Aimer au temps des Rouges (French Edition)
3 - Confession
Appartement de Sofia
Le sommeil ne venait pas. Les yeux ouverts, allongée sur mon lit, je fixai le plafond. Les souvenirs affluaient, j’étais submergée d’images et de scènes en continu, impossible d’arrêter la machine à remonter le temps. Charles monopolisait mes pensées. C’était à la fois insupportable et agréable, une torture lancinante qui mélangeait les sentiments, un ressenti amer et sucré. Comment pourrais-je affronter cette épreuve ? Je redoutais la suite, de ne plus avoir d’énergie pour oublier et accepter mon quotidien maintenant que son visage me hantait à nouveau.
Rester immobile amplifiait le phénomène. Il fallait que je m’occupe l’esprit afin de ne pas sombrer dans la spirale infernale d’une mélancolie destructrice. La solitude et l’inactivité pouvaient être mortelles. Je connaissais cette souffrance pour l’avoir déjà subie au début de mon séjour en prison, mais là, je n’avais plus la force de combattre. J’en avais fait mon deuil depuis plus de vingt ans. L’histoire me rattrapait en m’infligeant ce supplice. Nous résidions dans des mondes éloignés, si différents, lui à Paris comme diplomate reconnu, et moi à Moscou dans un immeuble de banlieue. Son allure, son regard et ses expressions n’avaient pas changé, il était toujours aussi élégant, malgré ses cheveux blancs et ses rides. Nous avions sept ans d’écart, Charles avait donc cinquante-deux ans. Pourquoi ? Si je n’avais pas fixé l’écran à ce moment-là, je ne l’aurais jamais revu. Je vivais cela comme une profonde injustice compte tenu de ce que j’avais déjà enduré.
La sonnette retentit. Encore accaparée par mon introspection, je me levai, m’avançai vers la porte et ouvris.
Svetlana se tenait sur le palier, l’air interrogatif. Je la rassurai en arborant un léger sourire de circonstance. Elle entra.
— Ça va mieux ? s’enquit-elle.
— Pas vraiment. Je n’ai pas fermé l’œil.
— C’est quand même dingue, cette histoire ! Ton Français !
— Comme tu dis. J’aurais préféré ne pas l’apercevoir.
— Il t’a fait du mal ?
— Non, pire que ça ! Nous étions amoureux.
— Tu déconnes ? Vas-y, raconte, supplia Svetlana en me saisissant la main.
— Il ne s’agit pas vraiment d’une simple amourette, mais d’un drame… Et puis, tu m’emmerdes avec tes questions. Je ne suis pas prête à parler de ça. Je veux tout oublier.
— Tu n’es pas obligée de t’en prendre à moi. Je désire juste t’aider.
— Je sais, seulement pour toi, c’est excitant. Ça aiguise ta curiosité comme dans un de tes feuilletons débiles diffusés à la télé.
— Ah d’accord, direct les insultes !
— Arrête, tu as très bien compris ce que je voulais dire.
— Eh bien, exprime-toi avec plus de tact, car là, je n’apprécie pas ton attitude. On dirait que c’est ma faute.
— Merde, il s’agit de ma vie, d’une souffrance atroce qui remonte à la surface ! Tu veux réellement connaître la vérité ? Je vais te la livrer, mais après, je ne suis pas sûre qu’on reste amies.
— Tu n’es pas obligée de me menacer, de hausser le ton. Je n’y suis pour rien !
— Si tu ne passais pas ton temps à regarder ce putain de poste, on n’en serait pas là.
— C’est vraiment méchant. Tu es odieuse !
— Non. Au lieu de lire, de te cultiver, tu te crames le cerveau en matant des conneries toute la journée.
— Donc le truc, là tout de suite, c’est que tu fais mon procès. Vas-y, passe tes nerfs sur moi, si ça peut t’aider à te sentir mieux. Au moins, « la débile » servira à quelque chose.
— Je ne voulais pas… Euh… Pardon, Svetlana.
— Ouais, je préfère.
Le silence s’abattit. Debout dans le salon, immobile, j’hésitai à me lancer, à exposer les faits. Svetlana n’osait plus me questionner, elle patientait, le dos en appui contre le mur.
Après deux minutes interminables pour elle, je me retournai et la fixai dans les yeux.
— Tu souhaites vraiment savoir ?
— Oui, évidemment. Je viens d’en prendre plein la gueule, je pense que j’ai le droit à une explication.
— Ta meilleure amie est une taularde ! lâchai-je.
— Quoi ? Toi, tu as fait de la prison ?
— Presque vingt ans, précisément dix-neuf ans, dix mois et quatorze jours. Et encore, s’il n’y avait pas eu la chute de l’URSS, j’y serais toujours.
— Tu es sortie quand ?
— Quelques semaines avant notre rencontre, le 29 avril 1992.
À nouveau un silence. Svetlana s’assit dans le fauteuil près de la fenêtre en portant ses mains sur son visage. Je la sentis déboussolée, choquée d’apprendre qui j’étais, terrassée par cette nouvelle. Volontairement, je lui laissai le temps de digérer l’information. Le scoop avait provoqué un malaise, comme je l’avais présagé. Et puis curieusement, elle reprit la parole sans me juger alors que je m’attendais à ce qu’elle claque la porte, ruminant sa rancœur, scandant notre amitié bafouée.
— Tu as été condamnée pour meurtre ? me demanda-t-elle avec anxiété.
— Non, rassure-toi, je n’ai tué personne. On m’a enfermée pour des raisons politiques dans un établissement spécialisé situé au sud de Moscou, un endroit terrifiant à l’écart des détenus de droit commun. J’ai subi un régime carcéral particulier dont le but était de me punir pour avoir trahi ma patrie, le pire des crimes en Union soviétique, enfin à l’époque. Il faut replacer les choses dans le contexte historique afin d’appréhender la portée de la sanction. Bref... Quand tu avais quatorze ans et que tu défilais avec ton foulard rouge chez les komsomols comme une bonne petite communiste innocente, moi, je croupissais dans une geôle sans espoir d’en ressortir un jour hormis entre quatre planches.
— Merde alors, je n’aurais jamais imaginé ! C’est complètement fou ! Je comprends mieux pourquoi tu ne disais rien au sujet de ton passé. Je ne sais pas quoi te dire...
— Rien, sauf de continuer à être mon amie.
— Évidemment ! Je ne vais pas te tourner le dos, bien au contraire. Tu es une victime. Ce n’est pas comme si tu avais flingué quelqu’un.
— En revanche, tu dois me jurer que cela restera un secret. Pavel ne doit pas être averti.
— Je te le promets, Sofia… Tu veux bien me raconter toute l’affaire, et surtout m’expliquer le lien avec ce Français ?
— OK. De toute façon, il faut que je vide mon sac, j’en ai besoin, mais à une condition, tu ne m’interromps pas, sinon je n’y arriverai pas.
— Je ne bouge pas, je ferme la bouche et j’ouvre grand mes oreilles. Allez, viens en face de moi.
Je soupirai tout en secouant la tête, consciente de la difficulté de l’exercice auquel j’allais me livrer pour la première fois. En tant que fille unique avec des parents morts avant ma sortie de prison, je n’avais jamais eu l’occasion d’expier le mal, d’étaler au grand jour mon drame. Svetlana serait le réceptacle de mes douleurs enfouies.
Je pris place dans mon canapé. Mon amie s’impatientait, sa jambe droite battait la mesure.
— L’histoire débute à Moscou, je n’avais que 22 ans…
OceanofPDF.com
Moscou – URSS
Janvier 1971
OceanofPDF.com