Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 13 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

5 - Vers l’Ouest

PARTIE II

 

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5 – Vers l’Ouest

Paris, juillet 1994

En quittant Moscou sur un vol direct de la compagnie Aeroflot, une certaine angoisse m’avait étreinte, une sensation désagréable comme si, au dernier moment, je m’étais rendu compte des conséquences de ce voyage. Au fil des heures, l’espoir était revenu au profit de l’intensité de nos futures retrouvailles.

Depuis l’aéroport, j’empruntai un bus jusqu’au terminus près de la gare de Lyon. Là, j’achetai un plan.

C’était assez déroutant de déambuler seule dans une capitale étrangère, sans repères, sans guide. Depuis 1972, la ville avait beaucoup changé. Il y avait des touristes partout, une circulation abondante, des boutiques de luxe, des voitures de toutes marques, une effervescence incroyable. J’avais le tournis au milieu des badauds.

J’aurais voulu prendre mon temps, visiter les monuments, flâner sur les bords de Seine, mais mon désir de le revoir sans tarder était plus fort que tout. Alors, je sautai dans un taxi et indiquai l’adresse de Charles : 8 rue Balzac dans le 8e arrondissement.

Assise à l’arrière, j’observai les grandes avenues comme je l’avais fait autrefois en regagnant l’ambassade soviétique. Les images du passé se superposaient à la réalité comme un voyage dans le temps. Un sentiment nostalgique agréable m’anima. J’étais bien, détendue et à la fois excitée par cette aventure à rebours de mon histoire. Difficile de croire que vingt-deux années s’étaient écoulées depuis ma venue ici, dont vingt ans à croupir en prison. À quarante-cinq ans, j’étais encore jeune, j’avais l’espoir que Charles me reconnaisse au premier regard. J’appréhendais sa réaction. Me rejetterait-il ? Nierait-il l’amour passionnel qui nous avait unis à Moscou durant ce fameux printemps ? Je me persuadais que non, même si j’avais bien conscience d’idéaliser notre rencontre.

Quand je voyais des couples marcher main dans la main sur les trottoirs parisiens, je m’imaginais faire la même chose dans quelques heures. Je faisais sciemment abstraction de sa vie actuelle, d’une hypothétique femme ou d’enfants. À ce stade, mon cerveau préférait ignorer leur éventuelle existence pour ne pas gâcher le rêve éveillé qui m’enveloppait de ses brumes.

Le taxi remonta la rue. Les numéros défilèrent en arrière. Mes yeux scrutèrent chaque petite plaque rivetée au-dessus des portes. Le stress m’envahit, j’étais presque tremblante à l’idée d’avoir réussi la première étape de ma mission.

Le chauffeur arrêta la voiture. L’immeuble de Charles s’érigeait sur ma droite. On y était enfin. Je payai ma course et me précipitai à l’extérieur. Le monsieur ouvrit le coffre et me donna mon sac. Je le saluai à la hâte.

Face au porche, je restai un moment immobile. Des gens passèrent devant moi sans me regarder. Un livreur se gara en double file. Un vieil homme traversa la rue avec son chien en laisse. Le monde s’affairait autour de moi sans que je puisse interagir. J’étais paralysée, effrayée à l’idée de franchir le seuil de cet immeuble cossu. Tout était beau et propre : l’architecture, les arbres, les balcons fleuris, les devantures des magasins, les lampadaires, les bancs publics.

J’aperçus une femme brune dans la cour. Elle me contempla, se dirigea vers moi, un tuyau d’arrosage en main. Alors que je n’avais pas encore lu les noms sur les boîtes aux lettres, j’inspirai une grande bouffée d’air, et saisis cette occasion. Elle m’interpella. Un sourire nerveux se dessina sur mon visage. Une rafale fit voler mes cheveux blonds. Je stoppai mon avancée.

— Bonjour. Vous cherchez quelque chose ? me demanda-t-elle avec une certaine autorité dans la voix.

— Bonjour Madame. Je viens voir monsieur Verban.

— Je suis la gardienne de l’immeuble. La famille a quitté le « 8 » depuis plus de quinze ans maintenant. À l’époque, c’était ma mère, la gardienne. J’ai pris la suite à sa retraite.

Sa réponse me tétanisa. Le silence s’abattit quelques secondes. Je la relançai par une autre question.

— Vous n’avez pas un registre que je pourrais consulter.

— Non, c’est trop ancien. Ma mère n’a pas tout conservé. La loge est petite, vous savez.

— Je comprends, lâchai-je, la mine sombre.

— Attendez ! Je n’étais qu’une adolescente, mais je me souviens très bien de ces gens. L’été, entre le 15 juillet et le 15 août, ils partaient en vacances dans leur villa. Je me rappelle bien ce détail, car une année, Maman les a accompagnés durant ses congés pour faire le ménage et remettre la maison au propre. Moi, j’étais en colonie. Elle m’avait écrit une jolie carte postale qui montrait la station balnéaire où résidaient les Verban. Ça m’avait fait rêver…

— Donc, j’ai une possibilité de trouver Charles et sa famille là-bas ?

— Absolument. En tout cas, c’est la seule piste.

— Il est marié ? Des enfants ?

— Oui. Sa femme était très gentille avec moi… Si, ça y est, ça me revient ! C’était à Carnac en Bretagne… Euh… Boulevard de la Plage. L’adresse m’avait marquée à l’époque. Habiter une villa boulevard de la Plage m’avait paru idyllique. J’en suis quasi certaine. Si, si !

— Oh merci, vraiment merci.

— Tentez votre chance là-bas. On est le 17 juillet. Ils y sont peut-être.

— Comment m’y rendre ? Je suis étrangère. C’est la deuxième fois que je viens en France, ça fait une éternité.

— Je me disais bien que vous aviez un accent. C’est assez simple. Maintenant, il y a des TGV, des trains rapides qui desservent la Bretagne. Il faut aller jusqu’à la gare Montparnasse. Je crois que, pour Carnac, le plus près, c’est Quiberon. Demandez au guichet, on vous renseignera.

— Encore merci pour votre aide.

— Il n’y a pas de quoi. Je vous souhaite bon courage. Et si vous voyez madame Verban, saluez-la de ma part, et les enfants aussi. Ils ont dû grandir, depuis le temps.

— Quel est votre nom ?

— Alice Rochardin.

— C’est noté. Je transmettrai, c’est promis. Au revoir, Alice.

On se quitta comme ça. Elle récupéra son tuyau, et moi, mon sac de voyage. Je n’avais plus qu’à trouver un bus ou un taxi pour me rendre à la gare et tenter de prendre un train le plus vite possible en direction de cette région de l’Atlantique.

J’étais déçue, sans pour autant perdre espoir. Au pire, je finirais seule mon séjour sur une plage avant de rejoindre Moscou. Cette perspective ne m’enchantait pas, je voulais y croire. Les précieuses indications d’Alice me conduiraient, avec un peu de chance et j’en avais besoin, vers celui que je cherchais.

Un peu sonnée par ce revers, je marchai sans regarder autour de moi, hagarde, dubitative. L’excitation s’amenuisait au fil de mes pas comme si mon esprit me conditionnait à accepter l’issue la plus probable, l’échec de nos retrouvailles. La minute suivante, je chassai le négatif. Passer d’un extrême à l’autre était excédant à force.

Cette nouvelle piste m’obligeait à quitter Paris, à traverser une bonne partie de la France sans aucune certitude quant au résultat final, mais je n’avais pas d’autre choix que d’y aller. Avant, je souhaitai faire une pause. Une jolie terrasse de café se profila devant moi. Il faisait beau et chaud. Les gens attablés avaient l’air heureux. Je m’approchai.

Installée sur une chaise, mon sac entre les jambes, je fermai les yeux, basculai ma tête en arrière et laissai les rayons du soleil me chauffer le visage.

Quand le serveur arriva, je sursautai. De sa voix grave, il me demanda ce que je voulais boire. J’eus un instant d’hésitation. Je sentis son empressement, et répondis « une limonade ».

Voilà, j’étais à Paris, au milieu des touristes, à regarder les passants et les voitures qui circulaient. C’était étrange d’être ici, dans ce pays, libre, en tant que Russe et non plus Soviétique, entourée de belles choses comme dans un tableau romantique. Tout en avalant une gorgée citronnée, je me persuadai qu’un jour je partagerais un moment comme celui-ci avec l’homme que j’avais tant aimé.

L’heure tournait. Après un répit bien mérité, les idées plus claires, je décidai de prendre le chemin de la gare et de filer vers l’ouest à la recherche de Charles. Cela aurait été trop simple de le retrouver aussitôt, je devais souffrir un peu, douter, avant de fondre dans ses bras comme je l’imaginais sans cesse. Une plage, un amour ressuscité, un regard, un sourire, je m’y voyais déjà, pleurant de joie contre son épaule…

 

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