W ou Le souvenir d'enfance
Chapitre XIX
XIX
Le collège Turenne, que l’on appelait aussi le Clocher, était une
bâtisse rose, assez grande, de construction sans doute récente, située
un peu à l’écart de Villard, à quelque cinq cents mètres au-delà des
Frimas, ainsi que je le découvris avec stupéfaction quand je revins le
visiter en décembre 1970, tellement dans mon souvenir c’était un lieu
terriblement éloigné, où nul ne venait jamais, où les nouvelles
n’arrivaient pas, où celui qui en avait passé le seuil ne le repassait
plus.
Le collège était une institution religieuse, dirigée par deux sœurs
(peut-être à la fois au sens familial et religieux du terme) que
j’imagine, plutôt que je ne revois, vêtues de longues robes grises et
portant à la ceinture d’énormes trousseaux de clés. Elles étaient
sévères et peu enclines à la tendresse. Le directeur des études était au
contraire d’une très grande gentillesse et j’avais pour lui un sentiment
proche de la vénération ; il s’appelait le Père David, c’était un moine
franciscain ou dominicain, vêtu d’une robe blanche, avec une
ceinture en corde tressée au bout de laquelle pendait un chapelet.
Quel que fût le temps, il marchait pieds nus dans des sandales. Je
crois me souvenir qu’il était chauve et qu’il portait une grande barbe
rousse. Selon ma tante, c’était un juif converti et c’est peut-être autant par prosélytisme que par souci de protection qu’il exigea que je sois
baptisé.
Je ne sais pas comment se fit mon éducation religieuse et j’ai tout
oublié du catéchisme qu’on m’inculqua, sinon que je m’y appliquai
avec une ferveur et une dévotion exagérées. Je garde, en tout cas, un
souvenir extrêmement précis de mon baptême, célébré un jour de
l’été 1943. Le matin même j’avais fait vœu de pauvreté, c’est-à-dire
que j’avais décidé que, pour commencer, je porterais pour la
cérémonie du baptême les vêtements que je portais tous les jours. Je
m’étais retiré dans un coin du potager qu’il y avait derrière le collège
et j’étais plongé en prières lorsque survinrent les directrices et deux
femmes de ménage. Elles me cherchaient depuis une heure. Elles
m’empoignèrent et, malgré mes protestations, me déshabillèrent, me
trempèrent dans une cuve remplie d’eau froide et me frottèrent sans
aménité avec du savon de Marseille — ou ce qui en tenait lieu à
l’époque — avant de m’obliger à revêtir un superbe costume marin.
Ma seule consolation fut que je gardai mes chaussures, qui n’avaient
rien de cérémoniel.
Le costume marin appartenait à mon parrain, un jeune garçon
belge réfugié à Villard avec sa sœur, qui fut ma marraine. Ils étaient,
m’a-t-on dit plus tard, les enfants d’une des dames d’honneur de la
reine de Belgique. C’est sans doute d’eux que je reçus comme cadeau
de baptême une sorte d’image en relief de la Vierge à l’Enfant
encadrée de dorures que, pendant tout l’après-midi, dispensé
d’étudier, assis au fond de la classe, je contemplai dévotement et que
j’accrochai le soir au-dessus de mon lit.
Le lendemain matin, je rendis le costume, mais ma piété et ma foi
demeurèrent exemplaires et le Père David me nomma chef religieux
de mon dortoir, me chargeant de donner le signal de la prière du soir
et de veiller à sa bonne exécution. Certains matins, j’obtenais la permission de me lever avant les autres et d’assister à la messe que,
servi par un unique enfant de chœur, le Père David disait pour lui et
les deux directrices dans la petite chapelle au chemin de croix stylisé
dont le clocher donnait son surnom au collège. Mon souhait le plus
cher aurait été d’être cet enfant de chœur, mais cela était impossible :
je devais d’abord faire ma première communion, puis ma
communion solennelle, et même ma confirmation. Je connaissais les
sept sacrements et la confirmation me semblait le plus mystérieux de
tous, peut-être parce qu’elle n’a lieu qu’une seule fois (au contraire
de la communion — ou eucharistie — et de la confession — ou
pénitence — qui à la limite peuvent être quotidiennes) et que son
inutilité profonde (à quoi bon confirmer ce que le baptême a déjà
énoncé ?) s’accompagne d’un cérémonial mettant en scène un
véritable dignitaire de l’Église, un évêque, un homme officiel, une
personnalité, un personnage aux dimensions pour moi quasi
historiques et dont je ne connaissais pas encore d’équivalent, ne
prêtant attention ni aux généraux — dont dix-huit mois ou deux ans
plus tard j’allais faire mes idoles —, ni aux ministre, ni aux champions
sportifs qui d’ailleurs, en ces époques troublées, n’avaient guère
d’occasion de se manifester.
Un évêque vint au collège confirmer en leur donnant un soufflet
— d’autant plus symbolique qu’il ne ressemblait absolument pas à ce
que je savais être une baffe, une gifle ou une torgnole — quelques-
uns des pensionnaires, vraisemblablement parmi les plus âgés. La
cérémonie, aussi fabuleuse que fabulée, eut lieu en plein air ; à ma
grande déception, l’évêque ne portait ni sa mitre ni sa crosse ; il était
vêtu d’une soutane noire et seules une étole et une calotte violettes
témoignaient de sa très haute condition. Je me souviens que j’avais
très envie de le toucher, mais je ne sais pas si j’y suis arrivé.
J’ai un vague souvenir des litanies, la faible impression d’entendre
encore l’interminable ressassement des « priez pour nous » repris en
chœur après chaque nom de saint. À ce souvenir s’associe celui des
jeux de mots en forme de comptine où la suite des nombres aboutit,
généralement assez vite, à un calembour : « Une gare, deux gares,
trois gares, quatre gares, cinq gares, cigare ! » ou encore : « Pie un,
Pie deux, Pie trois, Pie quatre, Pie cinq, Pie six, Pissette ! »
Je me souviens aussi de « Je suis chrétien, voilà ma gloire, mon
espérance et mon soutien », mais bien sûr, j’ai oublié la suite, de
même que je ne sais plus ce qui vient après « Il est né le divin enfant,
jouez hautbois, résonnez musettes… »
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