Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Cédric Charles ANTOINE · Chapitre 19 sur 31

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Aimer au temps des Rouges (French Edition)

Sans identité

Désormais, je ne comptais plus le temps. L’emprise de la souffrance s’était atténuée au profit d’une forme d’acceptation. Du lever au coucher, les journées d’incarcération s’enchaînaient comme un jour sans fin, une répétition millimétrique où chaque acte imposé était accompli par automatisme. La déprogrammation de ma révolte fonctionnait. Plus jamais je ne m’opposais au système, aux corvées ou aux règles. J’étais seule dans une cellule de huit mètres carrés, sans télé, sans livres, sans codétenues. Mon esprit errait dans les limbes d’un abandon systémique, une stérilisation de la pensée permettant de survivre sans pleurer, en occultant le passé, un déni de protection.

Dans cet établissement réservé aux femmes comme moi, des prisonnières politiques, tout était organisé autour du travail, avec interdiction de parler à mes semblables pendant les heures d’atelier. Six jours sur sept, durant dix heures, j’assemblais des pièces mécaniques, toujours les mêmes, sans comprendre l’utilité finale, une tâche rébarbative qui m’empêchait de réfléchir. Le soir, je faisais ma toilette dans ma geôle. Après, il y avait le repas servi sur un plateau en plastique blanc. Au menu : patates, oignons et cornichons mélangés, accompagnés d’un morceau de pain dur et d’une carafe d’eau. Épuisée, je m’endormais dans le silence total. Nos gardiens veillaient à ce qu’il n’y ait jamais de bruit, aucun débordement n’était toléré. Nous étions devenues des êtres muets, désocialisés, des esclaves lobotomisées aux regards vides, des lémures.

Ma nouvelle existence me faisait penser au chien de la voisine de mon grand-père, qui vivait autrefois dans la campagne moscovite. Cette pauvre bête était toute la journée attachée devant sa niche, au bord du chemin. Un matin de printemps, en se rendant aux champs, les ouvriers agricoles étaient passés devant lui sans remarquer qu’il était mort, étendu dans la même position, la truffe au sol, tout près de sa gamelle cabossée. Désormais, j’étais ce chien, aussi invisible que lui. Je n’avais plus peur, plus d’envie, plus de rêve.

Pour accentuer et surtout accélérer le processus de dissociation mentale de sa propre perception, il n’y avait aucun miroir. Tout ce qui pouvait refléter l’image était banni, même les couverts étaient en plastique. Une fois par mois, on nous rasait la tête, les aisselles, l’entrejambe et le reste du corps. Pas d’ongles longs, pas de montre, pas de bijou, aucun signe distinctif. Ma garde-robe était constituée uniquement de combinaisons blanches, pas de couleurs. La décoration aussi suivait une règle spéciale. Les cellules, les couloirs et les ateliers étaient peints en noir et blanc du sol au plafond. Et, afin que l’on ne sente pas les odeurs de nourriture, les cuisines étaient installées dans un bloc séparé. Un univers stérile, où aucune sensation sonore, olfactive et visuelle ne devait transparaître. Tout était fait pour que notre cerveau ne soit jamais perturbé par les marqueurs de notre vie d’avant. Le programme faisait référence à une méthode scientifique éprouvée durant les années soixante, intitulée la déconnexion par l’oubli. À mon arrivée, le directeur de la prison m’avait expliqué, avec une certaine passion, son attachement à cette expérimentation menée à grande échelle au sein de son établissement. J’avais aussitôt saisi quel était mon nouveau statut, celui de cobaye au service de la science soviétique.

Deux fois par semaine, j’avais le droit à une promenade individuelle dans une cour entourée de hauts murs, toujours au même horaire, quand le soleil, les jours où il y en avait, était caché par le bâtiment orienté au nord. La règle était simple : au bout de trois ans, si mon comportement était sans reproche, on m’autoriserait à lire certains livres et à posséder du papier et un crayon. Mais d’ici là, je devais me contenter de rien.

Les moments où je me retrouvais en présence d’autres détenues, à l’atelier, nous étions postées de façon à ne voir que le dos de chacune, en étant espacées de cinq mètres. À la fin de la session de travail, nous quittions notre place dans un ordre précis, correspondant au numéro inscrit sur notre uniforme. Nos surveillants armés veillaient à ce que nous ne puissions jamais entrer en contact les unes avec les autres. Nous respections toutes le protocole sans imaginer un seul instant nous révolter, dans le but d’échapper aux terribles sanctions, un système redoutable voué à nous couper du monde extérieur et de toute relation à l’intérieur. Labeur, silence, soumission et propreté, telle était la devise peinte en grosses lettres sur les murs des couloirs.

Un matin, tandis que nous marchions en rang, une femme de mon bloc avait tenté de se suicider en se frappant le crâne à maintes reprises contre l’angle de la rampe. Le temps qu’un gardien accoure, elle avait réussi à transpercer sa tempe, du sang avait giclé partout. Elle s’était écroulée sous les cris horrifiés du groupe présent. Par lâcheté, durant cette scène insoutenable, j’avais fermé les yeux et bouché mes oreilles, mais en les rouvrant, j’avais constaté l’ampleur de son geste. Son corps inerte gisait au sol. On nous avait évacuées dans l’urgence avant de nous enfermer dans nos cellules. L’image avait tourné en boucle dans mon esprit, elle avait eu le cran d’en finir. Moi, j’en étais, hélas, incapable. Souvent, au début, j’y avais pensé, sans pouvoir réellement passer à l’acte, faute de courage. Prisonnière de mon immobilisme, me montrant docile et exemplaire comme exigé, je laissais le temps faire son œuvre en conjecturant qu’un jour mon quotidien serait récompensé pour bonne conduite.

Quand la nuit tombait, que la lumière de ma geôle s’éteignait, je m’interdisais de songer à Charles ou à mes parents pour ne pas sombrer. À vingt-trois ans, j’avais du mal à concevoir que je ne reverrais pas les miens avant l’âge de quarante-huit ans, une perspective impossible à projeter. La durée de ma peine à effectuer était plus longue que la période déjà accomplie sur terre depuis ma naissance. Comment serait le monde à ma sortie, si j’allais jusqu’au bout ? Le futur m’avait toujours fascinée. Enfant, il m’arrivait de rêver de l’avenir. J’imaginais être plongée dans le coma pendant quelques années. À mon réveil, je découvrais ce que tous étaient devenus. Eh bien là, j’étais en train de vivre la même chose, à la différence que ma mise en sommeil s’apparentait plus à une existence parallèle, un univers ignoré de tous qui subsistait en marge, dans la zone d’ombre d’une patrie flamboyante où chacun jouait un rôle actif pour servir au mieux la nation. On m’avait jetée au rebut, je ne pouvais assister à l’évolution des hommes, ni au progrès tant vanté par le pouvoir central. Je ne méritais plus ma place au sein du peuple novateur des Républiques socialistes soviétiques.

Les notions de joie, de bonheur ou de réussite disparaissaient peu à peu de ma psyché, un effacement du plaisir ressenti au profit du néant. Étonnamment, je m’habituais à l’abîme, un fatalisme renforcé par le contexte extrême de mon incarcération. J’étais désormais conditionnée à survivre ainsi, à ne jouir de rien, à abandonner toute croyance, à n’être plus qu’une stricte machine faite d’os et de chair dont le caractère originel avait été annihilé pour mieux le dissoudre dans cet ensemble uniforme. L’inhibition de l’individu entraînait l’indifférenciation entre le soi et le non-soi. Nous étions, du moins pour certaines, atteintes d’une forme profonde de déréalisation ou de désensibilisation à notre environnement direct. Dans une prison normale pour les détenus de droit commun, ce phénomène n’existait pas du fait des relations sociales, du sport, des activités collectives ou de l’accès à l’information. Ici, tout était gommé à des fins expérimentales. La seule chose positive, s’il y en avait vraiment une, était d’échapper aux tortures et aux maltraitances. Le chemin du renoncement s’opérait sans interaction, par le simple fait de l’impossibilité, de l’inenvisageable. C’était à la fois fascinant et terrifiant de constater le pouvoir surpuissant de l’adaptabilité selon les principes d’un darwinisme dévoyé. La flamme de la vie était en sommeil, une hibernation des sens capable de nous faire accepter l’inadmissible, et abdiquer dans la passivité. L’éloge de la lenteur et de la répétition avait pris le relais de l’ambition. Plus rien ici ne pouvait nous distraire ou détourner notre regard vers la contemplation. Tout paraissait aride, aseptisé, sans relief, sans contraste. J’étais enfermée dans la linéarité d’un quotidien programmé pour servir l’exigence de certains scientifiques à la solde des politiques, des hommes fous persuadés que le sacrifice d’une partie du peuple contribuait à l’hégémonie d’une idéologie internationaliste face aux dérives de l’Occident.

Je n’étais plus Sofia Pojnova, mais le matricule Z.1235, une femme sans identité…

 

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