Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 15 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

7 - Les privilèges

 

Villa d’Élyse

Sur les conseils de la charmante Élyse, je m’étais installée dans le petit hôtel de son ami, une chambre sur l’arrière, au dernier étage, la moins chère.

En fin de journée, douchée et changée, je marchai en direction de la maison de Charles, très stressée à l’idée de le revoir. Je ne savais pas comment sa femme réagirait quand elle apprendrait que je lui avais menti sur mon identité, et surtout que je connaissais parfaitement son mari à une époque où elle n’existait pas dans sa vie.

J’aperçus les volets rouges. Le soleil déclinait sur l’océan. Un instant, j’hésitai, consciente de l’enjeu et du risque si on me rejetait une fois la vérité annoncée, mais j’étais incapable de renoncer si près du but. Le désir et la curiosité me poussaient à mener ma mission jusqu’au bout.

J’y étais presque. Mon cœur s’emballa, l’angoisse monta. Il y avait de l’affluence dans le jardin, des voix s’élevaient, des gens riaient. Plus que cinq mètres avant de franchir le portillon.

J’inspirai un grand coup et me lançai dans l’arène. Des visages se tournèrent. J’arborai un large sourire, histoire de donner le change. Personne ne remarqua ma nervosité. Élyse s’approcha, un verre à la main. Elle était élégante, bronzée, rayonnante.

— Katia ! Génial, vous êtes venue.

— Merci de m’accueillir. J’ignorais qu’il y aurait tant de monde.

— Ah, ce sont juste quelques copains de vacances. Suivez-moi, je vais vous servir une coupe de champagne, et détendez-vous.

Elle me prit par la main, nous traversâmes le jardin. Des invités me saluèrent, je hochai la tête. Élyse était bouillonnante d’énergie, heureuse de recevoir, et apparemment enchantée d’avoir lié connaissance avec une Allemande de l’Est.

Devant le buffet, tandis que certains hommes surveillaient le barbecue et que Diane semblait très occupée à rire, je ne cessai de regarder partout, à la recherche des traits de Charles.

— Tenez, trinquons… Alors, vous êtes bien installée, aux Sables d’or ?

— Oui, très bien. Encore merci.

— Ah, je crois qu’on m’appelle. Je reviens.

Élyse s’éclipsa, je restai en plan devant la table. Une chaise, posée sur l’herbe, attira mon attention. Je me précipitai. À ce stade, je n’avais pas vraiment envie de discuter avec des étrangers. Ces gens étaient d’un autre monde, de celui qui offrait tout : l’argent, le patrimoine, la beauté, la liberté. Charles en faisait partie.

Je m’assis en les observant du coin de l’œil, fascinée par leur bonheur ostentatoire comme si rien de mal ne pouvait les atteindre. En comparaison, ma vie m’apparut noire, insignifiante. Je venais d’un pays disparu, d’un enfer où le peuple survivait à chaque carrefour, où la mendicité était si présente que les Russes ne s’offusquaient plus de voir une mère et ses enfants dormir sur le trottoir. Ici, le drame humain ne ternissait pas le tableau paradisiaque. Les différentes classes sociales semblaient cohabiter en harmonie. Chacun trouvait sa place sans que des barrières se dressent, sans que l’insécurité balafre les rues, sans que l’indignation perturbe la quiétude des nantis. C’était donc cela, l’Ouest tant décrié du temps de l’URSS, des hommes et des femmes heureux, libres, protégés de toutes formes d’agression, épargnés par la souffrance. J’aurais aimé en d’autres circonstances goûter à ce plaisir immense de ressentir la paix intérieure, ne plus me soucier du lendemain, ne plus avoir peur, manger à ma faim, voyager, conduire, ou simplement rire avec mes amis devant un coucher de soleil, un verre de champagne à la main. Le pire était de réaliser que ces gens ne savaient pas ce qu’ils possédaient. Pour eux, tout cela était normal. S’ils étaient propulsés dans mon existence, ne serait-ce qu’une semaine, ils pourraient prendre conscience de leur bonheur et ne plus s’apitoyer sur leur sort comme je le constatais en écoutant certaines conversations. J’entendais, autour de moi, certaines femmes riches se plaindre avec émoi de leurs petits tracas du quotidien. J’avais honte pour elles.

Au fil des minutes, je parus invisible aux yeux de tous. Élyse s’activait en vue de servir au mieux ses convives. Elle butinait de groupe en groupe, échangeait quelques propos, c’était amusant de la regarder faire.

Chaque fois qu’un homme sortait de la maison, je me raidissais sur ma chaise en bois. Et puis, devant l’évidence, je noyais ma déception en avalant une gorgée. Au fond de moi, je savais très bien que je n’avais pas ma place ici, que le plus important ne résidait pas dans le fait de le retrouver. Une autre affaire me motivait, je devais aller jusqu’au bout de ma démarche, ne pas renoncer à l’objectif premier de cette mission.

Après une demi-heure, Élyse revint enfin vers moi. Je me levai en souriant, prête à la questionner. Je ne pouvais plus faire semblant, mon impatience avait pris le dessus, il était temps que je me lance. Elle tenait une assiette de charcuterie, j’avais l’appétit coupé.

— Je suis désolée, Katia, je ne sais plus où donner de la tête. Je ne m’attendais pas à ce que tout le monde réponde présent. Ça fait beaucoup, pourvu qu’on ait assez… Venez, je vais vous présenter à des amis très sympas, un couple de Suisses, des voisins. Ils ont voyagé dans votre pays l’année dernière.

— Avant, il faut qu’on parle.

— Ah d’accord… Mais que se passe-t-il ? Vous n’avez pas l’air bien.

— Je dois vous dire la vérité. On peut s’éloigner ?

— Euh, oui, allons à l’intérieur.

— J’espère que vous ne m’en voudrez pas…

J’inspirai profondément et poursuivis :

— Je ne suis pas celle que je prétends être.

— Quoi ? Je ne comprends pas !

— Marchons un peu vers le fond du jardin, je vais tout vous expliquer.

Élyse fronça les sourcils. Je sentis l’inquiétude dans son regard. Elle accepta de faire quelques pas vers un coin plus au calme. Le malaise nous gagna.

À l’écart, elle me saisit le poignet.

— Pourquoi tant de mystère ?

— Votre mari n’est pas là ce soir ? demandai-je avec gravité.

— Non, ça ne risque pas, je suis veuve. Mais où voulez-vous en venir ?

Je pâlis d’effroi, ma coupe faillit me glisser entre les doigts, je ne répondis pas, brisée. Élyse perçut ma sidération, elle me fixa avec intensité.

Quelques secondes s’écoulèrent avant que je reprenne le dessus. Il fallait que j’encaisse le choc. Comment était-il mort ? Plusieurs questions me hantèrent.

— Depuis quand ?

— Ça fera deux ans en août.

— On parle bien de Charles Verban ?

— Oui, pourquoi ? Vous le connaissiez ?

— Je ne me nomme pas Katia, mais Sofia. Je suis russe et non allemande. J’ai rencontré Charles en 1972, d’abord à Paris, puis à Moscou quand il était en poste à l’ambassade de France. Il…

— Ça suffit ! Je ne veux plus rien entendre. Sortez de chez moi immédiatement et ne revenez jamais !

— Attendez au moins que je vous explique.

— Ça ne m’intéresse pas. C’est clair ? Comment avez-vous osé ?

— Élyse, je désire seulement discuter. Moi aussi, je…

— Taisez-vous et foutez le camp, sinon j’appelle à l’aide.

Contrainte, pour éviter le scandale ou pire la police, je rebroussai chemin en baissant les yeux. Personne ne semblait avoir capté notre échange. En passant devant le buffet, je posai mon verre sans m’arrêter.

Le jardin traversé et le portillon franchi, je me retrouvai sur le boulevard, loin de l’agitation, sonnée, terrifiée par la nouvelle de la mort de Charles. Désemparée, je filai me réfugier sur la plage. À part quelques promeneurs au loin, il n’y avait plus grand monde. Ma montre indiquait 20 h 45.

J’errai le long du rivage, presque sourde et aveugle, l’esprit ailleurs. La chance, qui jusqu’ici m’avait permis de localiser la villa facilement, m’avait abandonnée. Je n’étais pourtant pas folle, j’avais bien vu Charles à la télévision le mois dernier dans un reportage. Là, je me dressais devant un mur insurmontable, sans explication, sans perspective de revenir en arrière. Tout s’était déroulé si vite que j’avais l’impression que rien n’était arrivé. Que faire ? Impossible d’y retourner tout de suite, Élyse ne me laisserait pas entrer. Il fallait absolument que je trouve une solution pour lui parler au calme, tenter un ultime dialogue, avant que je sois condamnée par le destin à regagner la Russie sans avoir obtenu l’aide que j’escomptais en venant en France.

Assise sur le sable, les yeux rivés sur l’horizon, j’imaginai repasser en fin de soirée quand les invités seraient partis. Je ne pouvais pas renoncer, en tout cas plus maintenant…

 

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