Aimer au temps des Rouges (French Edition)
12 - Caroline
Hôtel Metropol
Élyse avait obtenu une table au restaurant. Après un transfert rapide en taxi entre les deux hôtels, je me retrouvai assise en face d’elle dans une somptueuse salle de style Art nouveau. L’opulence de la décoration accroissait l’atmosphère légendaire de ce lieu.
Non loin de nous, j’aperçus un couple d’Américains qui résidait au Stars Hôtel, des gens charmants avec qui j’avais déjà parlé. J’étais un brin gênée qu’ils me voient ici, moi, une simple employée, mais à aucun moment nos regards ne se croisèrent.
Élyse, très à l’aise dans cet univers, commanda une bouteille de vin blanc au sommelier. C’était vraiment étrange d’être là, à ses côtés. Un peu sur la défensive, je n’arrivais toujours pas à me détendre complètement. Elle remarqua mon attitude quelque peu distante et silencieuse, tandis que j’admirais le lustre gigantesque suspendu au centre du plafond.
— Sofia, j’espère que l’endroit vous plaît ?
— Oui, c’est magnifique. Merci pour l’invitation. Je dois dire que c’est très instructif de visiter un autre établissement de luxe, j’en prends plein les yeux. Tout cela est assez récent pour moi, cela fait peu de temps que je travaille dans l’hôtellerie.
— Vous verrez, on s’habitue très vite aux belles choses… Je suis contente que vous ayez trouvé ce poste. Ça doit vous changer de votre banlieue.
— Puisque vous êtes allée à mon ancien domicile, vous avez pu constater où je résidais. On en avait parlé à Carnac.
— Oui, je m’en souviens très bien. J’avais eu le droit à une bonne leçon de morale quant à ma façon de vivre, quant à ma situation privilégiée.
— Sans vouloir gâcher la fête, j’ai une question qui me brûle les lèvres depuis que vous avez débarqué. Que faites-vous à Moscou ? Pourquoi souhaitiez-vous me voir ?
— Vous avez raison, je vous dois la vérité. Ce n’est pas un voyage touristique, et ma présence a un but précis.
— Lequel ? demandai-je en fronçant les sourcils.
— Vous, Sofia ! lâcha Élyse.
— Je ne saisis pas. Vous n’allez pas me faire croire que vous avez traversé l’Europe juste pour vous excuser de m’avoir mal reçue à Carnac ?
— Non, évidemment. C’est plus compliqué et délicat qu’il n’y paraît. Il faut qu’on parle de Charles.
— Sauf que je n’ai plus envie d’en discuter. J’ai décidé d’enterrer ce passé, de me reconstruire, d’arrêter de souffrir, de penser à moi, à l’avenir, de prendre ma part de réussite. Tout ça est derrière moi, maintenant. Vous comprendrez, connaissant mon histoire, que je désire avancer sans me retourner, oublier les drames, les injustices, ma rencontre avec Charles, et ma fille. Cette conversation ne mènera à rien. Désolée de vous décevoir, Élyse, mais je trouve qu’on devrait en rester là. Ce n’est pas une bonne idée de ressasser tout ça à nouveau. Au risque de paraître très désagréable, je ne vais pas manger avec vous. En y réfléchissant, je…
— Attendez, Sofia, ne faites pas ça. Accordez-moi juste ce dîner. Après, c’est promis, je ne vous dérangerai plus.
— Vous voulez me faire avaler que vous êtes en Russie exprès pour moi. Ça n’a aucun sens !
— Sauter dans un avion depuis Paris et prendre une chambre d’hôtel après trois heures et demie de vol est une chose assez facile pour une femme de diplomate. Vous me l’avez assez fait remarquer, j’ai de l’argent et un certain train de vie…
J’hésitai à partir. Élyse devint nerveuse quand elle vit dans mon regard mon intention. Au moment où je m’apprêtais à me lever, le serveur arriva avec une bouteille de chablis. Un silence s’interposa. L’homme, avec délicatesse, fit goûter le vin à Élyse, qui le remercia. Il remplit nos verres. J’eus quelques remords. Elle me proposa de trinquer.
— Buvons à nos retrouvailles, lança-t-elle en souriant.
J’avalai une gorgée de ce délicieux breuvage. Sans réellement savoir pourquoi, hormis de la curiosité, j’acceptai de poursuivre le repas.
— Maintenant, dites-moi la vraie raison de votre visite surprise. Et arrêtez de tourner autour du pot !
— Très bien. Au moins, vous me facilitez la tâche.
— À ce point-là ?
— Oui, car pour être tout à fait honnête, j’ai beaucoup hésité à venir vous voir. Après votre départ de Carnac, j’ai relaté aux enfants et à ma belle-sœur l’objet de votre intrusion dans notre vie, nous en avons longuement discuté. À plusieurs reprises, durant le reste des vacances, le sujet est revenu sur la table. J’étais mal à l’aise vis-à-vis de vous étant donné que je n’avais pas eu le courage de vous parler quand vous étiez à la maison. J’ai donc décidé, en accord avec tout le monde, que je me rendrais en Russie pour tout vous raconter dans les moindres détails…
— Et que dois-je savoir de si important qui justifie votre présence à Moscou ?
— D’abord, si vous me le permettez, j’aimerais commencer par le début, afin que les choses soient claires, qu’il n’y ait pas de malentendu.
— Je suis là. Allez-y !
— Sofia, vous me promettez de m’écouter jusqu’au bout ?
— OK, mais n’essayez pas de retourner la situation à votre avantage. Moi, je n’ai rien à me reprocher.
— J’en ai conscience. Le plus dur est à venir, et il m’appartient de…
— Bon, soyez plus directe. Je vous ai dit que j’étais d’accord, je ne peux pas faire mieux.
Élyse baissa la tête, avala une gorgée de vin. Inquiète qu’elle finisse encore saoule, je la prévins.
— S’il vous plaît, évitez cette fois de terminer la soirée complètement bourrée. Arrêtez de boire, et parlez, lui ordonnai-je d’un ton très directif.
— Voilà… Euh… Je suis au courant de la suite de votre histoire avec Charles, après votre interpellation par les agents du KGB, lorsqu’il vous a crue morte en raison de la balle qui a traversé votre épaule…
— Oui, tout ça je vous l’ai raconté.
— Attendez, cessez de m’interrompre, sinon je n’y arriverai pas.
— D’accord, je ne dis plus rien.
— Donc, Charles a tout de suite rejoint l’ambassade de France. Il a immédiatement prévenu sa hiérarchie de la situation sans dissimuler votre relation amoureuse. L’ambassadeur a agi en connaissance de cause auprès des autorités soviétiques afin d’éviter un incident diplomatique. Les Russes ont écouté sans émettre d’avis, puis les choses se sont tassées. Trois jours plus tard, Charles a été informé, par l’intermédiaire d’une source russe en lien avec l’ambassade, de votre capture et de votre détention entre les murs de la Loubianka. Ç’a été un choc pour lui. Certes, vous étiez en vie, mais aux mains d’un service spécialisé dans les interrogatoires d’espions, une terrible nouvelle.
— Attendez, il était au courant depuis toutes ces années que je n’étais pas morte !
— Oui. Désolée de vous l’apprendre comme ça, néanmoins, il y a une raison au fait que Charles ne soit jamais entré en contact avec vous. Il a suivi l’évolution de votre sort, sans pouvoir agir. C’était la guerre froide et il n’avait pas le droit d’intervenir vu son statut. Et puis, lorsque vous avez été jugée et mise en prison, les visites étaient interdites.
— Merci, je le sais mieux que tout le monde. Mes parents sont décédés sans que j’aie pu leur parler une dernière fois.
— Sofia, je devine à quel point vous avez souffert. Charles a tout fait à l’époque, le maximum qui lui était permis.
— À quelle date a-t-il quitté l’URSS ?
Élyse soupira. Elle hésita à boire. Je lui lançai un regard noir.
— En avril 1973.
— Presque un an après mon incarcération. J’imaginais qu’il avait été renvoyé en France beaucoup plus tôt en vue de calmer le jeu.
— C’est vrai, mais un événement a tout changé. Charles a appris que vous étiez enceinte. Il s’est battu pour obtenir un droit de visite. Évidemment, toutes les demandes ont été refusées. Les Russes ont commencé à perdre patience quand il a menacé de parler à la presse occidentale, de révéler son histoire au grand jour en accusant le Kremlin d’enfermer une innocente qui avait juste commis le crime d’aimer un diplomate de l’Ouest en poste à Moscou. Les choses se sont compliquées à l’ambassade, ça a foutu un merdier pas possible. Charles a résisté à la pression en affrontant à la fois les Russes, et les Français qui faisaient tout pour l’extrader du pays. Ça n’arrangeait personne de laisser un tel scandale exploser, sachant que les antennes locales des journaux allemands et américains se seraient jetées sur le sujet pour broder ou utiliser votre histoire d’amour comme symbole dramatique d’un conflit larvé entre les deux blocs… Les mois ont passé. Charles n’a pas baissé la garde, il a continué à prendre en otage sa hiérarchie, à harceler les Russes par des courriers ou par le biais de gens influents œuvrant dans l’ombre de la diplomatie de salon. Il désirait vous voir, et surtout obtenir votre libération. Les échecs se sont succédé, néanmoins, il a pu rester à Moscou. Et puis un jour, les Russes ont pris contact avec l’ambassade, pour la première fois sur leur initiative. Ils ont proposé un marché non négociable afin de se débarrasser du problème sans perdre la face.
J’étais sidérée, tout se bousculait dans ma tête, je revivais les événements. L’homme que j’avais tant aimé savait que je n’étais pas morte, il s’était en réalité battu pour moi en mettant sa carrière en jeu. Un sentiment de profonde tristesse m’assaillit. J’aurais tellement voulu qu’il me le raconte lui-même. J’interrogeai Élyse sur la suite. Entre colère et amertume, ma voix trembla.
— Il a fini par abandonner ? Les Russes ont gagné et il est rentré en France ?
— Pas vraiment. Charles a quitté la Russie en avril 1973. Il a obtenu une chose incroyable qui a changé sa vie, notre vie…
— Non, non, ne me dites pas qu’il a fait ça… Non, Élyse !
— Je suis désolée de vous l’apprendre aujourd’hui, mais je ne pouvais plus garder ça pour moi…
Je tapai du poing sur la table en m’enfonçant sur ma chaise, des clients se retournèrent. Élyse se pencha vers moi et me saisit la main, ses yeux s’emplirent de larmes. J’avais la gorge nouée. Nous nous fixâmes longuement.
Mes oreilles bourdonnèrent, je n’avais plus conscience de mon environnement. Puis il y eut un grand vide, j’avais tout compris.
Après une période de flottement où mon cerveau avait failli disjoncter, je repris mes esprits, je voulais connaître les détails.
— Comment Charles a-t-il réussi ?
— Il a signé un accord écrit selon lequel il s’engageait à ne plus mettre les pieds en URSS et à ne plus jamais être en affaires diplomatiques avec ce pays, quelles que soient ses mutations ou ses futures fonctions. En contrepartie, il a reconnu l’enfant comme étant le sien et a obtenu l’autorisation de l’emmener. Pour cela, il avait interdiction de vous revoir ou de tenter une procédure internationale. Charles a donc renoncé à son combat afin d’arracher votre fille à un destin tragique. Vous étiez condamnée à vingt-cinq ans de détention, il était loin d’imaginer la chute de l’Union soviétique et l’éclatement du pacte de Varsovie dix-huit ans plus tard. Charles est revenu en France avec sa fille d’à peine deux mois.
— C’est insupportable à entendre !
— Sofia, il a sauvé votre enfant. Qu’est-ce que vous lui reprochez ?
— Je sais, c’est fou, pourtant, j’ai l’impression d’avoir été trahie.
— En aucun cas, bien au contraire.
— Alors pourquoi n’a-t-il pas cherché à me contacter avec l’aide du nouveau gouvernement entre 1991 et 1992 ?
— Il l’a fait, je vous le jure, toutefois, vous oubliez qu’il est décédé en août 1992, vous veniez de sortir de prison, le 29 avril. Quant à moi, je ne vous connaissais pas, sauf au travers de Charles, qui m’a tout raconté dès notre première rencontre. Je vous avoue que je n’étais pas très motivée à l’idée qu’il vous revoie un jour, mais j’ai toujours respecté son choix.
— Et ma fille dans tout ça ? Elle sait que j’existe, que j’ai failli crever en taule ?
— Oui. Elle est au courant. Pour les détails, on a préféré attendre qu’elle soit en âge de comprendre…
— En gros, vous me dites qu’elle ignorait que sa mère biologique croupissait au fin fond de la Russie.
— Effectivement, pas au début. On lui a expliqué que vous l’aviez abandonnée après votre liaison avec son père, juste avant votre emprisonnement. On a jugé utile d’enrober un peu la vérité pour ne pas trop la choquer. Maintenant, elle est informée de tout.
— Je dîne à Moscou avec la mère adoptive de ma propre fille. C’est complètement délirant, quand on y réfléchit !
— Je l’ai aimée et élevée comme si c’était mon enfant. Aujourd’hui, je ne fais aucune différence entre mes deux fils et Caroline.
— Entendre son prénom sortir de votre bouche me donne la rage.
— Du calme, Sofia. Je ne vous l’ai pas volée ! Vous le savez parfaitement. Grâce à nous, elle a reçu une bonne éducation dans une famille équilibrée, elle n’a jamais manqué de rien. Vous auriez préféré apprendre qu’elle a vécu toutes ces années dans une banlieue de Moscou, adoptée par de pauvres gens, avec un père qui a comme unique distraction le soir de se bourrer la gueule ?
— C’est facile pour vous de balancer ça.
— Oh, arrêtez pour une fois de penser que vous êtes la seule à souffrir. J’ai aimé Charles tout autant que vous. Quant à Caroline, elle est ce que j’ai de plus cher au monde avec mes fils. Ne me faites pas de mauvais procès. J’ai bien conscience de ce que vous endurez, et croyez-moi, ça n’a pas été simple de prendre la décision de venir en Russie. Pour être honnête, c’est Caroline qui m’a convaincue de faire ce voyage, de vous revoir, et surtout de vous affronter.
— Où est-elle ?
Élyse hésita à me répondre, puis elle leva les yeux vers le plafond, ouvrit les paumes de ses mains en pinçant ses lèvres. Je n’en revenais pas.
— Ici, avec moi. Elle a tenu à faire le déplacement pour vous rencontrer.
— Elle est là ? À l’hôtel ?
— Oui, Sofia. Caroline est dans la chambre, où elle dîne devant la télé. Et j’imagine son état de stress à l’idée de nous savoir ensemble au restaurant.
Entre-temps, le serveur nous avait apporté deux salades commandées par Élyse. Je n’avais pas encore touché à mon assiette, elle non plus d’ailleurs. J’étais troublée, au point que je ne savais plus quoi dire.
Ce rebondissement me paraissait aberrant, impossible à concevoir. Ma fille de vingt et un ans attendait patiemment quelques étages plus haut. Nous étions des inconnues l’une pour l’autre. Je me sentais incapable de la rencontrer. C’était si violent d’apprendre que Charles l’avait élevée depuis toutes ces années et qu’une autre femme avait joué mon rôle.
Élyse semblait particulièrement inquiète à l’idée que j’explose en public. Que pouvais-je vraiment lui reprocher ? Rien. Le pire, en y réfléchissant, en refaisant le film, était d’admettre que personne n’était responsable de mon drame. Mon sacrifice, sans que je le devine à l’époque, avait permis à ma petite Irina de grandir dans un pays libre aux côtés de son père. Je n’aurais jamais espéré mieux si j’en avais été informée dès le départ, mais le découvrir ainsi m’anéantissait, dans la mesure où je n’y étais pas préparée et que la vérité était à l’opposé de ce que j’avais toujours cru. Si Charles n’était pas décédé prématurément, il serait devant moi à me raconter notre histoire. De toute évidence, je n’aurais pas réagi de la même façon.
— Sofia, il faut accepter, considérer les choses sous un angle positif. Caroline est une jeune femme heureuse et équilibrée qui suit de brillantes études à Paris. Elle compte devenir avocate. Réjouissez-vous !
— Facile à dire. Vous êtes du bon côté de la barrière et ma fille ne sera jamais la mienne. On ne rattrape pas vingt et une années avec un sourire et quelques embrassades dans un hall d’hôtel. Élyse, nous ne sommes pas dans un film ! Vous n’auriez jamais dû venir en Russie pour m’asséner cette réalité insupportable. Irina ou Caroline, peu importe, je ne veux pas la voir... Merci pour le repas. N’essayez plus de me contacter. Ma vie, mon histoire et mon passé ne sont pas compatibles avec votre famille, celle que vous avez bâtie avec Charles et ma fille. Gardez tout et laissez-moi tranquille.
— Sofia, vous réagissez à chaud. Rentrez chez vous, réfléchissez à tête reposée et revenez demain matin. On vous attendra le temps qu’il faut. N’infligez pas ça à Caroline, s’il vous plaît, implora Élyse à voix basse.
Je me levai sans répondre à son ultime sollicitation. J’aspirais à retourner à mon quotidien, à reprendre mon existence là où elle s’était arrêtée avant que cette femme ne débarque au Stars Hôtel quelques heures plus tôt. Je la saluai froidement. Élyse plongea son visage dans la serviette et s’effondra en larmes.
Je quittai le restaurant en priant pour que ma fille ne croise pas mon chemin à ce moment-là. Par chance, j’arrivai à l’extérieur sans en subir davantage.
Je sautai dans le premier taxi disponible, le regard absent, la bouche fermée, sourde et aveugle à tout ce qui m’entourait…
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