Aimer au temps des Rouges (French Edition)
Épilogue
Paris, juin 1995
Après nos retrouvailles, Caroline était revenue me voir à Moscou, juste avant Noël. Une certaine complicité s’était instaurée entre nous, comme avec une petite sœur. Sa maturité effaçait en partie l’écart d’âge, ce qui me permettait de jouer un rôle autre que celui que je n’avais pas officiellement. Sa vraie mère resterait pour toujours Élyse et je n’avais plus envie de me substituer à elle. Désormais, nous avions trouvé un bon équilibre. Une fois par semaine, on s’appelait. Le directeur de l’hôtel, informé de ma situation familiale, m’autorisait à utiliser la ligne téléphonique de son bureau pour une communication de quinze minutes vers la France le vendredi soir, après mon service. Nous discutions de sa vie, de la mienne, de tout et de rien. L’essentiel était de rire ensemble, de parler ou d’écouter nos confidences.
Je profitai d’un congé pour me rendre à Paris dans l’appartement d’Élyse, où Caroline s’était installée pour une période indéterminée. Elle poursuivait ses études de droit, mais un événement avait bouleversé son quotidien et je tenais à être présente à ses côtés.
Le taxi qui me conduisait s’arrêta devant l’entrée de l’immeuble, rue des Acacias, entre la place des Ternes et l’Arc de Triomphe. J’étais très excitée à l’idée de venir ici pour la première fois, là où Charles avait vécu une partie de son existence. En ce samedi, la circulation abondante avait retardé mon arrivée.
Je m’empressai de sortir de la voiture. Le chauffeur récupéra mes bagages dans le coffre, et me les tendit. Je le payai, me dirigeai vers le porche et sonnai à l’interphone. Quelques secondes s’écoulèrent, Élyse répondit.
Après avoir emprunté l’ascenseur, je me retrouvai sur le palier du troisième étage de ce magnifique immeuble datant de la fin du dix-neuvième siècle, parfaitement entretenu par la copropriété. J’étais impressionnée par l’architecture.
Élyse m’attendait devant la porte. Elle sourit en me voyant, se précipita pour m’aider. J’avais deux valises, dont une remplie de cadeaux, des babioles russes, et surtout un en particulier destiné à Caroline.
— Bonjour Sofia. Vous avez fait bon voyage ?
— Oui, mais j’avais hâte d’arriver. Enfin, me voilà chez vous.
— Entrez. On va poser vos affaires dans le coin, on s’en occupera plus tard. Venez dans le salon.
Je découvris l’intérieur de cet immense appartement dont le parquet craquait sous mes pieds. Des tableaux anciens ornaient les murs et de nombreux bibelots s’alignaient sur la commode et les consoles. Je tournai la tête dans tous les sens pour ne rien rater du spectacle. Tout était beau dans cette décoration, les rideaux, les tapis, les canapés, un parfait exemple de l’art de vivre à la française. J’étais dans la demeure prestigieuse de la veuve d’un grand diplomate. Ça me faisait bizarre de me trouver chez Charles après toutes ces années, sans qu’on se soit revus avant sa mort tragique. Élyse m’invita à m’asseoir.
— J’ai préparé du thé. Vous avez mangé dans l’avion ? Sinon, je peux…
— Une tasse de thé, c’est parfait… Ouah, c’est vraiment magnifique !
— Merci, Sofia.
— Et Caroline, comment va-t-elle ?
— Pour l’instant, elle se repose. Les nuits sont difficiles, alors, dès qu’elle peut récupérer, je prends le relais et je la laisse tranquille.
— Où est le bébé ?
— Dans ma chambre, il dort. Je lui ai donné le biberon il y a peu.
— Caroline n’allaite pas ?
— Non, la petite refuse le sein à cause d’une fracture de la clavicule au moment de l’accouchement. C’est trop douloureux pour elle de téter. Le médecin a conseillé au bout de trois jours de la mettre au biberon.
— Je suis pressée de la voir. On peut aller dans votre chambre ?
— Non. Je préfère que Caroline vous la présente, elle attend ce moment avec impatience.
— Je comprends. On ne va pas lui enlever ce plaisir. Et le papa, il n’est toujours pas venu rencontrer sa fille ?
— Non, hélas. Apparemment, il n’assume pas sa paternité. On n’a pas de nouvelles depuis des mois. Je n’ai aucune solution pour le forcer et Caroline a déjà tiré un trait sur lui. Évitez d’aborder le sujet.
— Oui, oui, mais je ne vous ai pas attendue pour discuter avec elle. On en parle régulièrement au téléphone.
— Ah bon, je ne savais pas.
— Nous avons nos petites conversations, sans que tout le monde soit au courant de tout ce qu’on se raconte, il n’y a rien d’anormal à ça. Vous avez l’air surprise ?
— Un peu. J’imaginais que Caro me disait tout.
— Ne le prenez pas mal, Élyse. C’est toujours plus facile de se confier à moi qui suis loin et à l’écart de son quotidien. Maintenant qu’elle vit chez vous et non plus dans son studio, elle n’a peut-être pas envie de…
— C’est bon, Sofia. J’ai compris la leçon.
— Enfin, ne soyez pas ridicule ! Vous n’allez quand même pas être jalouse de ma relation avec Caroline !
— Non, si ce n’est que je m’en occupe à plein temps, que ce soit pour le bébé ou ses problèmes de couple, sans oublier ses cours à la fac que je récupère auprès d’amis. Bref, n’en parlons plus.
— Quoi ? Vous souhaitez qu’on échange les rôles ? Vous prenez ma place à Moscou, et moi, je m’installe ici, dans ce confortable appartement. Je vous rappelle que vous ne travaillez pas, que vous ne manquez de rien et que vous avez votre fille pour vous toute seule. J’aimerais bien en dire autant, mais je ne me plains pas. C’est comme ça, je n’ai pas le choix. Il y a des questions que les gens comme moi ne se posent jamais.
— Que voulez-vous dire exactement ?
— Passons à autre chose. On ne va pas se chamailler alors que je viens chez vous pour la première fois. En plus, Caroline n’apprécierait pas ! Je suis là avant tout pour elle.
— Oh, je le sais bien.
Élyse ne se doutait pas que sa fille discutait souvent au téléphone avec son ex-petit ami pour le convaincre de revenir. Elle espérait qu’en voyant le bébé il changerait d’avis. Élyse l’ignorait, elle n’acceptait pas l’attitude du jeune homme, ce que je pouvais comprendre.
Ma position était différente de la sienne, trop contente d’être la confidente de Caroline sur de nombreux sujets. Je voulais préserver ce lien particulier qui s’était instauré entre nous depuis plusieurs mois. Élyse souffrait en silence de la relation que j’entretenais, sans que cela nous empêche d’avoir des rapports cordiaux. Je ne devais pas gâcher ce fragile équilibre, au risque d’être évincée de la famille Verban. Mon existence avait quelque peu chamboulé tout ce petit monde. Quant aux fils de Charles, je ne les avais jamais vus. Je redoutais de les rencontrer en fin d’après-midi à leur retour du sport. Caroline m’en parlait souvent, et apparemment, les garçons n’avaient pas trop l’air perturbés par ma venue à Paris.
Élyse s’absenta quand elle entendit le bébé pleurer. J’aurais voulu la suivre, mais je respectai le vœu de Caroline. Il me tardait qu’elle se réveille enfin. J’en profitai pour fureter dans le salon, regarder les photos, m’imprégner de l’ambiance de ce lieu où Charles avait vécu. Dans un coin près d’une fenêtre, juste devant une grande bibliothèque garnie d’ouvrages anciens, un fauteuil en cuir patiné trônait là. Un livre ouvert et retourné était posé sur une petite table, avec des lunettes d’homme à côté. C’était étrange. La poussière recouvrait les verres et le bouquin. On avait l’impression que la scène était figée dans le temps, que personne ne s’installait jamais ici. Une lampe sur pied surplombait l’assise. J’eus envie de prendre place, de feuilleter les pages, mais, au moment où mes doigts effleurèrent le livre en question, j’entendis la voix d’Élyse.
— Ne touchez pas à ça, s’il vous plaît.
— Désolée… C’est votre lecture du moment ?
— Non, pas vraiment, répondit Élyse en soupirant.
Son visage se modifia. Il y eut un silence pesant, comme si j’avais fait une énorme bêtise ou cassé un objet précieux. Elle se précipita pour faire barrage en secouant les mains. Élyse observa les lunettes et l’ouvrage sans les manier. À cet instant, je compris pourquoi. Un frisson me parcourut. Elle se retourna vers moi, les yeux humides, la gorge nouée.
— C’était la place de Charles, le soir. Il s’asseyait toujours là, après le dîner, pour boire un verre et bouquiner tranquillement. Le livre, c’est le dernier qu’il a lu avant de mourir. Tout a été gardé intact. Lorsque nous sommes revenus de vacances après sa noyade en mer, je n’ai pas eu la force de ranger son coin. Ça n’a pas bougé depuis trois ans. Personne n’a l’autorisation de toucher, pas même la femme de ménage. Une fois par mois, j’époussette délicatement la tablette, les lunettes et le livre. Mes enfants savent qu’ils n’ont pas le droit de s’y poser. C’est tout ce qu’il me reste de lui, l’impression de sa présence à cet endroit. Ça me relie à Charles quand chaque matin j’entre dans le salon pour ouvrir les rideaux. En arrivant dans la pièce, la première chose que je fais, c’est contempler son livre, ses lunettes et son fauteuil. Caroline tente désespérément de me convaincre de changer l’agencement de cet espace pour me forcer à passer à autre chose, mais j’aurais la sensation de le trahir, de l’oublier s’il n’y avait plus ça, se confia Élyse en essuyant discrètement une larme.
J’étais bouleversée par cet aveu. S’il y avait une personne capable de se mettre à sa place, c’était bien moi. Maintenant que j’étais informée, c’était encore plus émouvant de l’imaginer assis dans son Chesterfield. Je ne parvenais pas à détourner le regard. Intérieurement, je me recueillis devant ce qui apparut plus vivant qu’une tombe, plus intime, plus réel. Je pris vraiment conscience de sa mort à ce moment-là. Élyse devina ce que je ressentais au fond de moi. Soudain, alors que j’entrais en communion avec le défunt, elle brisa ma connexion spirituelle.
— Allons boire le thé, et arrêtez de fixer le fauteuil comme ça. Vous n’allez quand même pas tout me prendre ! Mon statut de veuve, de mère et de grand-mère…
— Calmez-vous. Je ne pouvais pas savoir.
— Quand on ne sait pas, on s’abstient. C’est clair ? lâcha Élyse d’un ton glacial.
— Franchement, ça n’a aucun sens de s’engueuler pour…
— Non, non. Je vous demande juste de me respecter, de ne pas prendre trop de place dans nos vies.
— Je n’imaginais pas que le sujet était à ce point sensible entre nous. Pour moi, la question ne se pose plus. Vous êtes la femme de Charles…
— Et la mère de Caroline, aussi !
— Oui, évidemment, mais j’ai aussi un rôle à jouer. Vous n’êtes plus d’accord ? C’est ça, le fond du problème ?
Élyse ne répondit pas. Elle avala une gorgée de thé en baissant les yeux, une forme d’acquiescement. Elle regrettait de m’avoir laissée entrer dans son cercle familial. Nous étions deux mères, deux grands-mères, face à face pour une seule place. Moi, j’étais très contente du peu qui m’était accordé. Je ne revendiquais rien, juste de partager le bonheur de ma fille et de ma petite-fille sans m’imposer plus qu’il ne fallait.
Voyant la situation se dégrader, alors que j’étais depuis une demi-heure seulement sur les lieux, je songeai à lui faire une proposition, m’installer à l’hôtel pour calmer les esprits, mais, à l’instant où j’allais l’annoncer, la voix de Caroline retentit dans mon dos. Je me levai sous le regard inquiet d’Élyse, et me précipitai vers elle. Elle portait son enfant dans les bras, j’étais émerveillée.
— Comment vas-tu ? Je suis si contente de vous voir enfin toutes les deux… Oh, elle est magnifique !
— Tu veux la prendre, Sofia ?
— Oui, bien sûr… Attends, comme ça, c’est mieux.
Je me retournai en fixant ce trésor, en lui parlant doucement. Elle ouvrit les yeux, me sourit, j’étais comblée. Je pris place avec elle dans le canapé, Caroline s’assit près de moi. Je vivais un moment d’extase. Me trouver ici, à Paris, dans l’appartement de Charles, avec ma fille et ma petite-fille était si extraordinaire que j’en oubliai presque la présence d’Élyse. Caroline se pencha vers le bébé pour remonter sa couverture.
— Alors, dis-moi, tu ne m’as toujours pas donné son prénom. Pourquoi tant de mystère ?
— Je voulais que tu sois là, que tu la tiennes dans les bras avant de t’en faire part.
— Allez, ne me fais plus attendre, la suppliai-je en relevant la tête.
— Je te présente… Irina.
Un bonheur pur m’envahit. Quel cadeau ! Après toutes les douleurs endurées, je trouvais enfin la paix. Cet événement autour de la naissance d’Irina m’autorisait à savourer les délices de la vie, sans craindre qu’un malheur ne vienne à nouveau entacher ma trajectoire. J’étais emplie d’une félicité oubliée, d’une plénitude méritée, moi qui avais tant souffert au temps des Rouges. Caroline, ma fille, avait accouché d’une petite Irina, je n’en revenais toujours pas. L’année passée, quand j’avais vu Charles à la télévision dans l’appartement de Svetlana, je n’aurais jamais cru qu’un an après je serais chez lui, entourée par notre fille et notre petite-fille, et que cette dernière porterait le prénom de notre enfant, celui que j’avais hurlé entre les murs de la prison.
Émue aux larmes, je fixai le fauteuil de Charles tout en serrant Irina contre ma poitrine, comme je l’avais fait jadis pour sa mère avant qu’on me l’arrache des mains. Je remerciai le ciel. Cette fois, personne ne m’empêcherait de la voir grandir…
« Il suffit qu'une mère voit sourire son enfant pour être convaincue de la réalité d'une félicité suprême. »
Chateaubriand
Fin
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