Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 22 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

9 - Au clair de lune

Villa de la famille Verban

Un long silence ponctua mon propos. Nous nous regardâmes sans bouger, face à face dans le salon de jardin. Je soupirai, soulagée de lui avoir raconté mon histoire, mais je redoutais sa réaction quant à l’existence de l’enfant de Charles.

Elle se leva sans rien dire, puis traversa la pelouse en direction de la maison. Je l’observai, terrifiée à l’idée qu’elle me rejette. Elle disparut, c’était troublant.

Je décidai de l’attendre, de ne pas brusquer les choses. La nouvelle l’avait certainement bouleversée. Apprendre en une seule journée que son défunt mari avait eu une fille avec une femme russe était sans doute beaucoup trop. Je n’avais pas eu d’autre choix que de me confier à la veuve de Charles, je lui devais la vérité. Les secondes et les minutes défilèrent. Je me sentis gênée, pas à ma place.

Tandis que je perdais espoir, Élyse me rejoignit dans le jardin avec une bouteille de vin. Elle se rassit dans le fauteuil en osier, puis, d’une main tremblante, nous servit. Je m’efforçai de me taire afin de recueillir son ressenti, sans l’influencer.

Élyse avala une longue gorgée, je fis de même. Elle me fixa droit dans les yeux, posa son verre bruyamment.

— Personne ne pourra jamais vraiment comprendre ce que vous avez enduré. C’est horrible ! Je suis une femme, j’ai aimé Charles et j’ai eu des enfants avec lui. Vu de France, il est inconcevable d’imaginer un tel calvaire, une telle barbarie. Ma souffrance est incomparable et je n’ai pas les mots justes. Ça me laisse presque sans voix.

— Vous n’avez pas à comparer nos drames respectifs. Chacun vit et voit les choses de son propre prisme, c’est pourquoi je m’étais toujours interdit de raconter mon incarcération, et surtout mon accouchement. Vous êtes la deuxième personne à qui je confie mon secret, en moins d’une semaine. Le reportage a tout déclenché. Je me suis livrée à ma meilleure amie à Moscou, Svetlana. À ma sortie de prison il y a deux ans, j’ai préféré taire mon passé, avancer sans me retourner afin de me reconstruire. Je n’étais pas préparée à tout ça, à voir Charles à la télé, à faire ce voyage, à vous rencontrer. Tout s’est précipité. J’ai douté jusqu’au dernier moment avant de prendre contact, de m’imposer à vous et votre famille, et bien sûr sans savoir que Charles était décédé, autrement, je ne serais jamais venue dans ce pays, lui qui me croyait morte… J’ai parfaitement conscience de vous infliger un supplice supplémentaire alors que vous n’avez rien demandé.

— Sans vouloir être désagréable, il est vrai que vous auriez pu m’épargner tout ça !

— Vous avez raison, je n’aurais pas dû revenir, mais c’était plus fort que moi, certainement égoïste de ma part. J’ai vu en vous une femme bien, aimante, qui a partagé la vie de celui que j’ai tant chéri à l’époque. Je me suis dit que nous pourrions nous entendre, faire connaissance, nous souvenir de lui, évoquer nos malheurs. Personne d’autre que vous ne peut véritablement saisir toute cette douleur, elle nous unit. C’est une tragédie commune.

— Si ce n’est que vous ne vous êtes pas souciée des dégâts que cela pourrait occasionner en débarquant comme ça chez des étrangers, en m’envoyant au visage, pour être polie, les atrocités que vous avez endurées, tout cela parce que vous avez aimé un homme durant quelques mois, dans un autre monde, il y a plus de vingt-deux ans… Ne croyez pas que je ne vous plains pas. Chacun a ses drames, ses secrets, ses démons à combattre. Votre choix délibéré, par deux fois, de venir semer le trouble, même si ce n’était pas votre intention, est difficile à accepter. Je n’aurais jamais voulu vous connaître ! Désormais, il est trop tard.

— Je comprends, Élyse. J’ai gâché vos belles vacances avec mon récit de femme torturée, d’enfant volé. Ce n’est pas convenable d’entendre ça dans votre joli univers. La guerre, la misère, la folie des hommes et la pauvreté ne doivent surtout pas perturber l’équilibre familial des privilégiés, de ceux qui ont tout et peuvent changer de chaînes quand des images trop choquantes apparaissent sur l’écran. Pourtant là, il s’agit de votre vie, de la mienne, de Charles que nous avons aimé, l’une après l’autre. Ne dit-on pas que le mariage se conçoit pour le meilleur et pour le pire ? Eh bien, nous y sommes. J’ai eu un bébé avec lui, comme vous. C’est un héritage commun que nous devons assumer sans nous opposer.

— Me rendre coresponsable est une manière de ne pas supporter seule votre terrible destin. Je n’ai rien à voir avec toute cette histoire.

— Et le fait que votre défunt mari soit le père de mon enfant ne vous traumatise pas ?

— Il est mort sans savoir, alors je n’ai pas envie de rajouter un drame de plus pour les membres de ma famille, surtout vis-à-vis de mes deux fils. Je n’en parlerai pas.

— Vous êtes froide, si distante… Peut-être aurais-je fait la même chose à votre place, ou pas. De toute évidence, mon affaire ne sera jamais résolue. Je vais regagner la Russie plus triste et désarmée.

— Quelle affaire ?

Sa question prouvait bien qu’elle m’entendait sans vraiment m’écouter, trop pressée que je quitte sa maison pour ne jamais revenir. Élyse ne me serait pas d’un grand secours concernant la mission première que je m’étais fixée en arrivant en France : revoir le père de ma fille. Après un long soupir évocateur, je lui répondis.

— Je suis venue pour rencontrer Charles, lui dire que j’étais vivante et libre, mais également pour lui demander de l’aide... Quand je suis sortie de prison en 1992, libérée par le nouveau pouvoir en place après la chute de l’URSS, mon obsession a été de retrouver Irina comme n’importe quelle mère l’aurait fait. J’ai donc harcelé l’administration afin d’avoir accès aux archives. Malgré un changement de régime et le bouleversement géopolitique de la Russie, je n’ai jamais réussi à débuter une véritable enquête. Mon statut d’ex-détenue n’a pas arrangé les choses. Sans soutien, sans réseau et sans argent, impossible d’investiguer ou d’obtenir des renseignements fiables auprès des fonctionnaires, les mêmes qu’avant. J’ai été naïve de croire que les hommes et les femmes évolueraient aussi vite, qu’ils s’adapteraient au nouveau contexte intérieur. Non, en quelques mois, dans un pays sinistré, ruiné, chacun pensait à lui, à sa survie. Mon histoire n’intéressait personne. J’ai abandonné un an plus tard, épuisée, découragée par le système. Cette incapacité à remonter le fil du temps depuis mon accouchement, à suivre les traces d’Irina dans une institution, m’a plongée dans une grave dépression. Et puis, au bout d’un long tunnel, je me suis résignée. J’ai accepté l’insupportable en me disant qu’un jour, sans le savoir, je croiserais ma fille dans la rue, une perspective sinistre, mais réaliste au regard de la situation. J’ai gardé tout ça pour moi, sans jamais me confier, jusqu’au jour où le visage de Charles est apparu sur l’écran de télévision de mon amie Svetlana. Un espoir inimaginable m’a traversée, l’idée d’une possibilité. Mon plan s’est construit dans ma tête : le retrouver et solliciter son appui. J’ai supposé qu’il pourrait facilement utiliser ses réseaux diplomatiques afin de localiser sa fille, notre fille née du fruit de notre amour passionnel… Voilà pourquoi je suis chez vous !

— C’est touchant, Sofia. Émouvant ! Cependant, il est mort et je ne peux rien pour vous.

— Oh si ! En tant que femme de diplomate durant toutes ces années, vous avez obligatoirement noué de bons rapports avec des épouses d’hommes influents. Je le sais, c’est évident, ne le niez pas. Les gens comme vous ne vivent que par le relationnel. Élyse, je vous demande un coup de main, à la hauteur de vos capacités. Ce sera toujours mieux que rien. Après tout, vous ne prenez aucun risque.

— Sofia, sans vouloir vous manquer de respect, vous êtes aveuglée par votre tragédie, à aucun moment vous ne vous mettez à ma place. C’est incroyable de voir ça ! Merde ! J’ai une vie, une intimité, des enfants, une famille, une histoire personnelle avec Charles. Et vous, vous espérez que la veuve de votre ex-petit ami remuera ciel et terre pour retrouver une môme inconnue de nous tous. C’est impossible, inapproprié ! Je ne peux pas, et je ne veux pas m’impliquer dans une telle aventure…

— Ah, vous appelez ça « une aventure » ? Encore une fois, je suis trop naïve. Vous avez raison de me sermonner. Comment une pauvre Russe, ancienne taularde, fauchée, résidant dans un immeuble délabré de la banlieue de Moscou, peut-elle exiger d’une femme comme vous la moindre parcelle de compassion, une quelconque solidarité en mémoire de Charles ? Nous ne vivons pas sur la même planète. Élyse, vous incarnez parfaitement l’individualisme de la société capitaliste. Je vous plains de n’être qu’une consommatrice, une passionnée de shopping, une héritière, une épouse de. Elles sont là vos limites, celles de la clôture de votre jardin, si magnifique soit-il. Ma présence vous perturbe, elle dérange l’ordre établi.

Élyse ne riposta pas. Agacée, elle se resservit du vin. Moi, je n’avais pas l’esprit à boire. Après une soirée bien arrosée en compagnie de ses amis du même milieu, l’alcool commençait à faire effet, son regard n’était plus pareil. Elle dissimulait son égoïsme dans l’ivresse, refusant d’affronter la réalité. J’attendais le moment où elle me foutrait dehors en hurlant. Au vu de son attitude, je ne regrettais plus d’être venue tout lui révéler.

Soudain, elle éclata de rire. Surprise, je secouai la tête, navrée de la voir ainsi. Elle pointa son doigt vers moi, en finissant le fond de son verre.

— Vous croyiez quoi ? Que j’allais verser une larme en vous écoutant ? Dites ce qui vous chante, après tout, je m’en fiche ! Crachez votre haine sur moi. Allez-y, si ça peut vous soulager ! Demain matin, je vous aurai oubliée. Pauvre fille ! Vous voulez du fric ? OK, je vais vous en filer, mais après, vous dégagez d’ici… Alors, c’est quoi, votre prix ? Combien pour le dérangement et tout le reste ? Donnez un chiffre.

— J’ai honte pour vous. Si Charles vous…

— Oh non, pitié ! Épargnez-moi ce registre ridicule. Là, vous rabaissez le niveau, Sofia. En fin de compte, je, je… euh… Je vous aime bien. Je dois reconnaître que vous avez du sang froid, un certain culot pour… oh putain ! J’ai fait tomber la bouteille !

— C’est bon, je m’en occupe… Arrêtez de boire et allez dormir, nous nous sommes tout dit. De toute façon, vous n’êtes plus en état de parler. Sachez qu’au fond moi aussi je vous aime bien. On n’était juste pas faites pour nous rencontrer dans ce contexte. C’est comme ça. L’histoire aurait pu se dérouler autrement… Je vais retourner dans mon pays pourri, comme vous dites, reprendre ma vie de merde, fermer ma gueule et ne plus ennuyer personne avec…

— Attendez, Sofia ! Ne partez pas tout de suite. Si on allait marcher sur la plage. Il y a une superbe lune ce soir. Regardez, c’est magnifique.

— Pourquoi pas, mais vous me tenez le bras. Ça va vous dessaouler un peu.

— C’est bon… Hop, je tiens debout. J’ai envie d’entendre les vagues. On y va !

Élyse se dirigea vers le boulevard. Inquiète, étant donné son état, je la rattrapai. Nous traversâmes ensemble. Je la soutenais, elle riait. Je me demandais comment réagir, elle n’était plus la même.

Sur la plage, elle se mit à courir vers les flots, Élyse devenait ingérable. Au bord, elle se déshabilla entièrement. Je tentai de la raisonner, elle ne m’écouta pas. Je craignais qu’elle ne se noie. Alors, je me précipitai après avoir ôté mes sandales. Par chance, la mer était calme. Quelques vagues nous aspergèrent, ma robe était trempée. Élyse, complètement nue, se jeta dans l’océan.

— Charles, Charles, hurla-t-elle en levant les mains vers le ciel étoilé.

J’avais de l’eau jusqu’à la taille. Élyse revint vers moi en nageant. Elle se marrait, gesticulait dans tous les sens. Soudain, elle se redressa et me serra contre elle, c’était gênant.

— Si Charles nous voit de là-haut, il doit bien rigoler.

— Sans doute… Bon, rentrons maintenant.

— Non, un dernier tour et j’arrive… Ça fait un bien fou de se prendre une cuite et de se baigner à poil comme on le faisait à vingt ans ! Vous ne faisiez pas ça, en Russie ?

— Si, dans des lacs.

— Alors, venez avec moi. Enlevez votre robe. C’est tellement agréable de se sentir libre, nue.

— Je n’ai pas vraiment la tête à ça. Désolée de ne pas partager votre délire.

— Oui, oui, je sais… Vous avez tort de ne pas lâcher prise. Profitez un peu. On ne va pas rester comme deux veuves à pleurer le passé toute notre vie. On est encore jeunes et en bonne santé. Oublions, vivons !

— Sauf que moi, demain, je retourne dans l’enfer de ma Russie, pendant que vous savourerez un cocktail sur la terrasse de votre villa, entourée de vos fils et de vos amis. Le réveil ne sera pas le même.

— Justement ! Jouissez du moment présent.

Élyse semblait retrouver un peu de cohérence dans ses propos. Cette baignade la revigora plus vite que je ne l’avais imaginé. Elle sortit de l’eau en courant. Je la suivis jusqu’à ses affaires posées sur le sable.

Une fois rhabillée, elle frappa dans ses mains comme pour donner le signal. Je saisis qu’il était temps pour moi de partir, de lui dire au revoir.

— Je vous raccompagne, et après, je rentre à l’hôtel.

— Pas question. On va siroter une tisane au salon, histoire de se réchauffer. Votre robe est trempée, je vais vous en prêter une.

— Non, non. C’est très gentil, mais je pense que…

— Arrêtez, ça va, on peut discuter normalement… Excusez-moi pour tout à l’heure, je n’aurais pas dû vous parler comme ça.

— Tout va bien, je comprends. Moi aussi, j’ai prononcé des mots un peu durs.

— Donc, nous sommes quittes. Allons boire cette infusion.

— Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée. Pardon, Élyse, de gâcher la fête, mais nous ne serons jamais amies, vous en avez conscience. C’est préférable d’en rester là. On s’est déjà tout dit.

— Pourquoi êtes-vous si glaciale ? Laissez votre souffrance de côté, détendez-vous. On pourrait considérer la chose différemment.

— Que voulez-vous dire ?

— Eh bien, je ne sais pas. Disons qu’au fond de moi… oh et puis non, rien, vous avez raison.

— Vous voyez ! Allez, rentrons. Moi, je disparais de votre vie.

— Alors on se sépare comme ça, ici, sur cette plage ?

— C’est mieux ainsi. Vous n’êtes plus saoule et je suis très fatiguée. Chacune poursuit sa route, nous ne nous recroiserons jamais. Je suis désolée d’avoir fait irruption comme ça, sans prévenir.

Je pris le chemin de l’hôtel. Dans mon dos, Élyse cria.

— Attendez, Sofia ! Donnez-moi au moins votre adresse en Russie.

— Pour quoi faire ?

— Pour vous écrire, garder le contact. Je n’en sais rien !

— Vous n’aurez qu’à demander à votre copain hôtelier, il a photocopié mon passeport… Un conseil, oubliez notre rencontre. Moi, c’est ce que je vais faire.

Je marchai seule dans la nuit. Élyse était déjà rentrée chez elle, je ne la voyais plus. Au loin, j’aperçus un groupe de jeunes autour d’un feu. Leur insouciance et leurs rires provoquèrent en moi une forme d’aigreur insupportable. Je voulais fuir cet endroit, regagner Moscou, faire abstraction de cette escapade, ne plus penser à tout ça, et surtout accepter de ne jamais retrouver ma fille.

Ce voyage en France s’écourtait plus vite que prévu, un échec sur toute la ligne. J’avais perdu mon temps, mon énergie. Tous mes espoirs s’étaient évanouis sur cette plage de l’Atlantique. Svetlana avait raison, j’aurais dû l’écouter, ne pas m’entêter, ne pas rêver, laisser le passé derrière moi.

Demain, à l’aube, je me dirigerais vers Paris, puis l’aéroport. Je changerais mon billet pour un vol retour dans la journée. Charles était mort. Je ne savais même pas où il était enterré. Je soupirai en secouant la tête, ravagée par le désenchantement…

 

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