Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 23 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

10 - Champagne

PARTIE III

 

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10 – Champagne

Moscou, septembre 1994

À la fin du mois d’août, l’entreprise de télécommunication dans laquelle je travaillais avait été privatisée et démantelée en partie par de nouveaux propriétaires privés, des hommes d’affaires sans scrupule, uniquement intéressés par l’appât du gain et l’opportunité de mettre la main sur une enseigne d’État. Dès lors, j’avais quitté mon poste et j’étais à la recherche d’un emploi. Comme je détenais encore de l’argent dans ma cagnotte, mon voyage en France ayant été écourté et Svetlana ayant accepté que je rembourse son prêt plus tard, j’avais décidé de changer de vie, de prendre ma part dans le système et de m’adapter plutôt que de rester crever en banlieue et de ressasser mon passé en plus de l’échec de Carnac.

J’avais dégoté un petit appartement en centre-ville, dans un ancien hôtel particulier qui servait autrefois de logement de fonction à la famille d’un haut dignitaire du Parti. Après la chute de l’URSS, le gouvernement de la nouvelle Russie avait mis en vente un grand nombre de bâtis pour renflouer les caisses de l’État. Cette magnifique demeure était désormais occupée par un couple franco-allemand venu s’enrichir à Moscou sur les cendres encore fumantes de l’Union soviétique, des gens fortunés sans enfant qui avaient transformé les chambres du dernier étage jadis attribuées au personnel. J’avais négocié avec le mari le contrat de location, il parlait parfaitement ma langue natale. En contrepartie d’un abaissement du loyer, j’enseignerais le russe à sa femme trois soirs par semaine. Rassuré de voir mon niveau d’instruction et ma bonne tenue, il avait accepté le marché.

Voilà, je venais de signer mon premier « deal » commercial en économisant plus d’un tiers du loyer mensuel. J’étais logée dignement à quelques pas du Kremlin, dans un quartier historique, au cœur du nouveau système. Depuis le jardin, un escalier de service rejoignait le dernier niveau sans passer par les pièces principales, une configuration me permettant d’être indépendante et surtout sans surveillance particulière. Des travaux importants avaient été entrepris juste après l’acquisition, deux ans auparavant, tout était neuf ou restauré, même la grille qui clôturait la propriété. Le plus impressionnant à mes yeux était de me dire que je vivais dans une somptueuse demeure uniquement accessible par un portail électrique sécurisé avec caméra et digicode. C’était le grand luxe, à l’opposé du trou dans lequel je m’étais retrouvée après ma sortie de prison. À ce sujet, mon propriétaire ignorait tout. Je m’étais inventé une histoire cohérente, fondée sur un poste d’attachée diplomatique à l’ambassade soviétique à Paris, un mensonge basé sur une vérité quelque peu détournée. Ma maîtrise parfaite du français et la description de l’ambassade en France avaient levé les doutes. J’étais une femme libre, sans enfant, une ex-diplomate à la recherche d’une nouvelle vie dans un pays gangréné par les mafias en tous genres. J’avais payé le premier mois, cash, en dollars.

En ce jour de fin d’été où le soleil brillait, je m’étais donné pour objectif de trouver un emploi, si possible pas trop loin de mon domicile. Cette exigence me permettrait de rester dans le centre-ville, de ne pas emprunter les transports en commun. Je ne voulais plus côtoyer la misère et l’insécurité. Passer des heures matin et soir dans un bus au milieu de travailleurs pauvres, non, il n’en était pas question. J’avais désormais une adresse prestigieuse et des ambitions affichées, à mon tour d’avoir une part du gâteau. Je voyais tellement de gens riches autour de moi que c’en était choquant. Ici, au cœur de la capitale, il y avait plus de Mercedes neuves que de Volga ou de Lada sur les grands boulevards. Avant de dénicher mon logement, j’avais investi sur ma personne en m’offrant les services d’un salon-coiffeur et un passage chez l’esthéticienne. Malgré les années de prison, j’avais conservé une certaine allure même si quelques rides sillonnaient mon visage. Les hommes me regardaient encore, un atout non négligeable dans ce nouveau monde où l’apparence physique comptait tout autant que de bonnes qualifications professionnelles. Partant de ce constat, j’avais mis toutes les chances de mon côté afin de séduire mes interlocuteurs, en plus d’un passé quelque peu redoré sur le papier. Je racontais toujours la même histoire.

Ce matin, forte d’une recommandation écrite par la femme de mon propriétaire, je me rendais vers un hôtel récemment implanté à deux pas de la place Rouge, une enseigne américaine exhibant ostensiblement ses cinq étoiles sur la façade, le Stars Hôtel Moscou. Ici, je ne risquais pas de faire l’objet d’une enquête approfondie. Aucun Russe ne dirigeait les lieux, et le manque de personnel chevronné faisait défaut. Il suffisait d’être présentable selon les critères occidentaux, de parler couramment deux langues et d’afficher une bonne formation dans un domaine d’expertise. En ce qui me concernait, je cochais toutes les cases, excepté mes vingt années effectuées en prison, mais ça, personne ne pouvait s’en douter sans questionner l’administration judiciaire qui, en cette période de troubles majeurs, avait d’autres choses à faire que de répondre à des sociétés étrangères fraîchement établies pour faire fortune. J’avais donc de grandes chances de passer à travers les mailles du filet. J’avais également fait quelques emplettes dans un magasin chic et moderne, sans trop dépenser, en vue d’arborer le look d’une femme européenne, et non pas de ressembler aux Russes postsoviétiques issues du peuple qui cultivaient pour la plupart une apparence très punk ou rock, avec les cheveux décolorés et les ongles roses ou noirs, sans oublier la veste en cuir. Moi, je visais le haut de gamme, l’élégance à la française, puisque, selon mes dires, j’avais fait une carrière diplomatique au pays de la mode.

Après une petite marche dans les rues bondées, j’arrivai enfin devant l’entrée de ce prestigieux établissement tout neuf. Des voitures de luxe étaient garées aux abords. Un portier s’occupait d’orienter les clients ou de solliciter la présence d’un chasseur. J’observai l’effervescence qui entourait cet endroit somptueux. Chaque détail comptait, et comprendre le fonctionnement de ce rouage bien huilé m’aiderait à préparer mon entretien d’embauche prévu dans moins d’une heure. J’avais du temps devant moi pour m’immerger à l’intérieur, endosser le rôle d’une touriste.

Le tapis rouge foulé et les portes dorées dépassées, je pénétrai dans le grand hall recouvert de marbre. Sur ma droite, j’aperçus les salons et le bar. Avec aisance, d’un pas lent mais décidé, j’approchai d’un fauteuil libre en prenant soin de me placer en direction de la réception. À peine avais-je franchi l’espace qu’un jeune homme se précipita pour me saluer et me guider. Je lui répondis en français, histoire d’incarner mon personnage jusqu’au bout. C’était fascinant de me trouver là, au milieu des privilégiés, de me sentir admirée, épiée, convoitée par les hommes d’affaires assis sur le côté, le long des baies vitrées.

Je commandai un thé en relevant le menton, sans ôter mes lunettes de soleil. J’avais remarqué que bon nombre de femmes riches les gardaient sur le bout du nez pour se donner un genre, et certainement aussi pour camoufler des rides d’expression difficiles à corriger sans chirurgie esthétique. Alors, comme un caméléon, je m’adaptai à mon environnement sans aucun stress. À côté de la prison, ici, c’était un jardin d’enfants, un paradis clinquant, une comédie humaine jouée dans le théâtre de l’argent.

J’étais très à l’aise dans cet univers feutré, cela me rappelait les soirées à l’ambassade ou au ministère des Affaires étrangères. J’avais l’impression de revivre mes belles années de jeune diplomate, les réflexes réapparaissaient. Avec élégance, je dégustai un excellent thé vert, tout en observant ce qui advenait autour de moi.

Une femme d’une quarantaine d’années, habillée d’un magnifique tailleur beige, arriva dans le salon. Elle cherchait quelqu’un, ça se voyait à ses yeux et à son attitude. Un badge aux couleurs de l’hôtel était épinglé sur sa veste avec son nom inscrit dessus. Elle interrogea le barman, qui haussa les épaules. Ennuyée, elle regarda sa montre. De toute évidence, il s’agissait de mon rendez-vous.

Elle passa devant moi en me saluant de la tête. Je l’interpellai, elle se retourna, revint sur ses pas.

— Bonjour Madame. Puis-je faire quelque chose pour vous ? me demanda-t-elle d’un ton très aimable.

— Oui. Vous avez trouvé la personne que vous cherchez.

— Pardon ?

— Je suis Sofia Pojnova. Enchantée de faire votre connaissance, lui répondis-je en me levant pour lui tendre la main.

La femme mit un certain temps à réaliser que j’étais la candidate du jour pour le poste à pourvoir.

— Parfait… Euh… Je ne m’attendais pas à…

— Désolée de vous surprendre ainsi. Je suis arrivée il y a une petite heure environ, histoire de m’imprégner des lieux, de découvrir votre bel hôtel. C’est à mon sens la meilleure façon de savoir si on se sent bien, en adéquation avec un endroit. Capter l’ambiance en incarnant le rôle d’une cliente m’a permis de vivre une expérience enrichissante… Mais je ne voudrais pas perturber le bon déroulé de notre entretien. Je suis à votre entière disposition.

— Très bien. Restons ici pour discuter et faire connaissance.

— D’accord.

— En premier lieu, voyons si ce poste est vraiment fait pour vous.

— Vous avez reçu la lettre de recommandation de madame Herbach ?

— Oui, cependant, vous me paraissez peut-être trop qualifiée, trop…

— Ne vous en faites pas, je sais très bien pourquoi je suis ici.

— J’ai regardé votre parcours attentivement, et j’aimerais comprendre les motivations qui vous poussent à candidater dans notre établissement.

— Bien entendu. À la sortie de mes études supérieures, au vu de mes excellents résultats, j’ai été affectée au ministère des Affaires étrangères en tant que jeune attachée diplomatique. À cet effet, j’ai participé aux négociations du traité de désarmement entre nos deux nations, ce qui m’a amenée à voyager, notamment à Paris, où, dans les mois qui ont suivi, j’ai été mutée à l’ambassade. J’y suis restée de 1972 à 1991, une belle carrière en France, entrecoupée de missions en URSS, ce qui explique que je parle couramment le français et l’anglais. Après la chute de l’Union soviétique, j’ai décidé de demeurer en France à cause du chaos qui régnait en Russie. Une amie m’a conseillé de m’orienter dans le tourisme. Alors, après quelques démarches, j’ai été embauchée dans un hôtel en Bretagne, à Carnac, une station balnéaire située dans la célèbre baie de Quiberon. J’ai beaucoup apprécié ce travail, surtout les relations avec les touristes. Et puis j’ai eu le mal du pays au bout de deux ans, je suis donc rentrée en Russie. Là, j’ai découvert une société ravagée par la crise et les mutations économiques et politiques. J’ai été traductrice pour une entreprise de télécommunication qui a été démantelée et revendue le mois dernier. Mon aspiration est d’intégrer l’équipe d’un établissement de luxe dans ma ville natale, voilà pourquoi j’ai postulé chez vous. Je connais parfaitement Moscou et tous les lieux culturels, sans parler de l’histoire de mon pays. Mon ancien poste de diplomate m’a permis d’être au plus près, à l’époque, du pouvoir en place. J’ai plein d’anecdotes à partager ! Je pense que la clientèle internationale qui fréquente cet endroit est friande de ce genre de récit, surtout si c’est raconté par une femme comme moi, qui a côtoyé l’exécutif du temps de l’URSS. Ma maîtrise des langues, mon savoir historique et mes compétences en matière relationnelle dues à mon expérience diplomatique correspondent en tout point à ce que vous recherchez. En outre, je suis assez libre, n’ayant pas d’enfant. Voilà en résumé qui je suis et ce que j’ai fait. Je repars à zéro en étant consciente des enjeux, des difficultés du moment, et sans doute aussi du frein lié à mon âge. À quarante-cinq ans, je ne prétends pas faire mieux que des jeunes femmes sorties d’une prestigieuse école hôtelière, en revanche, mon parcours atypique pourrait vraiment vous intéresser si vous considérez avec justesse mon profil. Ici, dans votre magnifique établissement, je me sens à ma place.

— Oui, ça se voit, presque trop d’ailleurs, dans la mesure où je vous ai confondue avec une cliente. Tout cela me paraît trop beau, si je peux me permettre. Vous êtes une femme élégante, cultivée, avec un sens du relationnel remarquable, néanmoins, pour être honnête, j’ai peur d’une chose.

— Laquelle ? Je vous en prie, soyez directe.

— Le poste consiste à gérer le guichet d’orientation touristique installé dans le grand hall, à conseiller les clients, à suggérer des excursions culturelles dans la ville, à organiser des visites privées de musées, or je vous estime surqualifiée. Si je vous embauche, je ne suis pas certaine qu’après quelques mois vous n’aurez pas des ambitions qui perturbent l’équipe.

— C’est plutôt une qualité ! Votre hôtel démarre son aventure à Moscou. Il n’est pas impossible de croire que je pourrai gravir les échelons sans pour autant griller les étapes et tout révolutionner. Non, j’ai appris à attendre, plus que vous ne l’imaginez. Et, comme la situation du pays est toujours très instable avec un contexte paradoxal où l’économie de marché produit à la fois de la pauvreté et de la richesse extrême, il est prudent pour moi de trouver un emploi sérieux où je mettrai à profit toutes mes compétences en prenant en compte que c’est une chance par les temps qui courent. Mais je comprends très bien votre réticence, elle est justifiée. Nous pourrions convenir d’une période d’essai…

— Dans tous les cas, c’est la règle, et ça ne changera rien au fait que par la suite vous pourriez nourrir des ambitions un peu trop précoces.

— Je ne peux pas vous convaincre sur ce point plus que je ne viens de le faire.

La responsable des ressources humaines tapota avec son crayon sur le bord de la table basse, un signe tangible d’hésitation que je décidai d’exploiter avant qu’elle ne reprenne la parole. Je voulais tenter un coup de poker, la pousser à statuer rapidement. De façon très voyante, je consultai ma montre.

— Désolée d’interrompre votre réflexion, j’ai rendez-vous chez un de vos concurrents, l’hôtel Intourist, qui est en passe d’être racheté par l’enseigne Carlton.

— Écoutez, je vais faire ce que je ne devrais pas. On va essayer ! Les conditions sont très avantageuses : salaire mensuel de cinq cents dollars, accès à la conciergerie, repas pris en charge, plus trois semaines de congés annuels. À la conclusion du contrat, vous recevrez une prime d’embauche de deux cents dollars en espèces. Cela vous convient-il ?

— J’accepte.

— Vous commencerez lundi prochain à 7 h 30.

— Je serai là, avec le sourire, prête à relever le défi.

— C’est parfait. Je prépare le contrat. On le signera lundi en présence du directeur, que je vous présenterai. Je vous offre une coupe de champagne pour fêter votre recrutement ?

— Avec plaisir, Madame Wayne, si nous trinquons ensemble.

— Appelez-moi Mary.

 

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