W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre XXXVII
XXXVII
Pendant des années, j’ai dessiné des sportifs aux corps rigides, aux
faciès inhumains ; j’ai décrit avec minutie leurs incessants combats ;
j’ai énuméré avec obstination leurs palmarès sans fin.
Des années et des années plus tard, dans L’Univers
concentrationnaire, de David Rousset, j’ai lu ceci :
« La structure des camps de répression est commandée par deux
orientations fondamentales : pas de travail, du « sport », une
dérision de nourriture. La majorité des détenus ne travaille pas,
et cela veut dire que le travail, même le plus dur, est considéré
comme une planque. La moindre tâche doit être accomplie au
pas de course. Les coups, qui sont l’ordinaire des camps
“normaux”, deviennent ici la bagatelle quotidienne qui
commande toutes les heures de la journée et parfois de la nuit.
Un des jeux consiste à faire habiller et dévêtir les détenus
plusieurs fois par jour très vite et à la matraque ; aussi à les faire
sortir et entrer dans le Block en courant, tandis que, à la porte,
deux S.S. assomment les Haeftlinge à coups de Gummi. Dans la
petite cour rectangulaire et bétonnée, le sport consiste en tout :
faire tourner très vite les hommes pendant des heures sans arrêt,
avec le fouet ; organiser la marche du crapaud, et les plus lents
seront jetés dans le bassin d’eau sous le rire homérique des S.S. ;
répéter sans fin le mouvement qui consiste à se plier très vite sur
les talons, les mains perpendiculaires ; très vite (toujours vite,
vite, Schnell, los Mensch), à plat ventre dans la boue et se relever,
cent fois de rang, courir ensuite s’inonder d’eau pour se laver et
garder vingt-quatre heures des vêtements mouillés. »
*
J’ai oublié les raisons qui, à douze ans, m’ont fait choisir la Terre
de Feu pour y installer W : les fascistes de Pinochet se sont chargés de
donner à mon fantasme une ultime résonance : plusieurs îlots de la
Terre de Feu sont aujourd’hui des camps de déportation.
Paris-Carros-Blévy
1970-1974
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