Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 14 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

6 - L’océan

 

Bretagne Sud, Carnac

La météo radieuse accentuait l’effet magistral de cette mer bleue qui s’étirait à l’infini, au-delà de l’horizon. J’étais fascinée par ce tableau vivant. Pour la première fois de ma vie, je découvrais les splendeurs de l’océan. Son bruit, ses vagues, son écume, son odeur iodée, ses reflets et son mouvement perpétuel m’hypnotisaient. Assise sur une pointe rocheuse qui ouvrait sur un panorama exceptionnel, je ne cessais de contempler cet espace captivant. Son énergie m’aspirait, j’aurais voulu sauter depuis les hauteurs et me laisser emporter par les ondes de sa respiration, fusionner avec ses particules, nager librement sans me retourner, oublier qui j’étais et d’où je venais.

Mes pieds nus se balançaient au-dessus du vide, la brise chaude effleurait ma peau, et les fragrances maritimes s’engouffraient dans mes narines. J’étais ailleurs, là où je n’étais jamais allée, au bout de la terre, loin du mal, à l’écart de ma souffrance. Un sentiment de bien-être absolu s’empara de moi, une paix immense qui me berçait au rythme du ressac. Cette mer épurée m’offrait le repos de l’âme, repoussait les assauts de mes tracas et lavait la tristesse qui m’assiégeait depuis toutes ces années. J’aurais pu mourir à cet instant, me laisser glisser vers le gouffre en fermant les yeux, libérer mon corps et mon esprit de cette torture éternelle qui me rongeait de l’intérieur. Un tel moment de plénitude s’apparentait à l’apothéose, au sublime. Rien ne devait interrompre cette communion entre la nature et l’égarée que j’étais, une femme sans avenir, meurtrie par son passé.

Avais-je le droit de m’introduire dans la vie de Charles et de sa famille au risque de briser son bonheur supposé ? Cette question me hantait au point de songer à renoncer à mon projet alors que j’étais à quelques mètres de l’arrivée.

Au loin se dessinait la belle plage de Carnac, longée par le boulevard. À la gare de Quiberon, un taxi m’avait emmenée au centre de cette jolie station balnéaire. Le chauffeur m’avait renseignée sur les lieux, avant de me larguer devant l’office du tourisme, où j’avais récupéré un plan de la ville et d’autres documents. De ma position, en me tournant un peu vers la gauche, je voyais les villas et les immeubles du front de mer. Là-bas, il y avait sans doute la maison de Charles.

J’avais du mal à reprendre mon chemin et ma quête, à délaisser cet endroit préservé de la foule, où les goélands venaient se percher après un long vol au-dessus des flots. Certains s’élançaient non loin de moi avant de piquer vers la surface en déployant leurs ailes. Ce ballet aérien accroissait la poésie mystérieuse qui émanait de ce paradis ouvert à tous.

En me relevant, je me donnai du courage pour affronter l’épreuve suivante. Il fallait que je trouve son adresse, que je repère les lieux et que je vérifie sa présence avant d’envisager de prendre une chambre dans un petit hôtel. L’hôtesse d’accueil de l’office du tourisme avait accepté de garder mon sac de voyage, le temps que je fasse le tour de la ville. Je lui avais promis de passer par elle pour une réservation dans un établissement, une fille charmante et très aidante.

Après avoir avalé un sandwich acheté dans la rue principale, à l’heure où les touristes affluaient vers la plage, je marchai d’un pas lent en dégustant mon déjeuner tardif. Il était presque 16 h 30. Je n’avais pas mangé dans le train, vu les prix pratiqués dans la voiture-restaurant. Je faisais très attention à mon budget, ne sachant pas combien de temps durerait mon séjour en France.

Je poursuivais donc mon avancée en empruntant le boulevard de la Plage. Discrètement, chaque fois que je passais devant une villa, je lisais le nom du propriétaire.

Ma recherche infructueuse me poussa à changer de stratégie. Au carrefour suivant, alors que j’observais avec émerveillement la façade d’un grand hôtel, le Diana, où les clients profitaient de la terrasse et de la piscine, j’aperçus la devanture d’une boulangerie qui faisait l’angle. J’entrai.

À l’intérieur, je fis face au comptoir, où une vendeuse m’interpella. Poliment, je la questionnai sur l’emplacement de la villa des Verban. À ma grande surprise, la jeune femme me répondit sans détour. La famille possédait la belle maison aux volets rouges, à moins de cent mètres, juste après le club de plage. Enchantée par cette information, je quittai le magasin dans l’intention de m’y rendre sur-le-champ.

Je localisai facilement la propriété de Charles, une bâtisse ancienne, rénovée, et m’approchai, quelque peu hésitante. Le nom « Verban » apparut sur la boîte aux lettres. J’y étais.

Je pris du recul. Et, pour ne pas attirer l’attention, je traversai le boulevard avant de prendre place sur un banc installé sous des pins.

La demeure semblait habitée. À l’étage, les fenêtres étaient ouvertes. Il fallait que je me calme. Mes mains tremblaient, mon cœur battait fort. À ce stade, j’ignorais comment agir. Devais-je y aller directement, sonner à la porte et me présenter ? Cette perspective ne m’emballa pas vraiment. En y réfléchissant, je voulais d’abord comprendre, analyser l’environnement, observer cette famille, et attendre un moment opportun afin de me lancer. Je n’étais pas si pressée que ça, alors pourquoi risquer de tout gâcher à cause d’un manque de préparation ? Ne pas se précipiter me parut la meilleure chose à faire. Je devais recueillir un maximum d’indices et, par ailleurs, m’habituer à l’idée, conditionner mon cerveau.

Consciente des enjeux, je décidai de rester à mon poste, de lire la brochure touristique de Carnac, de consulter le plan et de me familiariser avec la géographie.

Derrière moi, il y avait des hommes qui jouaient aux boules, de vieux messieurs bruyants, et plus loin, la descente qui menait vers la plage où de nombreuses personnes passaient sans cesse, souvent en compagnie d’enfants qui tenaient entre leurs petites mains des bouées ou des seaux. C’était assez agréable d’être assise à l’ombre des pins tout en regardant ces gens profiter sainement de leurs vacances. Jamais je n’avais eu l’occasion de me rendre sur les bords de la Baltique, encore moins de la mer Noire durant la période soviétique, excepté une fois avec mes grands-parents à l’âge de cinq ans, du côté d’Odessa, un souvenir diffus dans ma mémoire. Je découvrais les plaisirs insouciants qu’offrait cette charmante station balnéaire comme tant d’autres certainement tout le long du littoral français, un univers à l’opposé du mien, propre, joyeux, où le beau côtoyait le sauvage, où la nature s’imbriquait avec élégance dans l’architecture. Les femmes semblaient libres. Beaucoup d’entre elles, surtout les jeunes, bronzaient les seins nus. Et puis, il y avait un club pour les enfants, je les entendais rire et chanter devant un toboggan jaune. Au loin sur la mer, les voiles des bateaux s’alignaient, poussées par le vent marin. Partout où je portais mon regard, ce n’était que ravissement et bonheur.

Que faisais-je là, à contempler l’inaccessible, à capter les images d’un paradis auquel je n’aurais jamais vraiment droit ? Je luttais pour ne pas laisser l’amertume m’envahir, pour m’autoriser, le temps que durerait cette escapade fantastique, à jouir de chaque instant sans trop me poser de questions. J’avais l’impression étrange d’avoir été parachutée sur une autre planète où d’autres hommes vivaient en harmonie au milieu d’un jardin d’Éden et d’abondance. Je constatais avec émotion le vrai visage de l’Occident, celui qu’il nous avait été interdit de voir pendant soixante-dix ans, celui qui nous avait été caché à tout prix. Ce que j’observais de mes propres yeux était bien réel, loin de la propagande rouge de l’époque ou des villages Potemkine érigés en trompe-l’œil.

Alors que je profitais du panorama et de l’animation ambiante, mon regard fut attiré par un groupe de personnes qui parlait derrière le portillon de la villa de Charles. Je me redressai brusquement et saisis la brochure afin de camoufler ma figure.

Deux femmes d’une quarantaine d’années, accompagnées de trois garçons adolescents, sortirent de la propriété, sacs en bandoulière et serviettes sous les bras. Le clan traversa la route, puis passa à quelques mètres de moi. Je pus presque entendre leur conversation. Ils descendirent vers la plage en empruntant la rampe d’accès.

Je pris la décision de les suivre à distance. Charles allait sûrement les rejoindre plus tard. Je m’activai, sans précipitation, en tentant de garder mon sang-froid.

Sur la plage, j’ôtai mes sandales. Une rafale s’engouffra sous ma robe, le sable chaud picota mes pieds.

Ils s’arrêtèrent et posèrent leurs affaires non loin du rivage. La marée haute avait concentré les familles, le manque de place se faisait ressentir. Une des femmes déplia un parasol. J’approchai, lunettes sur le nez, en zigzaguant entre les jouets et les ballons. J’avais l’impression d’être une espionne de l’Est immergée en Occident, de l’autre côté du rideau de fer, qui n’existait plus.

Un point négatif m’alerta, je n’avais pas acheté de crème solaire, ma peau blanche risquait d’en souffrir.

Assise, les jambes allongées, la robe relevée, je profitai du soleil pour me détendre, jouer les touristes en scrutant les moindres faits et gestes de cette famille. J’étais installée juste devant eux. Discrètement, je tendis l’oreille en vue de capter leurs propos.

Au fil des minutes, cette situation me stressa. J’avais la sensation que tout le monde savait ce que je faisais là. Chaque regard me rendait coupable. En plus, je n’avais ni serviette ni maillot de bain.

Les trois adolescents s’éloignèrent en courant pour piquer une tête dans la mer. Ils passèrent à côté de moi, du sable vola. En râlant, je fis semblant d’en recevoir sur le visage. L’une des femmes m’interpella, confuse. Mon stratagème improvisé fonctionna au-delà de mes espérances, le contact fut établi assez naturellement. Je me levai afin de secouer ma robe, enlever les grains, sous les yeux gênés d’une des mamans.

— Désolée, Madame ! Tout va bien ? me demanda-t-elle d’une voix douce.

— Oui, oui. Merci de vous en inquiéter.

— Ce sont des garçons. Excusez-les.

— Ce n’est pas grave… Oh, le soleil cogne fort dans cette région, je ne m’y attendais pas.

— Vous venez d’arriver ?

— Oui, il y a tout juste deux heures. J’ai déposé mon sac à l’office du tourisme pour profiter de la plage avant de trouver une chambre d’hôtel.

— Vous n’aviez pas réservé avant ?

— Non, je voyage au gré de mes envies, je découvre la France pour la première fois.

— Et, sans indiscrétion, vous venez d’où ? Votre accent…

— Ah, je suis allemande, de l’ancienne Allemagne de l’Est. Je n’avais jamais quitté mon pays avant. Une amie m’a conseillé de visiter la Bretagne, alors me voilà. C’est magnifique ! Je n’espérais pas un tel panorama.

— Vous êtes seule ?

— Oui, un périple que je me suis offert avec mon épargne, une semaine de bonheur.

— C’est génial ! Ça doit vous changer.

— Beaucoup, surtout que, chez moi, la vie n’est pas facile. La réunification de l’Allemagne se passe bien, mais une grande différence entre l’Est et l’Ouest demeure. En quatre ans, les problèmes économiques et sociaux n’ont pas été résolus… Excusez-moi, je ne vais pas vous embêter avec mes histoires, je suis trop bavarde.

— Pas du tout, bien au contraire, je trouve cela passionnant. Vous voulez vous joindre à nous ? Allez, prenez place sous le parasol. Je m’appelle Élyse, et voici ma belle-sœur Diane.

— Enchantée. Moi, c’est Katia.

Je me rapprochai d’elles, ravie de faire leur connaissance.

— Vous venez souvent à Carnac ? demandai-je, alors que l’autre femme me salua d’un signe de tête avant de se rallonger.

Elle ne semblait pas aussi enthousiasmée à l’idée que je m’incruste.

— Tous les étés depuis dix-huit ans. Nous possédons une maison de vacances juste derrière, sur le front de mer, celle aux volets rouges.

— Une jolie demeure. C’est super de se réunir là tous les ans, de retrouver son coin de paradis en famille. Quelle chance !

— Vous comptez rester à Carnac quelques jours, ou une seule nuit ?

— Je ne sais pas encore, on verra.

— J’ai un ami qui tient un petit hôtel, pas loin d’ici, Les Sables d’or. Les chambres ne sont pas chères. Il en garde toujours une ou deux de libres. Allez-y de ma part, je suis sûre qu’il vous accueillera avec plaisir. Dites-lui que c’est moi qui vous envoie, Élyse Verban.

— C’est très gentil, mais je ne voudrais pas abuser.

— Absolument pas. Une fois installée, rejoignez-nous à la villa ce soir. On organise un barbecue dans le jardin avec des copains… J’insiste, Katia. Ce sera l’occasion de nous raconter votre pays.

— Très bien. Je suis vraiment touchée. Merci pour tout. Je file récupérer mon sac.

— L’office du tourisme vous expliquera comment vous rendre à l’hôtel.

— Oh, j’ai déjà un plan et un guide de la ville. L’hôtel Les Sables d’or, j’ai bien retenu.

— Parfait ! À ce soir, et saluez Alain de ma part, c’est le patron.

Fière de ma réussite, je quittai Élyse et Diane, le sourire aux lèvres…

 

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