W ou Le souvenir d'enfance

Georges Perec · Chapitre 9 sur 41

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W ou Le souvenir d'enfance

Chapitre VII

VII

 

— Vous ne comprenez pas ? me demanda au bout d’un instant Otto

Apfelstahl en me regardant par-dessus sa tasse de thé.

— Disons que votre question est pour le moins ambiguë.

— Ambiguë ?

— Il n’y a pas qu’une seule personne qui m’ait, comme vous dites, donné

mon nom.

— Je vais donc vous préciser ma question, puisque vous pensez que cela

est nécessaire ; je ne fais pas allusion à votre père, ni à l’un des membres de

votre famille ou de votre entourage dont vous pourriez tenir votre prénom, c’est

une coutume, je crois, encore assez répandue ; je ne pense pas non plus à l’un

de ceux qui, il y a cinq ans, vous ont aidé à acquérir votre actuelle identité,

mais, bel et bien, à celui dont vous portez le nom.

— À celui dont je porte le nom !

— Vous l’ignoriez ?

— Je l’ignorais, en effet. Et que fait-il ?

— Nous voudrions bien le savoir. C’est d’ailleurs le seul but de cette

entrevue.

— Je ne vois pas en quoi je pourrais vous être utile. J’ai toujours pensé

que les papiers que l’on m’avait donnés étaient faux.

— Gaspard Winckler était à l’époque un enfant de huit ans. Il était

sourd-muet. Sa mère, Caecilia, était une cantatrice autrichienne, mondialement connue, qui s’était réfugiée en Suisse pendant la guerre.

Gaspard était un garçon malingre et rachitique, que son infirmité condamnait

à un isolement presque total. Il passait la plupart de ses journées accroupi

dans un coin de sa chambre, négligeant les fastueux jouets que sa mère ou ses

proches lui offraient quotidiennement, refusant presque toujours de se nourrir.

Pour vaincre cet état de prostration qui la désespérait, sa mère résolut de lui

faire faire le tour du monde ; elle pensait que la découverte de nouveaux

horizons, les changements de climat et de rythme de vie auraient un effet

salutaire sur son fils et peut-être même déclencheraient un processus au terme

duquel il pourrait retrouver l’ouïe et la parole, car tous les médecins consultés

étaient formels sur ce point, aucune lésion interne, aucun dérèglement

génétique, aucune malformation anatomique ou physiologique n’étaient

responsables de sa surdimutité, qui ne pouvait être imputée qu’à un

traumatisme enfantin dont, malheureusement, les tenants et les aboutissants

étaient encore inconnus, bien que l’enfant eût été montré à de nombreux

psychiatres. Tout ceci, me direz-vous, semble n’avoir que peu de rapports avec

votre propre aventure et ne vous explique toujours pas comment vous avez pu

vous retrouver sous l’identité de ce pauvre enfant. Pour le comprendre, il vous

faut tout d’abord savoir que, à la fois par précaution et par goût du travail

bien fait, l’organisation de soutien qui vous prit en charge ne se servait pas de

faux papiers, mais de passeports, cartes d’identité et tampons authentiques qui

lui étaient fournis par des employés d’administration acquis à sa cause. Il se

trouve que le fonctionnaire genevois qui devait s’occuper de votre cas mourut

trois jours avant votre arrivée en Suisse, sans avoir rien préparé, alors que

l’on avait déjà fixé tous les relais, toutes les étapes de votre voyage ultérieur.

L’organisation fut prise de court. C’est alors qu’intervint Caecilia Winckler,

qui appartenait à cette organisation, qui en était même une des principales

responsables en Suisse. Et c’est ainsi que, pour parer au plus pressé, l’on vous

remit le passeport, à peine maquillé, que Caecilia avait fait établir quelques

semaines auparavant pour son propre fils.

— Et lui ?

— Les règlements internationaux admettent volontiers qu’un enfant

mineur partage le passeport d’un de ses parents.

— Mais que serait-il arrivé ensuite ?

— Rien, je suppose ; ils se seraient arrangés pour que Gaspard obtienne

un autre passeport • je ne pense pas qu’ils aient songé à vous redemander un

jour le vôtre.

— Alors pourquoi pensez-vous que j’aurais pu les rencontrer ?

— Vous ai-je dit quelque chose de semblable ? Vous ne me laissez pas

continuer : quelques semaines après votre passage à Genève, lorsqu’on fut sûr

que vous étiez en sécurité, Caecilia et Gaspard partirent pour Trieste, où ils

embarquèrent à bord d’un yacht de vingt-cinq mètres, Le Sylvandre, un

magnifique bâtiment capable de leur faire traverser les pires typhons. Ils

étaient six à bord : Caecilia, Gaspard, Hugh Barton, un ami de Caecilia qui

était en quelque sorte le commandant de bord, deux matelots maltais qui

faisaient aussi fonction de steward et de cuisinier, et un jeune précepteur,

Angus Pilgrim, spécialisé dans l’éducation des sourds-muets. Il ne semble pas,

contrairement à l’espoir de Caecilia, que le voyage ait amélioré l’état de

Gaspard, qui, la plupart du temps, restait dans sa cabine et ne consentait

qu’exceptionnellement à monter sur le pont pour regarder la mer. De la lecture

des lettres que Caecilia, Hugh Barton, Angus Pilgrim et même Zeppo et Felipe,

les deux matelots, écrivirent à cette époque, et que, pour des raisons que vous

ne tarderez pas à comprendre, j’ai été amené à consulter, il se dégage, au fil

des mois, une impression poignante : ce voyage conçu avant tout comme une

cure perd peu à peu sa raison d’être ; il apparaît de plus en plus nettement

qu’il a été inutile de l’entreprendre, mais il n’y a non plus aucune raison de

l’interrompre ; le bateau erre, poussé par les vents, d’une côte à l’autre, d’un

port à l’autre, s’arrête un mois ici, trois mois là, cherchant de plus en plus

vainement l’espace, la crique, l’horizon, la plage, la jetée où le miracle

pourrait se produire ; et le plus étrange est encore que plus le voyage se poursuit et plus chacun semble persuadé qu’un tel endroit existe, qu’il y a

quelque part sur la mer une île, un atoll, un roc, un cap, où soudain tout

pourra arriver, où tout se déchirera, tout s’éclairera, qu’il suffira d’une aurore

un peu particulière, ou d’un coucher de soleil, ou de n’importe quel événement

sublime ou dérisoire, un passage d’oiseaux, un troupeau de baleines, la pluie,

le calme plat, la torpeur d’une journée torride. Et chacun se raccroche à cette

illusion, jusqu’au jour où, au large de la Terre de Feu, pris dans une de ces

soudaines tornades qui sont là-bas presque quotidiennes, le bateau sombre.

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