Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 11 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Loubianka

Depuis plus d’un mois, Charles et moi entretenions une relation secrète. J’étais tombée amoureuse au point de penser à lui du matin au soir en attendant le prochain rendez-vous avec une impatience déchirante. Dans ce contexte, au regard des risques encourus, nous prenions un maximum de précautions quant aux lieux de nos retrouvailles, de préférence après les horaires de travail ou durant les jours de congé. Jusque-là, tout se passait bien, mais nous restions vigilants.

Charles s’était plongé dans cette aventure avec autant d’intensité que moi, nous étions accros l’un à l’autre. J’aurais voulu qu’il vienne dans mon appartement, qu’il découvre mon intérieur, ma façon de vivre au quotidien. Chaque fois qu’on se voyait, c’était toujours à l’extérieur, pendant quelques heures tout au plus, puis on se séparait après un baiser, lui de son côté, moi du mien. À force, je me sentais frustrée, privée du droit de le fréquenter à ma guise, au grand jour. Dans mon entourage, personne ne savait, pas même ma meilleure amie, encore moins mes parents, qui n’auraient pas compris une telle relation. Souvent, le soir en m’endormant, j’avais envie de clamer au monde entier tout l’amour que je lui portais.

Au cœur de Moscou, dans le silence feutré de mon deux-pièces, il m’arrivait de pleurer, d’être déboussolée par les événements et mes sentiments, ça devenait une torture psychologique. Je ne pouvais ni lui téléphoner ni lui écrire, encore moins le voir à l’ambassade de France. Nous étions les représentants de deux camps ennemis, une femme et un homme qui n’auraient jamais dû lier connaissance et vivre une idylle à quelques pas du Kremlin. Je m’en voulais d’avoir accepté un second tête-à-tête, de ne pas avoir eu la ténacité de résister comme je l’avais décidé après notre première rencontre au cimetière, une faiblesse qui me coûtait cher sur le plan émotionnel. Désormais, j’étais prise au piège de l’amour, le feu incandescent consumait mon cœur, c’était trop tard pour renoncer. Charles était aussi épris que moi, ça se voyait quand nous nous retrouvions après trois jours. Il m’embrassait, me serrait contre lui tout en déclarant son attachement. C’était fusionnel. Je me sentais dépendante, fragile, mais si heureuse que le pire n’était pas envisageable. Nous n’abordions jamais le sujet de l’avenir, préférant consommer la passion telle qu’elle se présentait à nous, explosive, sans lendemain.

Tandis que je faisais des courses de nourriture après une longue journée de travail et que je déambulais sur l’avenue Volkhonka, une silhouette familière sortit de la bouche de métro. Charles me tomba presque dans les bras. Impossible pour moi de feindre de ne pas le connaître. Mon cœur faillit s’arrêter tant j’étais folle de joie, nous devions nous voir dans deux jours. Il sembla aussi surpris. Immobiles sur le trottoir, au milieu d’une foule en mouvement, nous échangeâmes quelques mots discrètement tout en scrutant les alentours.

Inquiet, Charles me proposa de le suivre dans une ruelle adjacente, à l’abri des regards. Un sourire évocateur illumina mon visage, une forme d’ardeur que je ne pus dissimuler.

Nous marchâmes un certain temps dans un dédale de rues. À chaque véhicule ou piéton croisé, Charles baissait la tête et accélérait le pas. Il ne sentait pas en sécurité, je ne l’étais pas non plus, mais le désir et mon addiction à sa personne m’aveuglaient. J’étais si ravie d’être avec lui que rien ne m’alarmait ou ne me rendait suspicieuse, à tel point que je pris l’initiative de glisser ma main dans la sienne. Il se laissa faire à la deuxième tentative. C’était incroyable d’avancer comme un couple marié, épaule contre épaule, un jour de juin. Durant plusieurs minutes, en toute normalité vu de l’extérieur, nous déviâmes le sens de l’histoire à notre profit comme si nos deux nations avaient toujours été alliées, comme si nous étions légitimes aux yeux de tous.

Charles se prit au jeu. Il me proposa de nous asseoir sur un banc qui trônait au centre d’une petite place, un endroit tranquille, à l’écart des grandes artères et de la circulation incessante des bus.

Nous étions enfin ensemble. Je ne pensais à rien d’autre, son bras m’entourait, le temps paraissait suspendu. Charles m’annonça qu’il voulait me voir plus souvent. J’acquiesçai sans retenue, avant de l’embrasser.

Soudain, un bruit de moteur capta mon attention. Je redressai la tête, Charles se raidit. Trois voitures noires déboulèrent à toute vitesse sur la place. Les pneus crissèrent, des portes claquèrent. Des hommes en uniforme surgirent des véhicules. En moins de trente secondes, nous étions encerclés par les forces de police. Charles sembla sidéré. Je me levai. Deux types tentèrent de me ceinturer. Dans un réflexe de survie, je me débattis et réussis à m’extraire de l’entrave et à prendre la fuite en criant à Charles de partir. Les agents ne s’intéressèrent pas à lui.

Une course-poursuite à pied s’engagea dans la rue perpendiculaire. Je me retournai par instants pour évaluer la distance qui me séparait de mes assaillants. En panique, le souffle haletant, le front en sueur, je zigzaguais dans tous les sens en espérant échapper à mon sort, mais une détonation retentit entre les murs des immeubles. Je vis un des policiers, le plus proche de ma position, me viser une seconde fois en me sommant de m’arrêter, j’ignorai son ordre.

Le deuxième coup de feu me toucha violemment à l’épaule. Une douleur atroce me foudroya, je m’écroulai sur la chaussée.

Allongée sur le sol, je luttai pour ne pas succomber à ma blessure par balle. Une mare de sang entoura ma tête. Alors que ma vue se troublait, j’aperçus Charles qui se précipitait vers l’angle de la rue. Il stoppa dès qu’il réalisa que je gisais à terre. Des hommes lui barrèrent le passage, il fut contraint de rester à distance. Je ne bougeais plus. Sa silhouette se brouilla. Je n’arrivai pas à distinguer son visage, puis il disparut, éloigné de force et conduit dans une voiture. Mes paupières se fermèrent juste avant de perdre connaissance.

Je ne savais pas combien de temps s’était écoulé depuis mon arrestation. J’étais assise à l’arrière d’un véhicule, encadrée par deux sbires, je souffrais le martyre. Quelqu’un m’avait bandé l’épaule, du sang séché recouvrait ma main, je tremblais. Ma langue pâteuse m’empêchait de déglutir. Je voyais la route à travers les vitres. Le convoi se dirigeait en direction du centre-ville, au nord de la place Rouge, j’étais terrorisée. Mes poignets étaient menottés et ma bouche bâillonnée.

Pas un bruit à bord, pas un regard, pas une parole. Toute ma vie défila dans ma tête, je craignais le pire, l’emprisonnement. Quant à Charles, j’ignorais s’il avait été capturé ou relâché du fait de son statut de diplomate étranger.

Sans que je puisse me contrôler, ma vessie se vida. De l’urine coula le long de mes jambes et sur la banquette. Ça me réchauffa la peau, moi qui grelottais de froid. Un des types s’en rendit compte, il m’asséna un violent coup de coude sur le crâne, j’encaissai le choc.

Nous arrivâmes devant l’immense bâtiment néo-baroque connu de tous les Moscovites, appelé la Loubianka, le quartier général du comité pour la sécurité de l’État, le siège du KGB. Je compris que je ne reverrais plus jamais mon amoureux, que ma vie venait de basculer dans un autre monde. Mon seul crime : avoir été éprise d’un homme de l’Ouest. Considérée par les services comme une traîtresse, une ennemie du peuple soviétique, je serais désormais déchue de mes fonctions et privée de liberté, rien n’était pire en URSS, à l’apogée de la guerre froide. Le prix à payer pour ma stupidité me paraissait ahurissant, mais la réalité, ma capture et ma blessure par balle traduisaient la gravité de la situation et des accusations qui pesaient sur moi.

Dans un ultime sursaut, je me débattis et tentai d’ouvrir la portière. Le policier à ma gauche m’empêcha d’agir en enfonçant son pouce dans mon oreille et son index dans mon œil. Une douleur insupportable me paralysa.

La voiture s’immobilisa au sous-sol de l’immeuble. L’un des types enfila une cagoule sur ma tête. Je fus plongée dans le noir et poussée avec brutalité à l’extérieur du véhicule. Mon corps atterrit sur le ciment comme une marionnette désarticulée. Un bruit aigu me transperça les tympans quand je reçus un coup de pied sur le front. Ma souffrance était telle que les larmes ne coulaient plus.

L’ordre fut donné de me relever et de me conduire au dernier niveau, dans les geôles de la Loubianka…

 

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