Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 17 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Le silence des murs

En quelques minutes, ma vie venait de basculer, Charles me croyait morte et je me retrouvais prise au piège dans une cellule de la Loubianka, une pièce sans fenêtre où le froid et l’humidité contribuaient à accentuer la terreur qui s’emparait de moi. Deux hommes m’avaient jetée là, sans explication, après avoir soigné ma blessure à l’épaule. Je souffrais le martyre, mais par chance, la balle avait traversé mes chairs sans me briser les os. À ce stade, je ne voyais pas comment m’en tirer. Un grand vide m’aspira, le désespoir me paralysa, au point de ne pas entrevoir une issue favorable.

Assise sur une chaise en fer, frigorifiée, épuisée, je fus surprise par le silence qui régnait. Aucun bruit ne résonnait dans les couloirs, comme si on m’avait volontairement abandonnée, mise à l’isolement. J’avais toujours su que ma relation avec Charles était risquée. La réalité du moment et les conditions de ma capture prouvaient à quel point j’avais minimisé l’impact et les conséquences de nos actes. Une Soviétique amoureuse d’un diplomate français en poste à Moscou, une incompatibilité politique aux yeux du Parti. Désormais, j’étais seule pour me battre, sauver ma peau, sortir vivante de cet enfer. J’étais prête à reconnaître ma faute, à expliquer les faits, et à contextualiser les événements qui nous avaient conduits à devenir amants malgré les interdits imposés par le système. Je n’avais pas commis de crime, hormis celui d’aimer un homme de l’Ouest. Que pouvait-on me reprocher d’autre ? Ma jeunesse et mon parcours exemplaire atténueraient sans doute les sanctions, du moins je le croyais encore.

L’ampoule du plafonnier s’éteignit. Je fus plongée dans le noir total. Toujours aucun bruit. L’angoisse monta. Mes jambes et mes bras tremblèrent. Le souffle coupé et la bouche moite, je n’avais plus aucune notion du temps. Déconnectée du monde extérieur, de la vie et de la lumière, j’entendis presque les battements de mon cœur.

Soudain, mes oreilles captèrent des sons. Je me redressai sur ma chaise. Un spot s’alluma, ça m’aveugla. La porte s’ouvrit. Dans la confusion, je perçus trois silhouettes face à moi : un homme habillé en gris accompagné par deux autres en uniforme. En mettant la main devant mes yeux pour mieux les distinguer, je ne reconnus pas ceux qui m’avaient arrêtée. L’un des types installa un ventilateur, tandis que l’autre me ligota fermement. Impossible de lutter, je préférai me laisser faire plutôt que prendre un mauvais coup sur la tête.

Alors que je ne m’y attendais pas, on me renversa de l’eau glacée sur le visage avant de plonger mes pieds nus dans un seau rempli à ras bord. Ça me gela instantanément. Le ventilateur se déclencha, ce qui accrut la sensation de froid.

Sans dire un mot, mes geôliers quittèrent la cellule. La lumière se coupa. Paniquée, je hurlai de toutes mes forces, un réflexe alors qu’une terrible souffrance physique s’empara de mon corps. Je perdis toute notion rationnelle. Cette immersion carcérale des plus violentes était destinée à déstabiliser mon esprit, une torture psychologique à laquelle je n’avais jamais été préparée. L’obscurité, le silence et la privation de liberté me firent sombrer dans un univers inconnu, aux portes de la folie.

Afin de ne pas trop subir, je tentai de me concentrer sur les bons souvenirs. J’imaginai Charles à mes côtés, dans le parc Gorki, quand je l’avais croisé pour la première fois en Russie. Je ne voulais pas renoncer, être happée par la spirale de l’effroi. Garder le contrôle devint une obsession. Il ne fallait pas que je perde connaissance ou que je tombe dans le piège tendu. Tout cela n’était qu’une mise en scène, une méthode pour me casser le moral, me rendre faible et manipulable. Une forme de combativité décuplée par l’enjeu me gagna. Je craignais plus de souffrir sous les coups de mes tortionnaires que de mourir. « Résister », je me répétai ce mot en boucle, tout en serrant les poings. La rage au ventre, je m’obligeai à mener cette bataille contre l’injustice, celle d’une femme rouge, prisonnière des mâchoires de la tyrannie.

Dès mon enfance, on m’avait appris à être forte, dévouée à la patrie, celle qui avait remporté la Grande Guerre patriotique contre l’envahisseur allemand. Ma famille comptait dans ses rangs des héros du peuple, des soldats ayant survécu aux pertes colossales engendrées par ce conflit. Mon père était revenu du front estropié, après la première offensive de l’opération Barbarossa en juin 1941. Ma fierté, notre gloire commune et l’histoire tragique de notre nation me donnèrent la ténacité de vaincre la peur du moment. Je focalisai mes pensées sur le courage relayé par les anciens. À mon tour, je devais prouver ma bravoure, résister aux assauts, endurer l’épreuve, sortir la tête haute de ce cauchemar. Mon innocence réelle apparaîtrait aux yeux de mes bourreaux comme un rempart infranchissable. Mon avenir se jouait entre le silence de ces murs.

Alors que je tâchais de me conditionner au pire, la porte s’ouvrit. Une lumière sommitale très puissante éclaira toute la cellule, mes yeux eurent du mal à s’habituer. Deux hommes approchèrent. Sans m’adresser la parole, le regard impassible, l’un d’eux retira le seau et le ventilateur, tandis que l’autre se tenait debout, une bouteille à la main. J’aperçus une caisse en bois posée sur le sol. Je grelottais à la fois de froid et de peur.

Sans que je m’y attende, on m’aspergea de sang. Je hurlai. Le plasma dégoulina sur mon corps. Une mare rougeâtre se forma sous ma chaise. Je levai les genoux afin d’éviter que mes pieds nus ne baignent dedans. Un des gars ouvrit la caisse, des rats s’échappèrent. Un cri d’horreur s’extirpa de ma gorge. Je me pissai dessus. Les sales bestioles se précipitèrent autour de moi pour boire l’hémoglobine qui ruisselait. Les jambes en l’air, je les voyais se goinfrer. Leurs dents, leurs queues et leurs petits couinements me tétanisèrent.

La porte claqua. Je me retrouvai seule au milieu de ces rongeurs immondes qui se gavaient. Je luttai afin que mes muscles ne lâchent pas, sans quoi ils me monteraient dessus à la seconde où je poserais un pied par terre. L’un d’eux essaya de grimper le long de la chaise, mais, par chance, il glissa sur le fer imbibé du liquide visqueux. Combien de temps pourrais-je tenir dans cette position ? Impossible de mettre mes talons en appui sur le rebord de l’assise, mes liens étaient trop serrés pour que je me contorsionne. Mes abdominaux me brûlaient, je devais à tout prix garder mes jambes dans le vide. Un coup, je les allongeais, puis je les recroquevillais.

Au bout de quelques minutes qui parurent sans fin, mon cerveau ne se préoccupa plus des mouvements frénétiques des rats, trop concentré à me maintenir à distance physique d’une torture atroce. Le simple fait de les imaginer cavaler sur moi jusqu’à mon visage amplifia ma résistance au mal. Je luttai en gémissant.

Ça grouillait de partout. Ils me fixaient avec leurs petits yeux noirs tout en pataugeant dans le sang. C’était dégueulasse. Ce spectacle me donna la nausée, je ne pus m’empêcher de vomir. Le contenu de mon estomac termina sa course sur le côté de ma chaise. Les affamés se précipitèrent dessus. J’en profitai pour poser mes pieds au sol, soulager mes muscles et reprendre des forces. Immobile et silencieuse, je soufflai un peu tout en les surveillant du coin de l’œil. Leur repas achevé, ces saloperies tenteraient un nouvel assaut.

Mon odeur n’avait plus l’air de les attirer. Ils élargirent leur champ d’investigation. Chaque fois qu’ils s’éloignaient à bonne distance, je glissais mes pieds doucement sur le ciment gluant. Cinq rongeurs aux poils rougis inspectaient les recoins de la pièce.

Désormais, je m’habituais à leur présence, en quelque sorte. Mon cerveau se focalisait sur l’essentiel, la peur ne me paralysait plus. J’étais recouverte de sang, ma robe imbibée collait à ma peau, pourtant, je ne ressentais rien, comme si mes capteurs sensoriels avaient été déconnectés pour me préserver. C’était étrange d’être là dans cet état, isolée, au milieu des rats, une scène répugnante. Mes fesses baignaient dans l’urine, de la bave coulait de ma bouche.

J’ignorais combien de temps durerait ce répit. Quand serais-je à nouveau torturée ? Ces sadiques débordaient d’imagination pour contraindre un prisonnier à craquer, à renoncer à sa dignité dans l’inhumanité orchestrée. Les rumeurs et les témoignages terrifiants qui entouraient depuis toujours le bâtiment de la Loubianka ne faisaient que renforcer mes craintes. Seule la mort avait le pouvoir de libérer l’âme et l’esprit de celui qui se retrouvait pris au piège entre ces murs imprégnés du martyre des autres. Combien d’hommes et de femmes hantaient cet endroit après avoir succombé à l’acharnement ?

 

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