Aimer au temps des Rouges (French Edition)
1 - Nouvelle vie
PARTIE I
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1 – Nouvelle vie
Moscou, juin 1994
À la descente du bus, je n’avais qu’une envie, m’asseoir dans mon canapé, ne penser à rien, oublier cette journée rébarbative. Je saluai le chauffeur, le même depuis un an, un type sympa au regard vitreux qui assurait le trajet entre la banlieue et le centre-ville. Il secoua la tête, me fit un clin d’œil, je souris. Dehors, la pluie redoubla d’intensité, impossible d’échapper au déluge. L’eau ruisselait le long du trottoir sans pouvoir s’évacuer, les caniveaux étaient bouchés depuis des mois. Mon parapluie déployé, j’observai la façade sinistre de mon immeuble datant de l’époque khrouchtchévienne. Je résidais à l’écart du beau, loin de la magnificence du centre historique. Ici, tout était gris, sans espoir, laissé à l’abandon. Les gens vivaient reclus dans leurs petites surfaces, calfeutrés derrière une grosse porte, terrifiés par la criminalité ambiante de ces dernières années. La Russie, depuis la chute de l’URSS, apparaissait comme le tiers-monde de l’Occident, un navire amiral à la dérive, bouffé par la rouille, où le peuple affamé était livré à lui-même sans avoir compris le mode d’emploi d’une nation dite démocratique et libre. On nous avait plongés de force dans un système individualiste, sans transition, sans explication. Cela avait été la pire des révolutions, et moi, j’errais dans cet univers sans repères alors que j’avais connu la grande époque avant mon drame personnel.
Je ne supportais plus cette odeur de pourri qui se diffusait aux abords du parc, à l’entrée de ma tour. En cause, les poubelles entassées là, déchirées par les rats, dans l’attente que les services de la voirie daignent faire leur boulot. Tout était comme ça, gris, sale, triste. Les habitants ne riaient plus, ils se méfiaient, davantage que sous le régime soviétique. Le plus surprenant était qu’ils n’espéraient rien, comme débranchés d’une réalité jugée insoutenable. Ils marchaient comme des morts-vivants, le regard vide, la tête courbée, toujours avec un cabas à la main pour ramasser un objet ou un morceau de métal qui se négocierait au marché noir contre une poignée de roubles, à peine de quoi se payer une boîte de cornichons en conserve.
L’ambition ne faisait pas partie de notre vocabulaire, il fallait d’abord survivre, se substituer à l’État désormais défaillant à tous les niveaux. Les retraites et les salaires n’étaient pas toujours versés, et le coût de la vie ne cessait d’augmenter en même temps que notre monnaie se dévaluait plus chaque jour. Bientôt, il faudrait une brouette de billets pour acheter une miche de pain. Ce spectacle quotidien d’une déchéance annoncée nous rendait tous fatalistes, victimes de l’histoire, écrasés par l’invasion d’un capitalisme sauvage et opportuniste permettant à certains de s’enrichir avec la complicité des politiques. C’était la même équipe, ils avaient juste changé de camp et de drapeau afin de protéger leurs carrières et leurs privilèges. Il n’y avait pas pire sur terre qu’un communiste devenu capitaliste. Ce peuple, dont j’avais été exclue durant une longue période, était ivre de liberté, mais pas préparé. Dans le monde d’après, au milieu de cette apocalypse politique, sociale et économique, les Russes déchantaient au fil des mois, incapables de s’adapter, de comprendre les enjeux civilisationnels, d’intégrer le fait que l’Empire soviétique n’avait été qu’un mirage, une illusion dévoyée. Pour la plupart d’entre eux, ils n’émergeaient que lentement de leur léthargie. Avant, c’était une vie à la Tchekhov. Désormais, il fallait se battre seul ou mourir. Comme le stipulait Dostoïevski dans l’une de ses œuvres : « Le chemin vers la liberté est difficile, douloureux et souvent tragique ». La Russie de 1994 était au cœur du sujet.
Malgré ce contexte, j’avais le droit chaque jour à mon rayon de soleil. Svetlana, ma voisine de palier et amie, me remontait le moral lorsque je rentrais du travail. On se retrouvait toutes les deux, chez elle ou chez moi, pour bavarder autour d’un thé fumant. Sa personnalité enjouée, son humour, ses histoires comiques me détendaient. Elle avait le don de détourner le drame, de rire de tout, de se contenter de peu, de diffuser la bonne humeur. Je l’admirais pour son détachement envers les choses du quotidien et ses capacités d’enchantement. À 17 h 30, une fois descendue de mon bus quand il était à l’heure, je savais que j’allais profiter d’une pause salutaire avant de dîner. À l’occasion, lorsque son mari était absent, je restais manger. On refaisait le monde en buvant du mauvais vin, l’âme russe prenait alors tout son sens, un désir perdu, mémoriel. Svetlana ne connaissait rien de mon passé. Par respect, elle ne me posait jamais de questions. On s’appréciait au présent, sans songer à l’avenir, on passait juste de bons moments arrachés au temps comme pour oublier l’outrage, croire à l’instant en évitant la nostalgie de l’idéal. Dans la dissidence de nos minuscules cuisines, nous parlions de la vie, de l’amour, du drame éternel de notre peuple. Malgré les bouleversements survenus, nous demeurions des Soviétiques, des enfants rouges, éloignés des considérations de l’Occident.
À l’aube du vingt-et-unième siècle, tandis que notre idéologie, forte d’une expérience presque carcérale durant soixante-dix ans, nous avait coupés de l’Ouest, la nouvelle génération ne jurait que par les marqueurs du consumérisme : les jeans, le coca ou les dollars. Moi, je n’étais pas prête à franchir le pas de l’inculture, à me soumettre à la loi du marché. Je subsistais en décalage comme la majorité de ceux nés avant les années soixante. À quarante-cinq ans, le destin m’avait imposé de vivre seule, sans mari, sans gamins, du fait d’un parcours hors norme, d’une injustice infligée, personne ne connaissait mon secret. La découverte du pouvoir de l’argent par les jeunes Moscovites avait eu l’effet d’une bombe nucléaire. La grande Russie n’était plus qu’un spectre, une créature éthérée qui, en son temps, à l’apogée de sa puissance, avait conquis l’espace avant les Américains. Ma terre natale n’était plus qu’un brûlis tapissé des cendres d’une abondance promise. Plus de rêves, plus de fierté, plus de héros, plus de nation, plus de patrie, juste nos larmes pour pleurer le passé révolu d’une hégémonie anéantie par les financiers de la planète. J’avais vécu et grandi dans un territoire où le fric n’existait pas, où personne ne comparait sa propriété, où la compétition sociale n’avait pas d’emprise sur l’individu. Nous étions une collectivité au service d’une vision humanitaire. Désormais, l’ego primait sur le groupe, chacun pour soi. L’enrichissement, le vol, les meurtres et la mafia reflétaient le nouvel arsenal, pendant que nos sous-marins atomiques rouillaient dans les ports de Vladivostok ou de Mourmansk. Le postcommunisme était une épreuve à laquelle je n’étais pas préparée, encore moins que les autres du fait de mon incarcération durant de si longues années. Oui, j’étais libre dans un monde prétendument démocratique, mais en réalité plus emprisonnée que jamais, loin de mon pays disparu.
Je marchais sous la pluie en direction du hall de mon immeuble, persuadée que je vivrais éternellement la même journée, une prise de conscience destructrice qui m’empêchait de me projeter. Je ne recroiserais plus le bonheur de mon enfance. Ma belle Russie n’était plus qu’un cimetière inerte, figé par la mélancolie, déserté par les grands penseurs, laissé en pâture aux oligarques ; un monolithe disloqué dont les morceaux étaient vendus aux plus offrants. L’URSS s’était effondrée comme un géant de poussière sans qu’un missile soit tiré. Et moi, j’avais découvert l’ampleur de la tragédie quelques mois après les événements, une fois sortie de prison en avril 1992, Eltsine ayant signé un décret afin de libérer les détenus politiques.
En empruntant l’escalier, faute d’ascenseur en état de marche, j’arrivai à mon étage, puis me dirigeai vers la porte de Svetlana. Sa sonnette ne fonctionnait plus depuis longtemps, alors, comme toujours, je frappai deux coups rapides et un lent. J’entendis ses pas résonner de l’autre côté…
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