Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 5 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

La convocation

Ce matin-là, alors qu’un froid polaire recouvrait la capitale, je restais recroquevillée sous ma couverture, bien au chaud dans ma chambre universitaire. Je n’avais pas cours avant onze heures.

Ma dernière année d’études supérieures me conduirait vers un chemin tout tracé, une fois mon diplôme en poche. Je n’avais pas choisi une spécialité classique comme l’ingénierie ou l’agronomie, mais les sciences sociales, ce qui m’avait rapidement menée vers un cursus plus confidentiel du fait de mes excellentes notes, les sciences politiques, en plus de la maîtrise de deux langues étrangères : le français, la langue de la diplomatie internationale, et bien sûr l’anglais. Le niveau des bourses d’État, attribuées par le comité universitaire soviétique, était calculé en fonction des résultats de l’année précédente, une logique paradoxale qui mettait en compétition les étudiants, une forme de récompense inégalitaire dans un système gratuit, mais pas accessible à tous, en cause, les examens d’entrée pour chaque filière, particulièrement ardus. Nous formions, pour les meilleurs d’entre nous, l’élite du peuple, les futurs cadres et ingénieurs en chef dans les domaines en pointe. Pour ma part, j’avais formulé un vœu précis auprès de mon doyen, celui d’enseigner comme professeur en géopolitique. J’aimais transmettre, aider les autres, expliquer, démontrer. Depuis deux ans, j’animais un club de réflexion stratégique ayant comme objectif l’accompagnement et le soutien des élèves en difficulté, ceux de mon cursus, une manière efficace de renforcer mon propre savoir et d’élargir mes connaissances au-delà du champ d’application structurel du programme inculqué. Grâce à la notable bibliothèque Neverov réservée aux étudiants de dernière année, je pouvais lire des ouvrages passionnants sur les relations internationales et les divergences politiques des pays européens.

Mes parents ressentaient une immense fierté, eux qui n’étaient que de simples ouvriers, des narod. L’univers dans lequel j’orbitais à Moscou, au milieu des livres, des cours, des conférences tenues par des personnalités renommées impressionnait surtout mon père, un type ordinaire, presque illettré, né en 1908 dans une campagne désolée. Nous avions quarante et un ans d’écart. Il s’était marié tardivement à ma mère comme un vieux garçon qu’on case en urgence dans les bras d’une pauvre fille de paysan, elle aussi trop âgée pour escompter rencontrer l’homme idéal venu de la ville. Mes parents avaient grandi dans la Russie post-tsariste, durant la genèse de la révolution, des fils et filles de Lénine devenus au fil des années les esclaves du stalinisme. Moi, j’avais la chance d’avoir vécu en dehors de cette époque épouvantable des purges, du goulag, de la guerre et des blocus. Mon enfance avait été bercée d’illusions sous Khrouchtchev, la déstalinisation avait modernisé le pays, et désormais notre peuple dominait le monde par sa maîtrise du nucléaire. Notre supériorité, en bien des domaines, faisait face à la décadence de l’Occident entamée après la Seconde Guerre mondiale, du fait de la colonisation des Américains sur les ruines fumantes du Vieux Continent. Les Yankees, en débarquant, avaient apporté le pire des poisons, le consumérisme, la référence matérielle, au détriment de l’élégance et du savoir. Les Américains avaient pollué le monde avec leurs idées et leur mode de vie comme un cancer fulgurant se diffusant dans les corps malades des nations meurtries, des opportunistes obsédés par le gain. Nous, les Soviétiques, devions protéger les Européens de l’Ouest de cette déferlante outrancière, les convaincre de rejoindre par le vote notre mouvement internationaliste, de suivre la poussée communiste, de balayer le libéralisme mensonger. En utilisant leur propre système politique, ces peuples avaient la possibilité de renverser la tendance, de hisser au pouvoir des alliés de la pensée commune et de rallier à terme les cousins du pacte de Varsovie. Hormis les Anglais et les Irlandais, les Scandinaves, les Latins et les Germains pouvaient en majorité fusionner avec notre puissance, dans l’esprit de la Hongrie, de la Pologne ou des pays baltes. J’avais écrit une thèse personnelle sur ce sujet durant l’été précédent et l’avais remise à mon professeur titulaire. J’étais passionnée, au-delà du défi ou de l’obtention d’un diplôme d’excellence. Je voulais agir, convaincre, former les nouvelles générations, bâtir une réserve intelligente d’hommes et de femmes capables demain de modifier le cours de l’histoire des nations.

En dehors de la théorie de l’apprentissage ou de l’enseignement, je savais également m’amuser, profiter de la vie moscovite et des avantages proposés aux étudiants de notre rang. Il y avait le sport, les cafés universitaires, les places de théâtre offertes chaque mois, les clubs littéraires. Et quand la belle saison arrivait, nous avions le droit de voyager dans toutes les Républiques socialistes avec un passeport de travail estival. Parfois, certains se retrouvaient à l’autre bout du pays au moment des moissons, dans les plaines de l’Ukraine, ou bien plus loin, aux abords de la Mongolie, dans les kolkhozes destinés à l’élevage des chevaux de Sibérie. C’était enrichissant de rencontrer les travailleurs, de découvrir des coutumes et des langues différentes, ce qui faisait la grandeur de notre empire, un immense territoire aussi vaste qu’un continent où deux cent cinquante millions d’individus se partageaient les ressources abondantes d’une terre nourricière.

Alors que je somnolais dans mon lit tout en regardant du coin de l’œil la neige qui tombait dehors, quelqu’un frappa à la porte. Je me levai, enfilai à la hâte une robe de chambre. Qui pouvait m’extraire de mes rêveries pour une fois que j’avais une matinée de libre ?

Lorsque j’ouvris, je fus surprise d’apercevoir le visage glacial de la secrétaire principale du bureau de la direction. Sans explication, elle m’informa de ma convocation à dix heures chez le doyen. Cette nouvelle me paniqua. Je redoutai un blâme, une sanction. Je passai en revue, dans ma tête, tout ce qui aurait pu me condamner, des faits récents aux plus anciens. Nous avions tous plus ou moins quelque chose à nous reprocher, mais quoi et quand ? Le fonctionnement hiérarchique de notre université, d’ailleurs en tout point comparable à celui du Parti, avait le pouvoir de défaire une carrière ou un cursus exemplaire. Sur la foi d’un témoignage sérieux, d’une dénonciation écrite, je pouvais être accusée du pire et voir mon avenir compromis. Dans ce climat de suspicion permanente, il fallait anticiper les attaques, se construire un réseau constitué de personnes influentes, cultiver la théorie de l’échange. En comprenant cela, au bout de quelques années, vous étiez entourés de gens et d’amis qui avaient plus de choses à se reprocher que vous, de quoi négocier en cas de problèmes graves. C’était l’aspect le plus important après la réussite de son parcours universitaire, accroître sa communauté de protecteurs, un art subtil des plus politiques que j’étais parvenue à accomplir au cours des quatre années précédentes. J’attendais donc d’être instruite de ce que l’on m’imputait avant de recourir à une pièce maîtresse de mes troupes. Il pouvait s’agir d’un étudiant, d’un professeur, d’un ancien membre des komsomols ou d’un agent de la sécurité. Nous possédions tous une force propre, un savoir, une connexion potentielle.

À l’heure dite, j’arrivai dans le long couloir du dernier niveau. À chaque pas, je m’approchai de l’immense porte capitonnée qui se dressait derrière un poste de faction occupé par deux plantons en uniforme. J’avais déjà passé les barrages du secrétariat et du surveillant d’ascenseur. Je m’efforçai de contrôler ma peur en maintenant le menton relevé, en fixant mon regard droit devant, en marchant avec énergie comme si je m’apprêtais à recevoir une médaille. On m’avait appris à dompter mes émotions grâce au séquençage de la respiration. Là, je pouvais m’y exercer en conditions réelles.

Devant les gardes zélés, je présentai ma carte. On me fit patienter sur une banquette. Le chef décrocha le combiné, chuchota en me dévisageant, puis baragouina des instructions à son collègue. Ce dernier, le plus jeune, avança vers moi et m’invita froidement à le suivre.

Nous pénétrâmes dans un bel espace, un salon d’attente dont les fenêtres plongeaient sur la ville blanche. Je fis quelques pas pour profiter de la vue, et surtout me changer les idées avant d’être convoquée par le puissant doyen de l’université d’État de Moscou, un titre évocateur du haut degré de fonction dans l’organigramme soviétique, une huile d’un certain âge que j’avais croisée deux fois dans ma vie, par hasard, au détour d’un couloir.

Soudain, la porte s’ouvrit. Une femme au visage émacié m’ordonna d’entrer. Mon sang se glaça à la seconde où je franchis le seuil.

En face de moi, au bout de cette immense pièce dont les murs étaient couverts de tableaux et de photos officielles montrant Léonid Brejnev, quatre hommes en costumes noirs se levèrent, tandis que le doyen demeura assis derrière un bureau ostentatoire. On me guida vers cette mystérieuse assemblée, une avancée interminable. Je me sentis mise à nue, auscultée de la tête aux pieds par ces juges du Parti venus ici pour une raison que j’ignorais encore.

À poste, on me somma de rester debout. Je saluai ces messieurs avec un sens protocolaire approprié à la situation. Les têtes s’inclinèrent brièvement en même temps que je croisai mes bras dans le dos, une posture d’attente, de soumission. Le doyen prit la parole d’une voix métallique et monocorde. Sans fanfare, il énonça l’objet de ma convocation, une affectation.

Du fait de mes excellents résultats et de la pertinence de ma thèse, j’étais admise en septembre à intégrer pour six mois une formation préparatoire au sein du prestigieux ministère des Affaires étrangères soviétique administré par le non moins célèbre ministre Andreï Gromyko depuis 1957. Je fus félicitée sans que je puisse questionner mes interlocuteurs. On me présenta mon futur chef de service, qui serait mon mentor, avant que je devienne une fonctionnaire attachée diplomatique. Envolés mes désirs d’enseignement. Mais au fond de moi, j’étais fière d’entrer dans l’univers des ministères et des ambassades, un cercle confidentiel et feutré.

La surprise était totale, une nouvelle inattendue, annoncée de façon expéditive, presque secrète. Désormais, j’avais tout lieu de croire que mon implication sans relâche dans mes études m’avait ouvert les portes du club très fermé des dirigeants soviétiques. Je reçus l’ordre, après avoir signé quelques papiers devant témoins, d’observer le silence sur ma mutation en septembre. La diplomatie, les affaires étrangères et la politique internationale prêchées par Moscou étaient entourées d’un mur de protection infranchissable. Des gardiens de l’ombre veillaient à chaque coin de rue, dans tous les pays, au bar des grands hôtels de la planète, un maillage serré, perfectionné, à l’apogée de la guerre froide, pendant que les Américains s’embourbaient au Vietnam, un petit conflit que nous avions lancé pour les occuper en faisant la chasse à de pauvres communistes au milieu de la jungle. Notre nation avait comme ambassadeur principal le plus grand joueur d’échecs, champion du monde en 1969, Boris Spassky. Cette discipline reflétait parfaitement la doctrine soviétique : maîtriser, dominer et manipuler.

En sortant du bureau du doyen, je compris que mes capacités m’avaient conduite vers un tout autre destin, faire partie d’une famille que je ne pourrais plus jamais quitter. Un jour, je voyagerais, au-delà des frontières de l’URSS…

 

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