Aimer au temps des Rouges (French Edition)
Plaisir circonstancié
Le déjeuner fut frugal, expéditif, loin des dorures de la grande salle à manger officielle. J’étais en attente, avec d’autres comme moi, des petites mains, debout dans un long couloir. Nous faisions les cent pas en relisant nos notes et le programme de la journée qui annonçait une première réunion avec une délégation française.
Yvan apparut enfin, suivi de ses collègues. D’un geste, il m’interpella. Je me précipitai vers lui, consciente du caractère spécial de cette rencontre avec nos homologues du Quai d’Orsay. Il s’agissait avant tout de leur donner l’importance qu’ils pensaient avoir dans leur implication diplomatique quand bien même la France ne serait jamais mentionnée dans l’accord final Salt 1, voilà où résidait notre véritable mission.
Dans un silence pesant, nous pénétrâmes dans une immense salle où le portrait flatteur de Brejnev dominait de façon ostentatoire, surmonté du drapeau de l’Union soviétique. De hautes colonnes encadraient les fenêtres qui plongeaient sur une perspective, Paris s’étirait au loin sous mes yeux impressionnés.
Nous prîmes place, moi derrière mon chef, comme toujours en pareille circonstance. Chacun des représentants fouilla dans sa sacoche. Les minutes défilèrent. Je fus surprise de constater que nos invités se distinguaient par leur retard, je me penchai vers Yvan en vue d’obtenir quelques explications. En chuchotant, il m’éclaira sur la stratégie française : se faire désirer pour déstabiliser la partie adversaire, un subterfuge qui n’inquiétait pas les délégataires soviétiques, habitués à ce petit manège.
Soudain, alors que je passais d’une fesse à l’autre en décroisant mes jambes, ils entrèrent. Six hommes et leurs assistants en tenues sombres furent introduits par l’huissier d’ambassade. Nous nous levâmes tous pour les accueillir. Certains entamèrent la séquence des poignées de main et des sourires de façade.
Juste en face de moi, je remarquai un homme d’une trentaine d’années. Il se différenciait des autres par son allure, son air intelligent et sa minceur. Un instant, nous nous dévisageâmes. Je le fixai, d’une arrogance toute justifiée en mes qualités de femme, de Soviétique et d’attachée diplomatique. Il résista quelques secondes, avant d’être dérangé par son voisin.
À plusieurs reprises, durant le discours de notre ambassadeur, nos regards se recroisèrent furtivement. Contrairement à lui, cela ne me gêna pas. À ce stade, je n’avais pas de notes à griffonner, je devais seulement faire semblant de m’intéresser aux échanges guindés entre les hauts conseillers. On savait tous, nous les Russes, que nous étions là pour la forme. Abstraction faite de me trouver en France, au cœur d’une machinerie diplomatique internationale, aux premières loges des pourparlers en lien avec un traité historique, mon attention se focalisa sur ce type. Je fixai chaque détail de son corps quand il regardait ailleurs, ses mains, son cou, ses oreilles, son profil, ses gestes. Que pouvait-il penser de moi ? Nous étions face à face, à moins de trois mètres l’un de l’autre, juste séparés par cette table massive et disproportionnée.
Nous maîtrisions tous les deux le russe et le français. On n’aurait pu s’éclipser, bavarder dans un salon autour d’une vodka glacée, échanger sur nos modes de vie, comparer nos systèmes politiques. J’aurais désiré discuter avec lui, en dehors de toute considération sexuelle. J’étais plus attirée par son charisme et son éloquence que par l’éventualité fantasmée d’une nuit avec un étranger. Depuis que j’étais en âge de faire l’amour, je ne m’attardais pas vraiment sur la chose. Les rencontres intellectuelles m’enthousiasmaient plus que les simples coucheries. Il m’arrivait d’avoir des relations avec un homme, mais uniquement pour le satisfaire. En réalité, je n’y trouvais pas beaucoup de plaisir, sans pour autant me qualifier de frigide. Sans doute n’avais-je pas croisé celui qui me ferait jouir au point de découvrir l’orgasme absolu. En toute franchise, je préférais me caresser seule plutôt que de faire semblant. Rien que d’y penser, cela m’excita.
Je sentis mon entrecuisse frétiller. Discrètement, j’écartai mes jambes, ma jupe se retroussa au-dessus des genoux. Avec prudence, je glissai ma main sous mon carnet. Je la posai sur le bas de mon ventre en effectuant des mouvements circulaires, en pressant mes doigts à l’endroit précis. Un plaisir, décuplé par le contexte, monta en moi, un coup de chaud m’envahit. J’aurais voulu jouir, crier, arracher ma culotte, puis m’allonger sur la table en poursuivant mes caresses aux yeux de tous. Heureusement, il n’y avait personne à ma droite et j’étais décalée en arrière par rapport à la chaise d’Yvan qui protégeait le bas de mon corps des regards intrusifs, alors je continuai mon affaire, une situation qui aurait pu me coûter mon poste, voire pire, mais impossible de résister à la tentation d’un tel délire.
Soudain, tandis que je commençais à perdre le contrôle, mon chef tourna légèrement la tête pour me parler. Surprise, je me penchai vers lui tout en remettant ma jupe en place. Il me fallut quelques secondes pour reprendre pied dans la réalité du moment, m’extraire de l’érotisme propagé par ce plaisir solitaire et intense. Je répondis à sa question avec difficulté. Au moment où il la reformula, l’homme que j’avais observé avec intérêt prit la parole. Le Français capta aussitôt l’attention de l’assemblée, Yvan en oublia ma présence, je soufflai. Cet instant de folie m’avait détournée de mon objectif, je m’étais laissé emporter ailleurs par une pulsion impérieuse. Je m’en voulus, je m’étais mise en danger. Pour la première fois de ma vie, mon corps avait pris le dessus en débranchant de mon cerveau tous les verrous de sécurité.
Son intervention terminée, le Français me fixa. Je demeurais paralysée, coupable de m’être mal comportée. Avait-il remarqué ma conduite ? Impossible, pourtant je baissai les yeux, envahie par une forme de honte accablante. Un certain temps fut nécessaire afin que je réalise que personne ne m’avait vue me caresser. Je tâchai alors de me concentrer sur les débats, de me reconnecter au sujet. Il s’agissait quand même d’une réunion officielle destinée à évoquer le rôle de la France dans le processus de désarmement nucléaire des deux plus grandes puissances militaires.
Après deux heures de travail, une pause fut réclamée par le chef de la délégation étrangère. Nous quittâmes tous la salle, un miracle pour moi, ma vessie allait exploser.
Dans le couloir, je me précipitai vers les toilettes. À l’intérieur, assise sur le trône, j’expulsai un long soupir de satisfaction au moment où je me soulageai bruyamment. L’affaire finie, je déverrouillai la porte, l’ouvris… et devins blême. Là, deux types en costume noir qui se lavaient les mains se retournèrent. La gêne me submergea. Dans l’empressement, je m’étais trompée. Ici, j’étais du côté des hommes.
Je franchis le seuil de ce lieu d’aisance interdit aux femmes. Mon calvaire se poursuivit, je tombai nez à nez avec le Français. Il écarquilla les yeux, étonné de me voir sortir de cet endroit. Pour ne pas perdre la face, je lui tins la porte en souriant, et le laissai passer. Il me remercia dans un russe presque parfait.
Ridiculisée par la situation ubuesque, j’accélérai le pas afin de rejoindre mes collègues qui s’agglutinaient devant le buffet. Mon chef s’approcha de moi en arborant un air soucieux, je craignis le pire. Mais à ma grande surprise, il n’évoqua ni mon vice ni mon égarement dans les toilettes des messieurs, juste son agacement envers le responsable de la diplomatie française, qu’il qualifia de prétentieux. Avec talent et empathie opportuniste, j’acquiesçai. Yvan me proposa un café, j’acceptai avec plaisir.
Ma tasse en main, je cherchais dans la foule le visage du Français. En vain. Alors que je perdais espoir, une voix s’adressa à moi dans mon dos. C’était lui. Avec humour, il me demanda de lui indiquer la salle de réunion. Je profitai de sa plaisanterie pour le conduire et faire plus ample connaissance. Il se présenta : Charles Verban…
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