Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 27 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

14 - En hommage

 

Le long de la Moskova

Le bus arriva à destination, non loin de Leninskiy Prospekt. Irina me suivit. Nous descendîmes après avoir salué le chauffeur.

Depuis ma sortie de prison, deux ans auparavant, je n’étais jamais revenue ici. Cet endroit de Moscou appartenait à mon passé, à celui vécu avec Charles au début des années soixante-dix. Retourner là, en compagnie de ma fille, s’imposait comme une évidence pour refermer la boucle du temps, relier les événements et les personnes au cœur de la genèse, au centre de la géographie de notre amour.

— C’est magnifique. Où sommes-nous ? demanda Irina en balayant du regard les environs.

— À l’entrée du parc Gorki. Tout a commencé là-bas, près de la butte, en face de l’étang, un jour de printemps, quand j’ai reconnu Charles qui marchait. Moi, je déjeunais sur l’herbe. C’était un autre monde, dans un autre pays, une époque révolue où j’étais encore naïve et emplie d’illusions envers ma partie. J’appartenais à l’élite de la jeunesse rouge, mon avenir était tout tracé, un pur produit du soviétisme.

— Vous en parlez avec beaucoup de nostalgie dans la voix.

— Oui, et à double titre. Tout ça a disparu, moi avec. Ton père est indissociable du souvenir de l’URSS.

— Ça me fait très plaisir d’être avec vous à Moscou.

— C’est compliqué de réaliser que tu es bien là, à mes côtés.

— Quand j’avais treize ans, Papa m’a tout raconté dans les moindres détails. Désormais, je visualise mieux les choses. Pour moi aussi, c’est étrange de vous écouter, de matérialiser les lieux. J’ai du mal à concevoir que je suis née dans une prison en Russie. Je ne pensais jamais vous voir, encore moins venir à Moscou de mon plein gré pour contempler le visage de ma mère biologique.

— Hélas, c’est tout ce que je suis à tes yeux, « une mère biologique ».

— Avec du temps, notre relation, en tout cas je l’espère, évoluera dans le bon sens. À nous de bâtir notre propre histoire. Il n’est pas trop tard pour ça, même si on ne peut pas rattraper les années passées. On doit regarder devant, nous laisser porter, accepter qu’une autre forme de lien se construise entre nous.

— Tu as le bon rôle, et je ne t’en fais pas le reproche. Il y a une réelle différence de perception. Moi, je te retrouve, toi, tu me découvres, une nuance qui a son importance. J’ai résisté au mal grâce à toi, en me disant qu’un jour je te serrerais dans mes bras. Si je ne t’avais pas eue, je serais sans doute morte au fond de ma cellule. Le rêve, le fantasme et l’idéalisation ont permis de me sauver. Ç’a été si long, un chemin interminable, jusqu’à ce que j’abandonne le combat, faute de réseaux, de moyens. Et puis, alors que j’ai enfin refait ma vie, enterré mes démons, renoncé à l’impossible, tu débarques. C’est violent, imprévu, trop rapide. Je n’ai pas eu le temps de me faire à l’idée, de franchir les stades nécessaires à l’acceptation de cette victoire tant attendue. J’ignore si j’arrive à me faire comprendre, ce n’est vraiment pas facile à expliquer. Des sentiments diffus m’embrouillent l’esprit. Tu te bats encore et encore avant de tirer une croix définitivement, et, au moment où tu penses t’en sortir sur le plan psychologique et matériel, ce que tu as toujours voulu te tombe dessus sans prévenir.

— J’ai peut-être eu tort de convaincre ma mère de faire ce voyage directement, sans vous avertir. Ça aurait été plus simple pour vous de me rencontrer à Carnac. Vous auriez été dans une démarche volontaire, une quête enclenchée sur votre propre initiative. Là, les rôles sont inversés. Je devine ce que vous ressentez, mais je suis ici. On devrait profiter, ne plus se poser de questions sur le comment ou le pourquoi. On est ensemble, à Moscou, dans le parc Gorki, à évoquer Papa. Ça, c’est beau et émouvant. Le reste n’a plus d’importance. De toute façon, on n’a pas le choix, ce qui est fait est fait, Sofia. Pas la peine de se torturer le cerveau inutilement. On doit savourer le moment présent, sans présager de l’avenir. J’estime que j’ai une chance incroyable de vous connaître. J’aurais pu aussi refuser tout ça, demeurer dans ma zone de confort, et continuer à vivre comme avant. J’ai une vie très heureuse et épanouie. Vous n’étiez pas un manque, juste un point d’interrogation. En revanche, la mort de Papa a modifié ma perception des choses. J’y ai plus souvent pensé après, certainement pour remplir un vide, sans pour autant que ça m’obsède. Si vous n’étiez pas venue à Carnac, on ne se serait jamais rencontrées, c’est sûr. Honnêtement, je n’ai jamais eu envie de vous chercher. Vous étiez une parfaite inconnue qui résidait loin, dans un pays ravagé. Tout cela, c’est grâce à vous, Sofia.

— Ton propos est un peu dur ! En même temps, je ne peux pas te reprocher ta franchise, et j’admets que je ne suis rien à tes yeux.

— Non, je n’ai pas dit ça. Vous noircissez le tableau. Il y a une différence énorme entre le fait de vouloir à tout prix retrouver sa mère biologique pour des raisons personnelles, et le fait de ne pas en ressentir le besoin parce qu’il n’y a pas de manque à combler. Mais, maintenant que je vous connais, tout s’ouvre, la perspective n’est plus la même, le réel prend le dessus. J’ai de l’émotion, certainement pas comme vous, mais de façon plus progressive. C’est comme lorsque vous rencontrez un homme pour la première fois et qu’il vous plaît. Cela peut conduire à la passion, au grand amour. En quelque sorte, j’en suis là. Mes sentiments sont naissants, aux prémices de quelque chose que je souhaite.

— Je te trouve très mature, très réfléchie, presque distante par rapport à l’événement.

— Non, c’est seulement que je suis une femme de vingt et un ans, en maîtrise de droit, qui aspire à devenir avocate et qui soigne sa parole. On fait souvent des simulations avec l’un de mes professeurs, un spécialiste de l’élocution, un docteur en communication verbale. J’aime l’expression et la valeur des mots justes.

— Je suis impressionnée.

— J’ai de qui tenir, entre mon père et vous. À mon âge, à deux ans près, vous étiez une brillante attachée diplomatique au ministère des Affaires étrangères soviétique.

— C’est vrai. J’oublie que j’étais douée, à l’époque. C’est tellement loin.

— J’ai de la chance. J’aurais pu tomber sur une mère ivrogne qui vit au fin fond de la Russie, sans vouloir juger ou discriminer certaines catégories de personnes. En réalité, je suis fière de vous, du combat que vous avez mené durant toutes ces années. Une prisonnière politique accusée de pactiser avec l’ennemi, par la suite dissidente, ce n’est quand même pas banal. On dirait une histoire sortie d’un roman d’espionnage. Lorsque j’ai raconté ça à mes amis, ils n’en revenaient pas, déclara Irina en souriant.

— Donc tu n’as pas honte de moi, de ce que j’ai subi, de ce que je suis ?

— Ah non. Il fallait oser débarquer en France, dans notre villa, pour revoir Papa et lui demander de me retrouver, surtout après vingt ans d’incarcération. Moi, je dis chapeau, Madame !

— C’est gentil, ça me fait plaisir de l’entendre, mais je ne voudrais pas être qu’une simple curiosité.

— Arrêtez, je n’ai pas dit ça.

— Et avec Élyse, tout se passe bien ?

— Oui, elle a toujours été une super maman. Vous ne l’avez pas vue encore sous son vrai visage. C’est une femme amusante, très positive. Elle m’a élevée avec beaucoup d’amour, sans faire de différence entre moi et mes frères. On a de très bons rapports. Avec la mort tragique de Papa, elle est devenue un peu plus triste, moins rigolote, mais ça va mieux, maintenant. La situation n’est pas facile pour elle non plus. Elle n’a rien fait de mal, au contraire. Bref, l’essentiel, c’est qu’on soit là, en Russie, pour faire connaissance. Je suis aussi très fière d’elle. Je la remercie de m’accompagner dans cette épreuve. Ne la jugez pas, s’il vous plaît.

— Tu as raison. À notre retour à l’hôtel, j’irai discuter avec elle.

Tout en marchant dans les allées du parc, je me rendis compte de la chance que j’avais. Irina me parlait franchement, avec intelligence et pertinence. J’entrevis à cet instant que le meilleur était sans doute devant nous. J’avais déjà accepté de perdre ce que je ne retrouverais jamais, à savoir le bonheur de regarder mon enfant grandir. L’idée de toutes ces cases manquantes qui balisent normalement le chemin d’une vie ne devait pas gâcher les plaisirs à venir. Il ne fallait pas imaginer rattraper les choses, mais simplement les inventer sur la route qui se profilait. Une autre destinée s’offrait à moi, une nouvelle histoire. J’oublierais les souffrances anciennes et l’amertume du moment pour me laisser porter par l’ivresse, par cette douce brise venue de France, un héritage du passé.

En hommage à Charles, nous prîmes place sur l’herbe, au pied de la butte. Irina s’assit à mes côtés. En silence, nous contemplâmes les berges fleuries de l’étang qui renvoyait les reflets de la mémoire. Je fermai les yeux.

Je sentis la chaleur de sa main glisser sous la mienne, mes doigts se replièrent sur les siens. J’étais enfin heureuse. Elle était la chair de ma chair, ma fille pour toujours. Je pouvais désormais me réconcilier avec le bonheur.

En ce lieu, j’avais aimé au temps des Rouges…

 

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