Aimer au temps des Rouges (French Edition)
Mon jardin d’Épicure
Le printemps prenait ses quartiers à Moscou, le renouveau était en marche. En ce début du mois de mai, les Moscovites envahissaient les rues et les parcs. J’adorais cette période de l’année où les femmes se promenaient en robe, où le soleil réchauffait nos peaux blanches. Après un hiver rigoureux, la nature et les hommes fusionnaient dans une explosion de joie collective. Toutes générations confondues, nous profitions de cette saison pour sortir des appartements, nous reconnecter au vivant et apprécier à sa juste valeur ce moment tant attendu. Sentir les fragrances printanières, écouter la brise dans les arbres ou regarder les flots argentés de la Moskova m’émerveillait au point de me laisser submerger par la douceur de cette poésie cyclique.
Chaque fois que je le pouvais et que la météo s’annonçait clémente, je quittais le gratte-ciel stalinien du ministère pour m’établir durant une heure au milieu du parc Gorki, un lieu d’enchantement situé sur l’autre rive, à moins d’un kilomètre de mon travail. Il suffisait de marcher vers le sud, d’emprunter le pont Krymsk, puis de traverser les allées du muséum jusqu’à l’étang Pionerskiy où j’avais mes habitudes. Je m’installais toujours au même endroit sur l’herbe, à l’ombre des bouleaux, au pied d’une petite butte qui me protégeait du vent. Là, je dépliais une nappe en vue d’y disposer mon pique-nique. Il y avait assez d’espace autour de cette jolie pièce d’eau. De nombreux couples et amis s’y prélassaient le temps d’un déjeuner, pour ne pas être dérangés.
À poste, tout en grignotant, je regardais les promeneurs, une activité simple et reposante qui me permettait de m’extraire de mon boulot, d’oublier les contraintes professionnelles, de rêver. Je cultivais aisément l’art de la solitude afin de m’évader, de laisser mon esprit gambader au gré de mes observations. Jamais je n’étais venue ici avec des collègues. Cette butte était la mienne, mon jardin d’Épicure, où mon âme se régénérait, où la tranquillité m’aspirait dans une forme de stoïcisme, comme évoqué dans les textes modernes de certains grands penseurs soviétiques, inspirés entre autres par Friedrich Engels. J’œuvrais à mon niveau vers la distanciation contemplative, une philosophie alliant la réalité productive au besoin immatériel de se laisser envahir par l’inexplicable et la magnificence de mère Nature. J’errais donc entre ces deux oppositions : servir ma patrie et me perdre volontairement dans un intermède hors du temps. Ce coin du parc Gorki m’offrait cette dualité sensorielle, une oisiveté éphémère. Le chant d’un oiseau, le rire d’une fillette au loin ou l’odeur de l’herbe mouillée m’enivraient sans pour autant que je rejette mon rôle dans le rouage du soviétisme actuel. Il y avait un moment pour tout, le comprendre c’était l’accepter sans se résigner.
Alors que j’étais assise, le menton en appui sur mes genoux relevés, mon regard glissa sur une silhouette. Un homme marchait dans ma direction en suivant le tracé du sentier qui cerclait l’étang. Habillé d’un costume et coiffé d’un chapeau, il arriva à quelques mètres de ma position. Mon cœur se serra, il s’agissait du Français. Surprise, je me levai, criai son nom, chose qu’habituellement aucune femme ne faisait, mais là, impossible de résister. L’écho de ma voix se propagea sur la surface des eaux.
Charles s’arrêta et pivota sur sa gauche. Je vins à sa rencontre en faisant de grands signes, et jetai des coups d’œil aux alentours dans l’hypothèse où un agent de sécurité nous remarquerait. C’était de la folie d’initier ce contact en dehors du protocole, lui et moi étions des diplomates œuvrant dans des camps opposés, pourtant, je ne pus me résoudre à laisser passer une telle occasion. Le hasard nous avait réunis à Moscou, dans le parc Gorki, près de ma butte, un scénario inconcevable. Nous nous saluâmes. Je le questionnai sur sa présence en ce lieu. D’un air tout aussi étonné que moi, il m’avisa de sa mutation à l’ambassade de France pour une durée indéterminée. Je n’en croyais pas mes oreilles. Après quelques politesses échangées, je lui proposai, sans concrètement réfléchir aux conséquences, de s’asseoir avec moi. Il accepta après une certaine hésitation. Charles prit place. Il retira son chapeau, contempla le paysage. Le silence s’immisça entre nous.
Passé l’effet de surprise, je revins à la raison. Je savais que le simple fait de parler avec lui pouvait me coûter très cher, je commettais un acte interdit et répréhensible. En agissant de la sorte, je mettais en jeu ma carrière.
Charles brisa la glace en évoquant le souvenir de notre première rencontre, lorsque j’avais surgi des toilettes des hommes à l’ambassade soviétique à Paris. Nous éclatâmes de rire, j’étais un peu nerveuse. Au fond de moi, je n’avais qu’une envie, le revoir au plus vite dans un endroit moins exposé. Je ressentis dans ses yeux la même intention. Je pris les devants et lui proposai de nous retrouver dans deux jours, le dimanche. C’était impossible de fixer ce tête-à-tête chez moi ou dans un hôtel, alors il me vint une idée : un rendez-vous en début d’après-midi au cimetière de Donskoï, non loin de l’ambassade de France. Il fronça les sourcils, étonné par le lieu suggéré. Je lui expliquai que nous serions tranquilles pour déambuler dans les allées sans craindre d’être contrôlés par la milice. Charles accepta, avant de se relever.
Nous nous quittâmes comme ça, sans une poignée de main ou un simple baiser. J’aurais voulu l’embrasser, mais les conditions d’un tel acte n’étaient pas réunies, je ne souhaitais pas l’effrayer. Après un sourire partagé, il s’en alla. Je le regardai marcher en direction de la sortie. Cette rencontre fortuite était étrange, incroyable. Je repris ma place sur l’herbe en pensant à la suite, en imaginant notre promenade de dimanche.
Un frisson me parcourut, un bien-être délicieux m’envahit. J’ignorais où cela nous conduirait, malgré tout, j’aspirais de tout mon être à le revoir. La sagesse aurait dû me contraindre à renoncer à cette entreprise, néanmoins, je ne pouvais pas lutter contre le désir. Lui, l’étranger de l’Ouest, et moi, la jeune Soviétique, n’avions normalement aucune chance de nouer une relation amicale ou amoureuse. Les circonstances originales de nos retrouvailles accentuaient ce besoin impérieux d’enfreindre les règles. Je m’efforçai de ne pas songer aux conséquences si, par malheur, ma hiérarchie apprenait que je le fréquentais.
Charles dégageait une élégance énigmatique, un charme inattendu que les Russes n’avaient pas, une forme d’assurance naturelle, un magnétisme irrésistible. Sans doute que son statut de diplomate et sa nationalité décuplaient mon ardeur au point de me pousser vers l’imprudence. La question la plus importante, en y réfléchissant bien, résidait dans la suite à donner. Qu’adviendrait-il à l’avenir si je sortais avec cet homme ? Comment concevoir cette relation ? Tout était fait pour que nos mondes ne se côtoient jamais. S’affranchir du conditionnement au profit d’une telle aventure s’apparentait à défier l’autorité suprême, à remettre en cause ce pour quoi nous existions en tant que Soviétiques. Je pouvais tout perdre. Ma vie était parfaitement ordonnée, structurée, programmée. Le hasard n’y avait pas sa place, encore moins ce genre de folie. Justement, c’était ça qui m’incitait à braver les interdits. Pour une fois, je voulais décider par moi-même, ne pas réfréner une pulsion ou une envie extravagante, agir à ma guise. Je ne rejetais pas les fondamentaux, il n’y avait pas de sentiments dissidents qui m’animaient, je souhaitais simplement choisir. Cet homme m’attirait et le contexte accroissait le fantasme.
L’heure tournait, j’étais presque en retard. Je rangeai mes affaires à la hâte et repris le chemin du ministère. Plus j’avançais, plus mon esprit me torturait. Passé l’excitation de la rencontre fortuite, une petite voix intérieure me susurra de renoncer à le revoir.
Au bout du pont, alors que mes yeux se perdaient sur la surface des eaux, que je ne faisais pas attention à mon environnement, j’entendis des crissements de pneus. Un camion faillit m’écraser au moment où je traversais. Je stoppai net, tétanisée.
Je revins à la réalité, effrayée d’apercevoir le pare-chocs à moins de trente centimètres de mes jambes. Le chauffeur m’insulta copieusement.
Encore tremblante, je m’excusai et rejoignis l’autre côté de la route. Le souffle de la mort m’avait extirpée de mon errance sentimentale. Ce drame évité de peu renforça ma tentation de m’affranchir partiellement de l’autorité. Je n’avais pas envie de périr sans avoir goûté au plaisir défendu d’embrasser un étranger de l’Ouest. Charles incarnait le mal, l’exemple d’une culture brutale prônant les valeurs de l’individualisme, mais jouissant d’une liberté relative au regard de notre système. Nous vivions en vase clos, protégés par la puissance de notre réussite politique et militaire, avec l’interdiction de pactiser avec ceux qui provenaient d’ailleurs. Moscou comme Leningrad rayonnaient au-delà de nos frontières. Notre belle ville accueillait tout au long de l’année des délégations étrangères venues assister à des conférences gratifiant le modèle soviétique et les bases fondamentales de l’internationalisme. En plus des corps diplomatiques et de leurs familles, il y avait des journalistes et des visiteurs sélectionnés. C’était assez courant de croiser des Occidentaux au cœur de la capitale, toujours escortés par des membres du Parti et des agents d’Intourist, une organisation rodée, surveillée par des services spéciaux qui empêchaient toute porosité, toute interaction. Là, j’avais la possibilité de capter une part inconnue de ce monde tant décrié au travers de la personne de Charles. Je voulais appréhender, en dehors de l’enseignement officiel, qui était vraiment ces gens qui revendiquaient la démocratie comme régime souverain. Leur peuple élisait ses dirigeants en glissant un simple bulletin dans une urne.
Une telle expérience me permettrait d’accroître ma compréhension stratégique des enjeux diplomatiques. Qu’allait-il m’apprendre ? Dimanche, je le saurais. Ma décision était prise…
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