Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 12 sur 31

Pages du PDF

Aimer au temps des Rouges (French Edition)

4 - La boîte à biscuits

Appartement de Sofia

À la fin de mon récit, Svetlana resta sans voix, la bouche ouverte, comme sidérée par mon histoire. Elle s’enfonça dans le fauteuil en joignant ses mains. Je soufflai en baissant les yeux, épuisée nerveusement d’avoir replongé mon esprit dans ce maudit passé. Il y eut un long silence où chacune tenta de reprendre pied dans la réalité. C’était atroce de repenser à toute cette affaire, de me remémorer toutes ces images gravées dans ma tête, de refaire le film des événements qui m’avait conduite au pire.

Mon amie se rapprocha, elle prit place à mes côtés sur le canapé. Ses doigts caressèrent mes cheveux. Je me laissai aller, une larme coula le long de ma joue, je m’empressai de l’essuyer.

— Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?

— Si tu considères que c’est facile de se confier, surtout à notre époque ! La prison m’a changée, je me méfie de tout le monde. À quoi bon ressasser ! Je voulais effacer ça de ma mémoire ! J’avais presque réussi, jusqu’à ce reportage à la télé. Cela a été violent de revoir Charles, surtout après vingt-deux ans. Je l’ai reconnu sans même lire son nom en bas de l’écran. Et dire qu’il me croit morte depuis tout ce temps ! On s’aimait, on était jeunes, c’était l’URSS, je débutais une belle carrière et puis, plus rien, l’enfer. En une fraction de seconde, sur cette place, ma vie a basculé. Ces connards du KGB ont tout détruit alors qu’on s’embrassait sur un banc comme des amoureux innocents. Aujourd’hui, tout est gris, sans espoir, sans mari, sans enfant, et la Russie est à la dérive. Tout ça est terriblement sinistre. Mais le plus drôle, c’est que j’ai réussi à me satisfaire de ma nouvelle existence minable, un paradis en comparaison de mes années passées en prison. Apercevoir Charles m’a reconnectée à ce que j’étais autrefois quand je faisais partie d’une certaine élite, quand je côtoyais les dirigeants, quand je voyageais en délégation officielle. Maintenant que j’ai payé ma dette, je suis contrainte par le système et la conjoncture de demeurer comme un paria au milieu d’une nation gangrénée par la mafia. J’ai honte, j’ai peur, j’ai mal. Ma Russie se meurt et je la regarde agoniser telle une spectatrice condamnée à témoigner du pire jusqu’à la fin… Il n’y a pas d’avenir pour des gens comme nous, Svetlana. On est des merdes, les oubliés du Nouveau Monde.

— Arrête de te torturer. Tu dis ça parce que tu viens de revoir l’homme que tu as aimé, ce Français qui a réussi sa vie dans un pays libre. Un jour, on s’en sortira.

— Ouais, en trafiquant comme ton mari, en usant de petites magouilles pour arrondir les fins de mois. C’est ça, ton plan ? Te contenter des miettes en habitant dans un immeuble qui tombe en ruine. On est des chiens abandonnés dans un grand chenil entouré de grillages rouillés. De l’autre côté, la terre est brûlée. Regarde autour de nous ! L’ascenseur ne marche jamais, il y a des fuites d’eau partout, et les bus qui daignent encore sillonner le quartier sont en permanence en retard parce que le chauffeur est ivre du matin au soir. Quand je m’accoude à la fenêtre, je ne vois que désolation et résignation. Les gens, on dirait des zombis. Ils n’ont même plus la force d’être tristes ! Ah oui, il y a toujours des naïfs, des désinformés, des petits profiteurs qui, fiers de leurs larcins, croient baiser le système, mais tout cela n’est qu’un leurre. Ça les rend aveugles et idiots. Et je ne parle pas des nouveaux riches du centre-ville qui jouent aux Américains dans leurs grosses bagnoles noires. Eux, ce sont tous d’anciens dirigeants du Parti reconvertis en capitalistes. Ils me dégoûtent…

— Bon, ça me remonte le moral, tout ça ! J’aurais préféré que tu ne remarques pas ce type à la télé, je ne te reconnais plus. Ne me rejette pas, moi et les miens. On dirait au passage que tu fais notre procès. Ne sois pas si amère. Je peux comprendre ce que tu ressens, mais prends du recul, accepte les circonstances. De toute façon, on ne peut rien faire, si ce n’est attendre. Un jour viendra où les choses changeront dans le bon sens. On doit faire notre mutation, le chemin sera long. Et ne me prends pas pour une naïve inculte, s’il te plaît !

— Moi, je vais forcer le destin !

— Ah bon, et comment ? Tu viens de dépeindre une situation catastrophique, presque irrémédiable.

— Je vais retrouver Charles !

— En France ? Tu es devenue complètement folle, ma chérie ! Il faut que tu te calmes, tu réagis sous le coup de l’émotion. Ton Français a sa vie, certainement une femme et des enfants. Tu comptes débouler comme ça, sans prévenir, et lui sauter dans les bras ! On n’est pas dans un film, c’est ridicule ! En plus, tu ne sais pas où il habite.

— 8 rue Balzac, Paris 8e ! Je m’en souviens très bien. Il m’a raconté qu’il vivait dans l’appartement que son grand-père lui avait légué, une adresse facile à retenir. Avec un peu de chance, Charles y réside encore. Sinon, j’irai au ministère des Affaires étrangères pour me renseigner.

— Oui, bien sûr, ils vont te donner sa nouvelle adresse, comme ça. Tu rêves, Sofia ! Là, tu perds la raison, ne te laisse pas embarquer par tes sentiments. Et puis, imagine que tu le retrouves et qu’il te rejette poliment.

— Non, impossible. On s’aimait trop !

— Ça fait vingt-deux ans qu’il te croit morte. Merde ! Fous-toi ça dans le crâne ! Je te le répète, c’est de la folie. Renonce à cette idée. Et je ne te parle même pas de l’argent et de tout le reste.

— J’ai mis un peu de sous de côté. Je me débrouillerai sur place.

— Le taux de change du rouble ne te permettra même pas de te payer un restaurant à Paris. Réveille-toi !

— J’ai un mois avant mes vacances d’été. Début juillet, je partirai par le train, direction la Pologne, puis l’Allemagne et enfin, la France. Je trouverai bien à Paris une communauté russe qui m’hébergera le temps de mon enquête et de mon séjour. S’il le faut, je ferai des petits boulots. Bref, je me démerderai. La prison m’a appris à survivre. Désormais, j’ai un but : retrouver Charles et lui dire que je suis vivante. Rien ni personne ne m’empêchera d’aller jusqu’au bout. Il faut que je fasse une demande de visa à l’ambassade, au plus vite.

— En parlant de prison, tu ne veux pas me confier la suite de ton histoire, que je comprenne ce que tu as vraiment vécu ?

— Non, pas maintenant. Je dois me concentrer sur l’avenir, ne pas me perturber davantage l’esprit. La geôle et le reste ne sont pas racontables, en tout cas pas pour l’instant. Je ne suis pas prête à me livrer sur ce sujet, et je pense que tu n’aimerais pas entendre ce genre de témoignage.

— Sofia, attends un peu avant de te lancer dans une telle aventure, surtout sans préparation…

— Tu me juges, tu me condamnes à l’inaction, tu me crois cinglée. C’est bien ça, ton point de vue, hein ?

— Pas du tout ! J’essaye de raisonner calmement. Je ne veux pas que tu fasses une connerie à chaud.

— J’ai presque un mois pour m’organiser, alors arrête de me faire la morale comme si j’étais une gamine. Putain ! Tu ne sais rien de moi ! J’étais une brillante diplomate vouée à une carrière exceptionnelle. Au lieu de ça, j’ai passé deux décennies en taule. Je parle couramment trois langues, dont le français, que j’ai continué de perfectionner en prison. Je suis déjà allée en France, puisque c’est là-bas que j’ai rencontré pour la première fois Charles. Tu as déjà oublié ces détails ? Je sais ce que je dois faire et comment y parvenir. Rien ne me fait peur. S’il le faut, je vendrai le peu que je possède. Ça te montre ma détermination. Donc, soit tu me soutiens, soit tu me laisses tranquille.

— Oh, ne compte pas sur moi pour t’abandonner ou me fâcher avec toi. Si c’est ton choix, je ferai tout pour t’aider.

— Voilà ce que j’attends d’une vraie amie.

— Tu en doutais ?

— Seule la mise à l’épreuve dans des circonstances extrêmes prouve les liens, le reste n’est que de la littérature. Je n’ai besoin de personne, surtout pas de gens qui critiquent. Je suis libre dans ma tête. J’ai appris à me connaître durant toutes ces années derrière les barreaux, à m’aimer, à me confier à moi-même, à ne jamais me mentir, à n’avoir aucun tabou, à être honnête et juste. La résilience, Svetlana, la résilience… Alors, je peux te dire qu’envisager un voyage en France n’est rien en comparaison de ce que j’ai enduré. Ce sera une balade, un rêve éveillé, une évasion passionnante, avec l’espoir que Charles m’accueille comme je l’ai si souvent imaginé autrefois au fin fond de ma cellule.

— Pourquoi n’as-tu pas cherché à le retrouver dès ta sortie de prison ?

— J’avais réussi à chasser volontairement mon existence d’avant, à en faire le deuil. Le voir bien vivant à la télé a ravivé un fantasme enfoui au plus profond de mon esprit. Cela a été un électrochoc, une prise de conscience foudroyante. En y réfléchissant, je suis certaine que c’était écrit. Je devais regarder ce reportage, à ce moment précis, en ta présence. Il n’y a pas de hasard, c’est fou, quand on y pense. Et maintenant, je suis face à mon destin et je dois saisir ma chance.

— Je comprends, mais attends-toi au pire.

— Explique !

— Ben, si Charles ne tient pas le rôle que tu espères. Imagine, comme je l’ai dit tout à l’heure, qu’il te rejette, ou au mieux qu’il soit devenu indifférent à votre histoire, tu feras quoi ? Cela risque d’être désastreux sur le plan émotionnel.

— J’en suis consciente, cependant, je n’y crois pas. Il n’a pas pu oublier. Il va se produire l’inverse quand il me retrouvera enfin. Charles va en pleurer.

— Eh bien, si c’est le cas, ce sera un drame. Ça peut être terrible pour lui. Pense à sa vie, à sa famille, à ses enfants. As-tu le droit de lui infliger un tel choc ?

— Tu veux dire que c’est égoïste de ma part d’agir ainsi ?

— Évidemment ! Dans ce genre d’affaire, il n’y a pas de solution miracle. L’un de vous souffrira, si ce n’est pas vous deux.

— Svetlana, je ne peux pas ignorer que je l’ai vu à la télé. Non, jamais !

— J’en ai conscience, mais choisis en connaissance de cause, c’est tout ce que je veux te faire comprendre.

— Toi, tu ferais quoi, à ma place ?

— Impossible à dire. Quoi qu’il en soit, sache que je te soutiens… Attends, ne bouge pas, je reviens…

Svetlana se leva et quitta mon appartement. Je la regardai partir, interrogative.

Mes épaules s’affaissèrent. Je soupirai en penchant la tête en arrière, mon cerveau bouillonnait. Rien ne pouvait me contraindre à renoncer à ce projet. Les images de Charles tournaient en boucle. Je me revoyais avec lui, à Moscou, en 1972. C’était si lointain et encore si présent dans ma mémoire, comme si le film s’était simplement mis sur pause durant vingt-deux ans. Chaque détail de son être apparaissait : ses mains, ses yeux, ses cheveux, son odeur, sa voix, son rire, sa démarche. Je n’avais rien oublié, jusqu’au goût de ses lèvres quand il m’embrassait. C’était bon de revivre ces instants de bonheur en me persuadant qu’à terme, d’ici quelques semaines, je pourrais de nouveau le toucher, le serrer contre moi.

Mon amie me rejoignit au bout de trois minutes avec une boîte en fer. Un sourire complice illumina son visage. Intriguée, je la questionnai.

— Qu’est-ce que c’est exactement ? J’ai l’impression qu’il n’y a plus de biscuits dedans.

— J’ai moi aussi des secrets. C’est mon coffre-fort. Je le planque depuis trois ans au fond de l’appartement. Chaque week-end, je fais les comptes et je consigne dans un carnet les petits trafics de Pavel. Ensuite, je prélève une somme que je cache dans le coffret de la vitrine et surtout dans cette vieille boîte, histoire d’avoir des sous de côté en cas de pépin. Cette assurance vie te revient pour mener à bien ton voyage en France. Tu ne peux pas refuser, c’est une preuve de mon amitié. Et ne me dis pas que tu me rembourseras, ce n’est pas le problème. Accepte, c’est tout ce que je demande.

— Je ne peux pas faire ça.

— Tu n’as pas le choix, ma chérie. Tu voulais que je te soutienne, eh bien voilà… Il y a près de mille deux cents dollars américains, de quoi voir venir, payer l’avion, le train et l’hôtel. J’ignore quel est le coût de la vie en France, mais en Russie, aujourd’hui, ça représente au moins six mois de salaire. Avec ton argent en plus, rien ne t’empêche de partir. Bon, l’heure tourne, il faut que je rentre.

Svetlana posa la liasse de billets sur la table, puis s’approcha de moi et m’embrassa sur le front. Je lui saisis la main, la caressai, complètement abasourdie, avant qu’elle ne s’éclipse. Nos regards se croisèrent. J’étais admirative de son geste, de sa générosité.

Sur le seuil de ma porte, elle se retourna.

— Maintenant, tu peux vraiment choisir ton destin. Réfléchis bien. À demain.

 

OceanofPDF.com