Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 20 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Les illusions

Quelques semaines après mon emprisonnement, alors que j’effectuais toute seule ma promenade dans une minuscule cour, une douleur physique me surprit, rien de bien méchant, juste un écœurement fort désagréable, mais associé à d’autres signes préalables, je réalisai soudain la dimension de la situation. Une poitrine plus bombée, des tétons durcis, et surtout une absence de règles périodiques alarmante ; de toute évidence, j’étais enceinte, un véritable choc, même si je l’avais pressenti. Désormais, aucun doute n’était possible.

Je repris ma marche tandis que la gardienne était occupée à l’intérieur, de l’autre côté de la porte en acier. Je ne savais que faire, que dire. Me retrouver ici, dans cet état, était impensable, en décalage complet avec les conditions d’une grossesse normale. Charles avait fécondé en moi l’enfant de notre tragédie. Au lieu de célébrer cet événement dans la liesse avec le futur papa et ma famille, je croupissais en enfer, loin des miens et de celui que j’aimais. Ça me démoralisa alors que je luttais chaque jour pour ne pas sombrer, une souffrance de plus qui s’ajoutait à ma peine initiale, une injustice insupportable.

Encore un tour, en suivant la ligne tracée au sol.

Soudain, la porte s’ouvrit, les gonds grincèrent, la surveillante m’ordonna de la rejoindre. Par réflexe, je rentrai mon ventre, même s’il n’avait pas encore grossi, comme si cette femme pouvait deviner mon secret. C’était ridicule de l’imaginer, toutefois, la prudence s’imposait. Dans quelques jours, semaines ou mois, il serait impossible de dissimuler mes rondeurs, surtout lors de la fouille à corps ou durant les séances de rasage. Comment faire ? Se taire ou parler ? Pour l’heure, je craignais trop leur réaction quand ils s’apercevraient de mon état. Dans un premier temps, je pris le parti de garder le silence jusqu’à ce qu’une solution plus réfléchie émerge.

Ce jour était important, celui de mon congé hebdomadaire. D’habitude, j’en profitais pour me reposer, dormir et encore dormir après une semaine de labeur. Mais là, dans ma cellule dépersonnalisée, assise sur le bord de mon lit, mon esprit se focalisa sur l’évidence, ce ventre qui ne cesserait de gonfler. Mon seul espoir : que mon corps comprenne la gravité de ma condition et qu’il masque ma transformation physique. Ma mère m’avait raconté que sa sœur, tombée enceinte sans le vouloir, avait fait ce qu’on appelle un déni de grossesse jusqu’à son terme, terrorisée à l’idée que son père découvre la chose. C’était un phénomène reconnu par la médecine. Mais pouvait-on le décréter, contrôler ce mécanisme de défense psychique ? Au regard de ce qu’on m’avait expliqué, c’était chimérique, puisque je ressentais déjà le fruit des modifications hormonales, comme les nausées, l’envie d’uriner plus souvent et la tension de la poitrine. Garder l’enfant, la question ne se posait pas en ces termes. Aucun choix ne s’offrait à moi. Avorter de plein gré ou y être forcée, c’était sans doute comme cela que ça finirait. Personne ne pouvait me conseiller, pas même l’infirmière en chef du bloc santé, une femme odieuse, froide et sadique. Une fois, cette garce avait manipulé mon épaule avec brutalité. Elle avait tiré sur les chairs autour de ma cicatrice et m’avait contrainte à faire des mouvements douloureux. Ses petits yeux noirs, son sourire en coin, sa poigne et sa laideur m’avaient terrorisée. Je n’imaginais pas la rencontrer pour lui parler de ma grossesse.

Le temps m’était compté, car, à partir de ce jour et maintenant que j’en étais certaine, chaque heure passée me rapprochait d’une échéance inévitable. Il fallait juste que je repousse au maximum le moment où j’annoncerais mon état à la matonne responsable de mon étage. Au début, une simple ceinture ventrale, fabriquée avec un morceau de drap, suffirait à ne pas éveiller les soupçons. Mais, quand on me raserait le corps dans trois semaines, entièrement nue, ce serait impossible à camoufler. D’ici là, j’avais un court répit pour méditer sur la suite.

Au fond de moi, je voulais le garder, plus que tout au monde. Ce fœtus symbolisait l’amour, la passion entre Charles et moi. Et puis, cela représentait aussi l’espoir, l’avenir, la transmission, des valeurs en opposition complète avec le sort que je subissais entre ces murs de l’indigence. En me caressant le ventre, j’avais l’impression d’être à nouveau une femme, un être respectable, capable d’engendrer la vie.

Plus j’en prenais conscience, plus mon cerveau opérait une forme de métamorphose régénératrice, au-delà même du simple instinct de survie. Il s’agissait d’un bienfait surprenant malgré le contexte, une réjouissance intérieure dont la puissance renforçait un désir inconnu. Au cœur de mon désastre, une lumière jaillissait de mes entrailles, une envie de combattre le drame, un besoin d’explorer l’inenvisageable. Cet événement ravivait l’optimisme et anéantissait la déchéance ordonnée. Je voulais y croire, m’accrocher à cet embryon qui poussait en moi. J’étais le réceptacle d’un être vivant, pur et innocent, vierge des affres de l’existence. Cet enfant à naître m’apparut comme le symbole d’une réincarnation destinée à modifier la trajectoire du mal. Je devais le protéger, tout faire pour qu’il arrive à son terme, pour qu’il ne soit pas condamné avant son premier cri. Je me sentis investie par cette mission suprême, au-delà du simple rôle d’une mère en devenir. Me focaliser sur sa naissance me permettrait de concevoir mon incarcération sous un autre angle, de me réaffirmer en tant que Sofia.

Presque souriante, je m’allongeai sur mon matelas, relevai les jambes et passai les mains sur mon ventre. Dans un mouvement circulaire, j’effleurai ma peau, je lui diffusai des ondes positives, une manière de me rassurer, de me connecter à la célébration de ma gestation. Évidemment, dans un monde parfait, j’aurais voulu partager ça avec Charles, hurler à tous notre bonheur. Une flamboyante énergie m’enivra au point de soustraire mon malheur à l’éventualité d’une félicité méritée.

C’était agréable de fermer les yeux, de me laisser porter par l’imaginaire, de renouer avec la perspective de croire à nouveau. J’étais bien, détendue, à l’écart de la noirceur qui ornait mon quotidien. Il y avait bien longtemps que je n’avais pas ressenti une telle plénitude. Je m’y accrochai, heureuse ou naïve. Pendant quelques instants d’évasion, j’oubliai les déchirures. Mon esprit s’apaisa, mon corps se relâcha comme dans une bulle cotonneuse où rien de mauvais ne pouvait m’atteindre. Le silence régnait. Charles se tenait à mes côtés, bienveillant, amoureux, et nous profitions d’une belle journée d’été pour nous délasser au bord d’un lac. J’entendais le murmure de l’eau et le frémissement dans le feuillage des bouleaux. Au loin, des enfants jouaient, un chien aboyait. Nous étions libres de nous aimer, de nous projeter, d’entrevoir l’avenir ensemble, un rêve éveillé dont le film s’étirait au gré de mes pensées. Je fantasmais la représentation d’un idéal inaccessible, l’illusion poétique d’une fiction qui aurait pu être la mienne, la nôtre. Depuis ma condamnation, je m’étais interdit de me remémorer le passé dans le but de me protéger, mais là, en ce jour si extraordinaire, je désirais, à ma façon, solenniser ma grossesse, acter l’événement pour ancrer dans ma psyché un marqueur euphorique. L’influence cérébrale, l’autopersuasion me permettraient de basculer dans un univers parallèle, un sas hermétique aux maux, un lieu virtuel de célébration afin que mon enfant en ressente les bienfaits dans chacune de ses cellules. Une force décuplée m’envahit, j’allais devenir mère.

Après une longue et profonde réflexion sur le sujet, je pris la décision irrévocable de garder le bébé, de me battre, d’imposer le rebond de mon destin à ceux qui me considéraient comme un simple numéro, un cobaye expérimental. Être enceinte m’offrirait peut-être une porte de sortie. Je serais transférée dans un établissement plus adapté où je pourrais dignement voir mon enfant tout en effectuant ma peine. Une prison pour jeunes mamans, cela devait certainement exister. Mon plan consisterait à cacher le plus possible mon état, à repousser l’échéance pour mettre mes geôliers devant le fait accompli, qu’on ne puisse plus intervenir médicalement. Un seul objectif remplirait désormais mes journées : accoucher et donner naissance à l’enfant de Charles…

 

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