller est d’ailleurs impropre. Les enfants ne sont soumis à aucune surveillance ; on ne peut même pas dire qu’ils sont
encadrés ; les adultes ne sont nantis d’aucune fonction pédagogique, même
s’ils peuvent être parfois amenés à conseiller ou à expliquer ; leur tâche
essentielle est d’ordre sanitaire : contrôle médical, dépistage, prophylaxie,
interventions chirurgicales de routine : végétations, amygdales,
appendicectomie, réduction de fractures, etc. Les plus âgés des enfants, les
adolescents de treize ou quatorze ans, prennent soin des plus jeunes, leur
apprennent à faire les lits, à laver le linge, à confectionner les aliments, etc.
Tous décident librement de leurs horaires, de leurs activités et de leurs jeux.
De ce qui se passe dans les villages et sur les stades, ils n’ont qu’une
connaissance confuse, presque entièrement imaginaire. Leur domaine est
immense et ses confins sont si embroussaillés qu’ils ne savent même pas que des
obstacles infranchissables — fossés, clôtures électrifiées, champs de mines —
les séparent du monde adulte. Ils entendent parfois au loin des clameurs, des
détonations, des sonneries de trompettes, ils voient passer dans le ciel des
milliers de ballons multicolores ou des envols exaltants de colombes. Ils savent
que ce sont les signes de fêtes grandioses auxquelles ils seront admis un jour.
Ils les miment parfois en de grandes farandoles joyeuses, ou bien, la nuit,
brandissant des torches embrasées, ils se livrent à des cavalcades effrénées, et,
hors d’haleine, ivres de joie, tombent pêle-mêle les uns sur les autres.
C’est au cours de leur quinzième année que les enfants quittent à jamais
leur Maison, les filles pour regagner les gynécées dont elles ne sortiront plus
qu’à l’occasion des Atlantiades, les garçons pour rejoindre le village dont ils
deviendront les futurs Athlètes.
L’adolescent se fait du monde où il va entrer une idée souvent
merveilleuse : la tristesse qu’il peut éprouver à quitter ses compagnons est
atténuée par la certitude qu’il a de les retrouver bientôt et c’est avec une impatience heureuse, parfois même avec enthousiasme, qu’il monte dans
l’hélicoptère chargé de l’emmener.
Affecté dans un village, l’enfant y sera pendant au moins trois ans novice
avant de devenir Athlète. Il participera aux séances d’entraînement du matin,
mais non aux championnats. Mais ses six premiers mois de noviciat, il les
passera menottes aux mains, fers aux pieds, enchaîné la nuit à son lit, et
souvent même bâillonné. C’est ce que l’on nomme la Quarantaine et il n’est
pas exagéré de dire que c’est la période la plus douloureuse de la vie d’un
Sportif W, que tout ce qui suit, les humiliations, les injures, les injustices, les
coups, n’est pour ainsi dire presque plus rien, ne pèse presque plus à côté de
ces premières heures, de ces premières semaines. La découverte de la vie W est,
il est vrai, un spectacle assez terrifiant. Le novice parcourt les Stades, les
camps d’entraînement, les cendrées, les chambrées ; il n’est encore qu’un
adolescent tranquille et confiant, pour qui la vie se confondait jusqu’alors
avec la chaleur fraternelle de ses milliers de compagnons, et tout ce qui pour
lui s’associait avec des images de fêtes fastueuses, ces clameurs, ces musiques
triomphales, ces envolées d’oiseaux blancs, lui apparaît sous un jour
insoutenable. Puis il verra revenir la cohorte des vaincus, Athlètes gris de
fatigue, titubant sous le poids des carcans de chêne ; il les verra s’affaler d’un
coup, la bouche ouverte, la respiration sifflante ; il les verra un peu plus tard
se battre, s’entre-déchirer pour un morceau de saucisson, pour un peu d’eau,
pour une bouffée de cigarette. Il verra, à l’aube, le retour des Vainqueurs,
gavés de saindoux et de mauvais alcools, s’effondrant dans leurs vomissures.
Ainsi se passera sa première journée. Ainsi se passeront les suivantes. Au
début, il ne comprendra pas. Des novices un peu plus anciens que lui
essaieront parfois de lui expliquer, de lui raconter, ce qui se passe, comment ça
se passe, ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Mais, le plus souvent,
ils n’y arriveront pas. Comment expliquer que ce qu’il découvre n’est pas
quelque chose d’épouvantable, n’est pas un cauchemar, n’est pas quelque chose dont il va se réveiller brusquement, quelque chose qu’il va chasser de son
esprit, comment expliquer que c’est cela la vie, la vie réelle, que c’est cela qu’il y
aura tous les jours, que c’est cela qui existe et rien d’autre, qu’il est inutile de
croire que quelque chose d’autre existe, de faire semblant de croire à autre
chose, que ce n’est même pas la peine d’essayer de déguiser cela, d’essayer de
l’affubler, que ce n’est même pas la peine de faire semblant de croire à quelque
chose qu’il y aurait derrière cela, ou au-dessous, ou au-dessus. Il y a cela et
c’est tout. Il y a les compétitions tous les jours, les Victoires ou les défaites. Il
faut se battre pour vivre. Il n’y a pas d’autre choix. Il n’existe aucune
alternative. Il n’est pas possible de se boucher les yeux, il n’est pas possible de
refuser. Il n’y a ni recours, ni pitié, ni salut à attendre de personne. Il n’y a
même pas à espérer que le temps arrangera cela. Il y a cela, il y a ce qu’il a vu,
et parfois ce sera moins terrible que ce qu’il a vu, et parfois ce sera beaucoup
plus terrible que ce qu’il a vu. Mais où qu’il tourne les yeux, c’est cela qu’il
verra et rien d’autre et c’est cela seul qui sera vrai.
Mais même les plus anciens Athlètes, même les vétérans gâteux qui
viennent faire les pitres sur les pistes entre deux épreuves et que la foule hilare
nourrit de trognons pourris, même ceux-là croient encore qu’il y a autre chose,
que le ciel peut être plus bleu, la soupe meilleure, la Loi moins dure, croient
que le mérite sera récompensé, croient que la victoire leur sourira et qu’elle sera
belle.
Plus vite, plus haut, plus fort. Lentement, au fil des mois de la
Quarantaine, la fière devise olympique se grave dans la tête des novices. Très
peu tentent de se suicider, très peu deviennent vraiment fous. Quelques-uns ne
cessent de hurler, mais la plupart se taisent, obstinément.
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