Aimer au temps des Rouges (French Edition)
2 - À la télévision
Appartement de Svetlana
J’entendis les verrous, la porte s’ouvrit. Mon amie me sourit, heureuse de me retrouver.
— Salut, Sofia. Ton bus était à l’heure, aujourd’hui !
— Pour une fois, à part le déluge de pluie, il n’y a pas eu de problème sur la ligne… Bon, tu me fais entrer ?
— Viens. J’ai préparé des gâteaux secs et l’eau du thé chauffe… Alors, ta journée ?
— Toujours aussi rasoir. Je passe des heures à traduire des documents techniques concernant des appareils de télécommunication. J’en ai encore pour une semaine. Après, ce seront des brochures commerciales.
— Et ton chef, toujours entreprenant avec toi ?
— Je n’en peux plus de ses sous-entendus, de ses regards quand il traverse le couloir, il me mate comme une proie. J’ai peur qu’il n’enclenche la vitesse supérieure. Et comme je ne me laisserai pas faire, il y a des chances que je perde mon boulot. De toute façon, pour nous les filles qui résistons, ça finit constamment pareil : sois tu cèdes et tu couches, soit tu es virée.
— Invente un truc qui pourrait le dégoûter, l’empêcher de passer à l’acte.
— Tu as raison, il faut que je fasse courir un bruit, que ça lui revienne aux oreilles indirectement.
— Une sale maladie, par exemple.
— Non, tu es gentille, mais je ne veux pas que mes collègues me considèrent comme une pestiférée. Je vais y réfléchir. Et toi, ça va ?
— Comme d’habitude, si ce n’est que je vois de moins en moins Pavel. Il trempe dans des combines louches avec des types.
— Ton mari ne fait plus le chauffeur de taxi clandestin ?
— Si bien sûr, ça rapporte trop pour y renoncer, mais, en plus des courses, il se sert de la voiture afin d’effectuer des livraisons dans toute la ville. Il termine son boulot vers seize heures, ensuite il embraye jusqu’au soir. Depuis plusieurs jours, il rentre après vingt-deux heures, parfois après minuit. Hier, il m’a réveillée, trop fier d’exhiber sa liasse de billets, plus de cent dollars.
— Tout le monde trafique plus ou moins, en ce moment. Il faut seulement faire gaffe avec qui on fait du business. Quand tu vois le nombre de meurtres chaque mois, les règlements de comptes, les fusillades dans les rues sombres, c’est de pire en pire. Les reportages à la télé ne montrent que ça sur les nouvelles chaînes privées.
— Bon, assieds-toi, Sofia, je vais chercher le thé.
Svetlana avait dix ans de moins, juste trente-cinq ans. Je savais tout de son vécu, elle s’épanchait sans retenue. Je la considérais comme une petite sœur, un peu naïve sur certaines choses. Pavel, son mari, n’était pas très intéressant, assez bourru, mais pas méchant avec elle. Dès mon apparition dans l’immeuble, deux ans auparavant, on s’était tout de suite liées d’amitié, même si j’étais méfiante, sur mes gardes. Progressivement, la confiance s’était installée, le temps m’avait permis de m’acclimater à cette nouvelle vie. Par peur de sa réaction, par pudeur, je ne lui avais pas raconté mon passé. Et Svetlana, curieusement, ne m’avait jamais questionnée à ce sujet. En y réfléchissant, je la sentais prête, maintenant. Depuis peu, je ressentais le besoin de parler, d’expliquer, de partager mes douleurs, mon histoire, j’avais envie qu’elle sache d’où je venais, ce qui m’était arrivé. Il fallait seulement que je trouve le courage nécessaire afin de me lancer.
Mon amie réapparut dans le salon, un plateau à la main, je me levai pour l’aider. Nous prîmes place l’une à côté de l’autre dans son canapé fleuri, d’une laideur confondante, mais très confortable. Comme toujours, vers dix-huit heures, Svetlana alluma la télévision. Elle aimait se brancher sur la nouvelle chaîne d’info inaugurée en début d’année, un média moderne qui déroulait l’actualité entrecoupée de reportages divers. Le son était bas, les images défilaient sans qu’on y prête réellement attention. Si quelque chose l’attirait, elle montait le volume. Sinon, on parlait de tout et de rien, par plaisir d’être ensemble et de partager notre quotidien. C’était notre façon de décompresser, un rituel immuable. Les sujets se succédaient, j’étais bien, elle aussi. On riait de tout, des moments privilégiés arrachés à la noirceur de nos conditions de vie. Se satisfaire de peu était devenu une vraie philosophie. L’avenir et les projets ne faisaient pas partie de notre vocabulaire. Ici, le temps s’écoulait lentement, figé dans l’indifférence pour ceux qui n’avaient pas eu l’opportunité de monter dans le train du changement. Notre destin en tant qu’individu demeurait suspendu au-dessus du vide abyssal créé par l’effondrement de l’URSS. Résigné, recroquevillé, spectateur inactif d’une société déboussolée, violente et fascinante à la fois, le peuple russe se contentait de survivre, sans trop se poser de questions existentielles. Au milieu de ce chaos, j’essayais simplement de reprendre pied, de m’insérer, d’être invisible, d’oublier.
Svetlana était mon remède, ma potion magique contre le malheur ou la dépression. Je me reconstruisais au fil des jours, consciente que j’avais certainement atteint le niveau maximum qui m’était autorisé. Et encore, j’avais un travail au sein d’une entreprise privée de télécommunications, un groupe franco-russe qui payait les salaires sans retard. Ma parfaite maîtrise de la langue française m’avait permis de trouver un poste au chaud dans un bureau. J’avais de quoi subvenir à mes besoins, et, comme je vivais seule, je pouvais faire quelques économies. Mais sans Svetlana, j’aurais sans doute craqué, sombré dans la mélancolie. Souvent, je m’empêchais de trop réfléchir pour ne pas regretter mon existence, accepter avec fatalisme de ne jamais avoir bâti une famille. La prison m’avait enseigné l’art de la solitude, pourtant, ce n’était pas facile de voir les autres femmes se promener au parc avec leurs enfants. Mon amie n’était pas encore mère, deux fausses couches successives l’avaient poussée à renoncer. À chacune nos drames.
— Sofia, tu restes dîner ?
— Bien sûr. J’irai chez moi chercher deux ou trois trucs dans le frigo.
— Non, ne t’embête pas, j’ai tout ce qu’il faut. Avec le cash que Pavel rapporte ces derniers temps, on se paye de la viande au marché noir.
— Tu n’as pas peur qu’un jour ça finisse mal, ses petites combines ?
— Je me suis habituée, à force. Maintenant, j’arrive à m’endormir sans lui. Et puis, c’est vrai que ses trafics nous permettent de bien vivre. Sans ça, on n’aurait pas une si belle télé, le garde-manger plein et des vêtements neufs dans le placard. Regarde ce que je porte, le dernier jean Levi’s, un 501. C’est la mode partout en Europe et aux USA. Tout le monde en possède un. J’ai même un blouson de cuir.
— Tu devrais en mettre de côté, et pas tout claquer dans des conneries.
— Ne t’inquiète pas… Tu vois le coffret dans la vitrine ? Là-dedans, j’ai cinq cents dollars en liquide.
— Ah quand même ! C’est énorme !
— Ne dis jamais à Pavel que tu sais pour le fric. Lui ne compte jamais, c’est moi qui tiens la caisse. J’en ai planqué ailleurs, en cas de besoin. Pavel l’ignore.
— Tu as bien raison, c’est promis. Allez, on le boit, ce thé ?
Soudain, entre deux gorgées, mon œil fut attiré par l’écran de la télé.
— Svetlana, tu peux mettre plus fort.
— Pourquoi ? Ça t’intéresse ?
— Le reportage, ça se passe à Paris !
— Tu connais la France ?
— Oui, mais c’était il y a longtemps.
— Ben, tu ne m’en as jamais parlé. Tu as été là-bas ?
— En 1972… Svetlana, s’il te plaît, j’écoute.
Je fixai le poste, les images défilaient, je reconnus certains endroits. La caméra fit un gros plan devant la résidence de l’ambassadeur de la fédération de Russie. Des journalistes, postés à l’extérieur, attendaient. Ils filmaient la sortie. L’envoyé spécial de la chaîne interpella un type en costume gris. L’interview commença sur le trottoir, juste devant les grilles de ce lieu que j’avais fréquenté à l’époque de l’Union soviétique. Là, mon sang se figea, mes oreilles bourdonnèrent. J’étais sidérée par ce que j’apercevais. L’homme, un Français, s’exprima en russe. Il fut présenté comme un haut fonctionnaire, attaché diplomatique, chargé des relations internationales avec la nouvelle Russie. L’énonciation de son nom ne fit que confirmer mes certitudes. Charles Verban. Je n’en croyais pas mes yeux.
Le reportage se termina. Mon regard fixa le tapis, j’étais ailleurs. Mon cerveau se connectait à mon passé lointain, quand tout à coup je sentis Svetlana me secouer le bras. Son timbre s’amplifia au fur et à mesure que je sortis de ma torpeur. J’étais vidée, sans force, abasourdie.
— Sofia, tu m’écoutes ? Réponds, tu me fais peur ! On dirait que tu as vu le diable… Qu’est-ce que tu as ? Ça ne va pas ?
— Attends un peu que je recouvre mes esprits… Merde, alors !
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
J’inspirai une grande bouffée d’air, m’enfonçai dans le canapé. Mon front perlait de sueur, mes mains tremblaient. Svetlana me servit un verre d’eau en me caressant la tête. Je le bus d’une traite. Un long soupir s’extirpa de ma bouche. Le choc était terrible, je n’y étais pas préparée, encore moins dans ce contexte si particulier. J’aurais voulu ne jamais revoir son visage ni entendre sa voix.
— Tu te sens mieux, maintenant ?
— Ça va. Désolée… euh… c’est compliqué.
— Prends ton temps. Je suis là.
— Le type à la télé, le Français, je l’ai bien connu.
— Comment ? Où ? Raconte !
— C’est une vieille histoire, la mienne, celle qui a scellé mon destin. Tout ce que j’ai enterré ressurgit brusquement…
— Tu sais, je n’ai jamais posé de questions sur ton passé, car j’estimais que c’était à toi de l’aborder lorsque tu en aurais envie. Tu as débarqué ici, on est devenues très amies, et j’ai compris au fil des mois que tu ne souhaitais pas parler de toi, de ton parcours, de ta famille, je l’ai accepté sans condition. Pour être franche, ça m’a souvent brûlé la langue de t’interroger, mais au fond de moi, une petite voix me conseillait de fermer ma grande gueule. Sauf qu’après ce qui vient de se dérouler dans mon salon, j’aimerais savoir ce qui te met dans un tel état. Sofia, tu ne crois pas qu’il est temps de te délivrer de ce poids. Ça fait deux ans qu’on est voisines, je ne t’ai jamais trahie. On se fait confiance, non ? Ne reste pas comme ça, vide ton sac, ma chérie.
— Peut-être… Svetlana, j’ai besoin de souffler, de rassembler mes idées, d’encaisser le choc. Je vais rentrer chez moi, il faut que je sois seule.
— Non, non, tu commets une grave erreur. Tu as besoin de soutien. S’enfermer dans ces moments-là n’est vraiment pas la bonne solution.
— Tu as sans doute raison, mais il me faut un peu de temps.
— Alors je te raccompagne chez toi. Tu prends une douche, tu t’allonges une petite heure, et après, je viens te chercher pour dîner.
— D’accord… Merci pour tout… Promis, je vais tout te raconter.
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