Aimer au temps des Rouges (French Edition)
13 - Sur un banc
Le lendemain matin
C’était mon jour de congé, et je n’avais pas imaginé me poster là, devant l’entrée de l’hôtel Metropol. Après une nuit quasi blanche, agitée par le flot de mes pensées, je ne savais toujours pas si je devais y aller. Mon histoire personnelle prenait une tournure inenvisageable. Moi qui, depuis des années, avais fantasmé les retrouvailles avec ma fille, convaincue que je la sortirais d’une situation difficile en arrivant comme une héroïne qui la sauve de sa misère, j’étais prise de court. On m’avait volé mon rêve. En réalité, Irina appartenait à un autre monde, plus riche, plus libre, et c’était moi qui endossais le rôle de la pauvre Russe qu’on venait aider. Dans ces conditions, Élyse m’avait déchue de mes droits, de ma fierté d’être mère. Frappée par le déshonneur, je n’étais plus qu’une femme banale, arrachée à sa souffrance, qu’on venait voir par curiosité sans se préoccuper de son état psychologique et des conséquences futures. Je me sentais démunie, privée de mon exploit, rabaissée. Une nouvelle fois, le destin ne m’avait pas épargnée, une fatalité insupportable, un acharnement constant qui m’empêchait de vivre normalement, d’avoir mon lot de joie ou de jouir d’une certaine paix intérieure. Non, jusqu’au bout, je devais subir, renoncer à ma part de bonheur pour toujours recommencer à zéro, voilà ce que je ressentais en regardant la façade de ce grand hôtel, tandis que ma fille était peut-être derrière l’une de ces fenêtres.
J’avais peur de la rencontrer, de me tenir en face d’elle, de découvrir une parfaite étrangère qui avait presque le même âge que moi lorsque j’avais été jetée en prison. Cette simple comparaison expliquait beaucoup de choses. Que se passerait-il après ? Rien. Cette Caroline repartirait en France, au bras de sa mère, en m’assurant revenir un jour comme on le dirait à une grand-mère qu’on vient visiter dans un hospice, une promesse sans réel engagement, juste une formule permettant à celle qui la prononce de se sentir moins coupable, une manière neutre de se dédouaner de l’essentiel, d’échapper aux responsabilités. Je n’étais qu’une curiosité, une ancienne détenue, une Slave née au pays des soviets, engluée dans cette terre, qui avait eu le tort d’aimer un Français au temps des Rouges. Irina n’existait plus. Ce bébé que j’avais embrassé sur le front après mon accouchement resterait l’emblème d’une époque disparue, une nostalgie du passé, une rêverie mélancolique, un fantasme originel. Vouloir ressouder notre histoire en évinçant toutes ces années contribuerait à effacer le souvenir, à dissoudre la mémoire antérieure au profit d’une rencontre furtive entre deux portes sous le regard d’une mère de substitution devenue irremplaçable et légitime. Je n’aspirais pas à jouer le second rôle, à attendre désespérément que l’amour maternel rejaillisse entre nous. L’évidence de la désillusion à venir serait un poison fatal, une conséquence impossible à assumer.
Je me tenais debout, immobile sur le trottoir, incapable de franchir le pas pour toutes ces raisons, et en même temps paralysée à l’idée de renoncer. C’était terrifiant.
Les baies du salon de l’hôtel donnaient directement sur la rue. Je distinguais mal les visages des gens installés, le soleil m’éblouissait. Une femme se leva. Elle s’approcha, se colla à la vitre et fit de grands gestes. Je reconnus Élyse. Paniquée, je détournai le regard et rebroussai chemin, en priant pour qu’elle ne me poursuive pas à l’extérieur.
J’accélérai la cadence tout en me retournant régulièrement.
Étonnamment, Élyse ne tenta pas de me rattraper. Je continuai à avancer entre les badauds qui déambulaient.
Après une centaine de mètres, je pris place sur un banc devant l’entrée d’un jardin public afin de vérifier que je n’étais pas prise en filature. Il s’écoula quelques minutes.
Les piétons qui passaient camouflaient ma position. Le centre-ville grouillait d’une activité incessante. Parfois, je voyais des bandes de gamins harceler des touristes qui s’étaient trop éloignés de leur groupe. Ils quémandaient de l’argent quand ils n’essayaient pas de voler des sacs à main. La nouvelle Russie offrait un spectacle surprenant où la richesse côtoyait une misère absolue incarnée par une jeune génération désœuvrée, sans repères. Tandis que j’observais cette scène classique du quotidien moscovite, une personne s’assit à l’autre extrémité du banc. Par réflexe, je tournai la tête dans sa direction. Ma paranoïa du moment m’incitait à vérifier tout ce qui m’entourait. Il n’était pas question qu’Élyse me suive jusqu’à mon appartement et découvre mon adresse. Je fus tranquillisée lorsque l’anonyme retira un livre de sa besace.
Je consultai ma montre, il était temps de rentrer chez moi. La femme du banc leva les yeux, nos regards se croisèrent. Un grand vide m’aspira à la seconde où elle me sourit. Son expression me glaça le sang, je ne voulais pas y croire.
— Bonjour Sofia, me lança-t-elle d’une voix douce et rassurante. Je vous ai talonnée depuis l’hôtel. Nous étions en train de boire un café dans le salon du bar quand Maman vous a repérée sur le trottoir. Je vous ai observée, et puis vous avez filé. J’ai donc décidé de vous suivre seule. Désolée, mais j’avais un avantage, je connaissais votre visage, vous pas… Marchons un peu, s’il vous plaît. Le plus dur est passé, le premier contact tant redouté. Moi aussi, j’avais peur de vous rencontrer. Maintenant, c’est fait. Profitons de cet instant, juste vous et moi.
Caroline se leva, rangea son livre. Son attitude semblait sereine. Elle était rayonnante, à l’aise, belle, naturelle, loin du cliché de la jeune femme parisienne argentée et prétentieuse. Il émanait de sa personne un charme hypnotique, une sincérité déroutante. Toutes mes angoisses s’effacèrent au bénéfice d’une plénitude inconnue. Un sentiment de légèreté m’envahit. À sa façon, avec beaucoup de tact, elle m’avait apprivoisée en quelques mots. Je ne souhaitais pas briser la magie de ce moment en répondant une banalité qui aurait pu tout gâcher. Alors, j’acceptai sa proposition en hochant la tête. Elle se positionna à mes côtés, une marche en parallèle s’ordonna machinalement, Caroline respecta mon silence. Nous avançâmes sans savoir où aller, en nous laissant guider par le hasard.
Au gré de cette promenade paisible, je pris la mesure de l’événement. Quelques sourires échangés ponctuèrent la quiétude qui nous unissait. Ni larmes ni embrassades. Un simple regard, une présence, et tout le poids de ma souffrance s’estompa.
Sans le vouloir, ma main toucha la sienne quand nos bras se balancèrent. Je sentis mon cœur se serrer et espérai que cela se reproduirait. Un temps indéterminé s’écoula avant que je n’ose prendre la parole, puis, en voyant la ligne de bus devant nous, j’eus une idée.
— Si tu es d’accord, j’aimerais te montrer un endroit.
— Oui, avec plaisir.
— On va attraper un bus. Le trajet n’est pas trop long, environ quinze minutes.
— Super ! Vous êtes mon guide.
Dans mes souvenirs les plus intimes au sujet de ma fille, je n’avais jamais imaginé que mes premiers mots seraient de lui proposer de prendre un bus, mais les circonstances exceptionnelles de notre rencontre exauçaient des rêves inachevés, transformaient l’apparence d’une situation ordinaire en miracle. Le fait de me tenir à côté d’Irina au milieu de la foule m’inondait d’une joie inqualifiable. La pudeur qui nous enveloppait permettait à nos esprits de s’acclimater au réel, de déjouer le caractère surréaliste de ces retrouvailles.
En toute simplicité, nous montâmes à bord, je payai en roubles. Le chauffeur nous salua après avoir rendu la monnaie. J’avançai dans la travée, suivie de Caroline, dont le visage affichait un sourire perpétuel. Elle avait l’air d’un ange avec ses taches de rousseur et sa chevelure blonde. Aucun maquillage ni superflu quelconque, une beauté pure héritée des peuples du froid. Elle ressemblait beaucoup à ma mère à son âge. Je me souvenais très bien de la photo de Maman qui trônait sur le buffet du salon chez mes parents. C’était troublant. Pour le coup, je ne pouvais pas nier son ascendance. Irina rayonnait. J’avais l’impression de faire un voyage dans le passé, de me tenir près de ma mère. J’aurais voulu le lui dire, mais j’estimais qu’il était trop tôt pour évoquer une telle comparaison familiale. Je considérais cela comme un cadeau du ciel, un message venu de là-haut, envoyé par Maman en vue de me réconcilier avec la vie, avec moi-même.
Assise au fond du bus, je la regardais discrètement quand son attention était attirée par le spectacle extérieur. Les grands monuments défilaient sous ses yeux émerveillés. Son profil, ses attitudes, son odeur, tout était émouvant en elle. Je profitai de cette captation sensorielle et visuelle pour me convaincre de la chance qui m’était offerte de l’avoir à mes côtés. C’était ma fille, j’étais sa mère, et nous traversions Moscou comme si nous avions toujours vécu ensemble. Un frisson de bien-être me parcourut…
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