Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 10 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Entre les tombes

 

Je marchai en direction du cimetière, il était quatorze heures, j’avais rendez-vous avec mon Français dans trente minutes. Je considérais Charles comme un spécimen rare venu de l’Ouest qui s’offrait à moi, une opportunité extraordinaire.

Une drôle de sensation me traversa l’esprit. Pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression de faire quelque chose de mal, de trahir ma patrie. Nerveuse, je me retournais souvent en modérant mon allure, en feignant d’admirer l’architecture d’un bâtiment. De temps à autre, je m’asseyais sur un banc durant deux ou trois minutes avec un air innocent tout en regardant le ciel. Je craignais d’être suivie. Ce sentiment paranoïaque s’accentua quand, à un carrefour, une voiture ralentit sans raison avant de s’arrêter et de stationner au bout du trottoir, juste en face de moi. Quelques secondes plus tard, elle accéléra. J’étais en sueur.

Jusqu’à présent, je n’avais jamais ressenti ce que les anciens appelaient la méfiance constante. Nous, les Russes, vivions dans un univers à part, une sorte de paradis entouré de hauts murs sur lesquels des observateurs surveillaient tous nos faits et gestes. Depuis l’adolescence et mon passage chez les komsomols, je n’avais jamais défié l’autorité, mais là, je franchissais la ligne rouge en toute conscience. C’était à la fois exaltant et terrifiant.

Arrivée devant l’immense porte du cimetière Donskoï, je l’aperçus. Charles avança vers moi. D’un signe de tête, je lui fis comprendre de me suivre. Il saisit le message et laissa une certaine distance entre nous.

Au bout d’une longue allée où des familles déambulaient, je m’arrêtai devant la stèle d’un héros de la nation, un officier mort au combat lors de l’opération Barbarossa durant la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup de mes compatriotes, anciens soldats de l’Armée rouge, venaient régulièrement fleurir ce genre de tombes.

Charles me rejoignit pendant que je lisais la plaque commémorative. Il me salua en russe. Une conversation hors du temps s’initia. Je lui expliquai qu’ici nous n’encourions rien, il fut rassuré. L’un et l’autre savions très bien que ce rendez-vous n’aurait jamais dû avoir lieu et que le simple fait d’être immobiles, côte à côte, pouvait apparaître suspect aux yeux de la police. Lui était moins exposé en tant que diplomate étranger. Le principal risque était un renvoi en France avec l’interdiction de remettre les pieds sur le sol soviétique tandis que moi, je serais d’emblée considérée comme une traîtresse, un statut qui augurait du pire. Je chassai cette perspective de mon esprit pour me concentrer sur mon invité, cet élégant Français que j’avais rencontré à Paris.

Nous fîmes quelques pas en direction du sud, là où le cimetière devenait plus austère, moins entretenu, où la végétation reprenait ses droits au milieu des pierres tombales laissées à l’abandon depuis plusieurs décennies. Je n’avais jamais été aussi loin dans ce lieu. On se sentait coupé du monde, à l’écart de l’agitation du centre-ville. Ici, on entendait les oiseaux nichés dans de grands arbres qui occultaient la lumière naturelle. C’était ombreux, humide, inhospitalier. Puis Charles prit les devants. Il me guida vers l’endroit le plus reculé, comme s’il souhaitait me perdre dans ce labyrinthe végétal et minéral. Sans poser de question, confiante, je le suivis. Aucune parole ne fut prononcée durant cette avancée vers l’inconnu.

Nous arrivâmes dans une partie très boisée, où les ronces recouvraient d’anciens emplacements, c’était mystérieux. Charles continua sans dire un mot comme s’il connaissait le site. Curieuse et fascinée, je n’opposai aucune résistance.

En me retournant, je constatai que personne ne pouvait nous voir. Nous dévalâmes un petit monticule de terre. En contrebas, un ruisseau serpentait entre les troncs. Cet endroit isolé, à l’abri des indiscrétions, difficile d’accès, où la fraîcheur régnait, ressemblait à une île déserte déconnectée de la civilisation.

Charles pointa du doigt une clairière où le soleil perçait et illuminait un joli coin d’herbe. Il accéléra, puis sortit de son sac en bandoulière une couverture, deux verres et une bouteille. Il m’invita à prendre place. J’étais bluffée par la mise en scène et le charme bucolique de cet éden. Je le rejoignis, séduite en tout point.

Mon corps bascula en arrière. Je m’allongeai, les bras en croix, mon regard fixant le ciel bleu. Charles nous servit du vin. Nous trinquâmes en nous souriant. C’était d’un romantisme inouï. Il m’avoua s’être rendu au cimetière la veille pour repérer ce lieu paradisiaque. J’éclatai de rire, conquise par l’originalité de cette rencontre que j’avais initiée.

Nous discutâmes de tout et de rien, de nos pays respectifs. Je me sentais bien, en sécurité à ses côtés. Je me laissai aller à quelques confidences sur ma vie personnelle, lui fit de même sans trop monopoliser la parole. Charles prenait soin de moi, s’intéressait à mon histoire.

Je lus dans ses yeux son envie de franchir le pas. Alors, sans vraiment réfléchir, enivrée par le contexte, je m’approchai de lui et l’embrassai. Il se laissa faire. Ses bras m’entourèrent. Nous nous allongeâmes sur la couverture comme des amoureux maladroits. Mes lèvres goûtèrent les siennes. L’exultation me submergea, au point d’oublier nos différences et le danger d’un tel acte. J’étais presque fébrile, tremblante tant le désir me transperçait. Impossible de résister. Je lui signifiai mon souhait de faire l’amour en déboutonnant sa chemise. Il ouvrit ma robe, je sentis sa main ardente se poser sur mes seins. Avec tendresse, il descendit jusqu’à mon entrecuisse. Excitée, j’écartai mes jambes, impatiente de ressentir le contact de sa peau contre mon sexe humide.

Nos corps nus, exposés à la brise chaude de mai, s’entrelacèrent sous le regard curieux d’un oiseau perché. Un plaisir foudroyant m’envahit quand il entra en moi après m’avoir longuement caressée. Ce fut une explosion de sensations torrides. Je retins mes cris lorsque Charles me fit jouir avant d’en avoir le souffle coupé.

Après l’amour, je me blottis contre lui et fermai les yeux afin de profiter de ce moment d’extase. Les battements de son cœur résonnèrent contre ma poitrine. À cet instant, traversée par les ondes du bonheur, j’oubliai qui nous étions. Plus rien n’avait d’importance, j’étais sous l’emprise de Charles, comblée par l’orgasme comme je ne l’avais jamais été auparavant. Le bruissement des feuilles, le murmure de l’eau et les fragrances printanières décuplèrent mon épanouissement. Je me sentis femme, désirée, convoitée, éprise d’une énergie salvatrice au plus profond de ma chair. Toutes les cellules de mon corps captèrent les fragments de l’amour, une symphonie d’allégresse qui me plongea dans un état second, une douce léthargie.

L’ivresse de l’après m’enveloppa jusqu’à ce que le sommeil m’extirpe du réel. Mes paupières se fermèrent, mon esprit s’éclipsa sans que je puisse lutter. Charles m’embrassa dans le cou et caressa le bas de mon ventre du bout des doigts. Les sons s’apaisèrent, la lumière disparut. Je m’endormis ainsi, réchauffée par les rayons du soleil et la présence bienveillante de cet étranger venu de l’Ouest. Je m’étais donnée à lui sans retenue, comme un cadeau, une offrande volontaire à un hôte de marque. Et j’avais reçu en retour le plus merveilleux des délices qu’une femme pouvait espérer.

Une heure plus tard, en me réveillant, un frisson me parcourut. La couverture m’enveloppait de la tête aux pieds. Encore un peu apathique, j’examinai les alentours. Avec consternation, je réalisai que Charles s’était volatilisé, ses affaires n’étaient plus là. Je me redressai, paniquée à l’idée que l’on me surprenne nue au milieu des bois, aux confins de ce cimetière. En urgence, je me rhabillai.

Alors que j’enfilais ma culotte sous ma robe, mon regard perçut un morceau de papier plié en deux. C’était un mot écrit de sa main. Charles me remerciait pour ce moment féerique, et me proposait que l’on se retrouve au même endroit le dimanche suivant. Je fus soulagée de constater son désir de me revoir, mais patienter une semaine me parut une éternité.

Rassurée, je fis le chemin en sens inverse, l’esprit empli de souvenirs sensoriels.

Tout en marchant vers la sortie, je pris soudainement conscience de la folie à laquelle je m’étais livrée. Par chance, nous avions échappé à la surveillance du système, personne ne nous avait surpris en pleins ébats. Je pouvais encore inverser le cours des choses, renoncer à lui, reprendre ma vie et garder en mémoire ce rêve éveillé, une impermanence érotique et charmante. Je trouvais cela plus romanesque de ne pas renouveler l’expérience, de fixer l’événement, de le rendre unique. Faire l’amour avec Charles, dans les méandres de ce cimetière, avait été une parenthèse suave, mais je demeurais une fille du peuple, une enfant de Staline, une jeune diplomate soviétique en poste. Pour notre bien à tous les deux, je décidai donc de ne plus le revoir, de préserver ma carrière. Une chose était sûre, jamais je n’oublierais cette journée…

 

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