Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 18 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Voyage vers l’oubli

Durant trois jours, j’avais été torturée, interrogée au sujet de ma relation avec le gouvernement français. Ils me soupçonnaient de collaborer, d’avoir transmis des informations à l’ennemi, d’être une taupe au cœur du ministère des Affaires étrangères soviétique, chose que j’avais réfutée en tout point, même dans les pires moments où les souffrances insupportables auraient pu me faire craquer et ainsi me faire avouer des crimes que je n’avais pas commis juste pour qu’ils arrêtent. Mais non, à ma grande surprise, j’avais résisté en maintenant ma version, la stricte vérité, une simple passion amoureuse.

Me retrouver sans repères, à l’agonie, épuisée, les chairs meurtries et le cerveau lavé comme si on m’avait reprogrammée me plongea dans une sorte de léthargie protectrice où plus rien n’avait d’importance, un détachement absolu tant sur le plan physique que psychologique. On m’avait jetée dans une autre cellule, et j’étais allongée sur une paillasse avec comme unique satisfaction une couverture miteuse qui sentait le moisi. Je fixais le mur opposé sans cligner des yeux. Du sang avait coagulé sur ma joue alors que ma bouche semblait collée par la salive séchée.

Mon cœur battait lentement au rythme de mon désespoir. Je n’escomptais plus rien, hormis une mort certaine que j’imaginais se profiler durant mon sommeil lorsque mon corps lâcherait prise. Ça ne me faisait pas peur d’y penser, au contraire même. Après une telle épreuve, deux solutions s’offraient à moi : une sortie honorable ou l’exécution. Que pouvaient-ils attendre de plus ? Cent fois, j’avais expliqué ma version, sans jamais changer un détail. Je savais quand m’accrochant au récit tel qu’il s’était déroulé, j’aurais une infime chance d’être crue. Ni aveu ni soumission face au sadisme et à la cruauté de ces barbares. Le KGB était une police politique au-dessus de tout autre appareil d’État, un service de renseignement et de surveillance très puissant à l’encontre du peuple russe et des visiteurs étrangers. Rien ni personne ne pouvait s’opposer aux méthodes utilisées par ces agents. J’étais donc sans protection, abandonnée à mon sort, prisonnière de cette machine implacable.

Malgré le prix à payer, je ne regrettais pas d’avoir eu cette relation amoureuse avec Charles. J’espérais surtout que son statut de diplomate le mettrait à l’abri, du moins le temps que sa hiérarchie prenne des dispositions pour le faire rentrer en France. Le sacrifice de ma carrière et de ma personne suffirait à éloigner le spectre d’une crise diplomatique entre nos deux pays.

Pour l’heure, je me contentais de ne plus subir les coups. Je voulais juste manger un peu, boire et dormir. Mes ambitions du moment n’allaient pas au-delà de ces simples questions. Comme un animal battu, je me recroquevillai en boule, les bras serrés contre mon buste et mes épaules. Le calme relatif qui régnait dans les geôles de la Loubianka m’apaisa, le temps que mon esprit se déconnecte de l’infâme réalité. Mes paupières étaient lourdes, je ne luttai plus.

Un bruit de ferraille résonna dans la pièce alors que je m’étais enfin assoupie. Je me réveillai en sursaut, le regard effrayé. Il faisait froid. Des hommes en uniformes entrèrent. On me leva de force avant de me menotter. Terrifiée à l’idée de subir à nouveau des brutalités, je tentai de me débattre, puis, consciente du risque d’une telle attitude, je me laissai faire. De toute façon, je n’avais plus l’énergie nécessaire.

Tant bien que mal, je marchai dans le couloir, soutenue par les bras. Il y avait une succession de portes, sans doute des cellules où d’autres civils comme moi croupissaient dans le sang et l’urine. Le silence de ce corridor m’horrifia. Ce fut interminable avant que l’on franchisse le sas de sécurité. Une fois de l’autre côté, nous pénétrâmes dans une pièce propre. Une grande table trônait avec des chaises parfaitement alignées. On me fit m’asseoir au premier rang. Mes gardiens m’entourèrent sans jamais m’adresser la parole, des êtres froids, imperturbables. À aucun moment nos regards ne se croisèrent. J’étais une petite chose à peine vivante, sale et puante, qui survivait miraculeusement aux châtiments infligés. Je n’avais même plus la force de pleurer tant l’humiliation avait depuis longtemps atteint son paroxysme. J’entendais ma respiration, pantelante et saccadée. Qu’allaient-ils faire de moi ? À ce stade, cette question simple et tellement importante n’avait plus d’intérêt. Se la poser relevait d’une certaine forme d’absurdité.

Deux hommes en costume sombre accompagnés d’une femme arrivèrent par une porte dérobée. On me força à me lever. Le trio prit place derrière la grande table. L’un d’eux ouvrit un dossier avant de chausser ses lunettes. Avec ses gros doigts boudinés, il parcourut rapidement ce qui devait être mon cas personnel. Tout cela n’était que de la comédie, une mise en scène destinée à m’impressionner, sûrement une nouvelle méthode pour obtenir des aveux écrits et circonstanciés. Un théâtre de la déraison animé par des juges qui n’en étaient pas, un tribunal fantoche, un simulacre de procès, voilà ce que cela représentait à mes yeux.

Consciente de ce qui se tramait devant moi, alors que le temps semblait suspendu et que le verdict tardait à tomber, je décidai de mettre fin à cette situation insupportable. Les voir se passer des feuilles, dodeliner de la tête et chuchoter m’exaspérait. Je clamai donc mon innocence pour les faits reprochés, en hurlant le prénom de Charles et en exprimant l’amour que je lui portais. Les gardes qui m’entouraient tentèrent de me faire taire. Je me débattis, crachai sur le visage impassible d’un des membres de cette cour, et les insultai.

Soudain, l’un des juges en costume se leva, frappa du poing sur la table et asséna sa sentence. En quelques secondes, sans procès, sans que je puisse me défendre, je fus condamnée à vingt-cinq ans de prison pour haute trahison envers la patrie, assujettie d’une interdiction de visites en vertu de l’article cinquante-huit du Code pénal de la RSFSR, une mise à l’isolement total dans un établissement spécialisé dont l’adresse ne fut pas mentionnée. Ça me rappelait le livre de Dostoïevski « Souvenirs de la maison des morts », où il décrivait les katorgas, les bagnes datant de l’Empire russe maintenus du temps des bolcheviks, un système de répression employant l’arme des camps comme ultime punition pour les opposants, une œuvre majeure de la littérature concentrationnaire.

Sidérée par l’énoncé et la disproportion du verdict, je m’écroulai au sol, tandis que le trio arbitral quitta la pièce. Les yeux exorbités, j’agonisai sur le carrelage glacial, incapable de crier ou de formuler une simple phrase.

Les gardiens me traînèrent à l’extérieur de la salle. Je n’arrivais pas à tenir sur mes jambes tant la douleur m’accablait.

Une histoire de famille me revint à l’esprit, celle de mon oncle du côté de ma mère qui, durant les années trente, lors des grandes purges de Staline, avait été envoyé au goulag. Personne ne l’avait jamais revu. Ce drame humain se rappelait à moi comme pour me préparer au pire, un sort équivalent, une répétition du malheur. J’étais vidée de l’intérieur, aspirée par l’effroi, consciente que ma vie s’arrêtait là, dans les couloirs sordides de la Loubianka. Charles me croyait morte, c’était mieux ainsi. Il n’aurait pas supporté la vérité, apprendre que j’étais condamnée à survivre dans une cellule pendant un quart de siècle pour le simple fait de l’avoir aimé dans un pays qui n’admettait pas l’amour entre l’Est et l’Ouest. Tout était politique, même ça, au point d’être sacrifiée. En cet instant, j’aurais préféré être exécutée dans une arrière-cour avec une balle dans la nuque. M’imaginer enfermée entre quatre murs, sans visites, sans courrier, sans espoir d’en sortir, sans recours juridique me paraissait intolérable, mais impossible de faire machine arrière, de rembobiner le film et d’échapper à ce destin tragique. Mes pauvres parents ne s’en remettraient jamais. J’étais leur fille unique, leur fierté.

Les gardes m’escortèrent, ou plutôt me portèrent à bout de bras jusqu’au sous-sol du bâtiment. Un fourgon m’attendait. On me jeta à l’arrière sans ménagement comme un animal envoyé à l’abattoir. Je fus enchaînée à une barre en fer telle une victime de l’arbitraire.

Les portes métalliques claquèrent, je sursautai. Effrayée, certaine de ne plus revoir Moscou, je m’effondrai en larmes. Le plus éprouvant était l’interdiction de téléphoner à mes proches pour les informer de mon sort. Une dernière parole ou un dernier « je t’aime Maman », même ça, je n’y avais pas droit. Je n’étais plus rien, juste un numéro sur un formulaire du KGB, une prisonnière en transit vers les abysses de l’Union soviétique.

Le véhicule démarra vers une destination inconnue, celle de l’enfer, aux confins de mon existence, loin de la civilisation, là où les hommes et les femmes pourrissaient dans la déchéance, un voyage vers l’oubli…

 

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